Propos d'un étudiant en master de droit durant la crise sanitaire

Face à la crise sanitaire, de nombreux étudiants doivent s'adapter. Entre confinement, couvre-feu, distanciel, les propos qui vont suivre ne sont qu'une tentative d'expression et d'analyse de mon ressenti ces derniers mois, celle d'un étudiant lambda. Si notre liberté se trouve confinée, il reste celle des mots. C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire.

Être étudiant, c’est à la fois une chance et une responsabilité.  

Une chance, car faire des études signifie s’ouvrir au monde, s’ouvrir l’esprit, découvrir une multitude de points de vue distincts, avoir accès aux différentes facettes de la connaissance. Une responsabilité, car au vu de l’état de nos sociétés et de l’Humanité en général, l’acquisition du savoir que nous confère l’Université doit servir chacun d’entre nous à rendre l’anthropocène meilleure qu’elle ne l’est, condition sine qua non du bien-être ici-bas et de l’avenir d’Homo Sapiens.  


Mais un virus pointe le bout de son nez et les grands mots s’effacent. Le concret de la réalité vient s’abattre sur mon petit être, poussière parmi des milliards de poussières. Le covid nous rappelle notre vulnérabilité. Face à cette crise sanitaire, le sens de la chance et de la responsabilité effectue un virage à 180°. La condition d’étudiant se transforme.  


En mars 2020, je me souviens de l’annonce du président français. Fermeture des écoles, des facultés. Je me revois devant la télévision, avec des amis, dans un studio d’une de mes camarades. Le discours eu un certain effet mais nous pensions à l’époque que cela allait être provisoire. Cela sonnait comme des vacances anticipées au tout début du printemps. Mais vint quelques jours plus tard une décision gouvernementale beaucoup plus lourde de conséquences, et ce mot : CONFINEMENT. C’est la chance d’être étudiant qui s’en allait, sans que nous le sachions encore. La chance d’aller sur les bancs de la fac, échanger autour d’un café, débattre, rire, sortir après les cours. Anéantie. Nous l’eûmes cru temporaire. Cette chance s’en est allée pour un long moment.  


Un été passa après le premier confinement de la population. J’entamais en septembre dernier ma potentielle dernière année d’études supérieures. Je dis potentielle car ce qu’il y a de bien avec la connaissance, c’est qu’elle est infinie. Alors étudier d’autres domaines n’est point une option que je laisse de côté pour la suite. Cette fois-ci ça y est, je suis dans une formation que j’affectionne particulièrement, et avec les stages prévus à la fin de ce dernier semestre universitaire, c’est le marché de l’emploi qui se dessine. Mais là-encore le covid passe par ici. En effet, les couvre-feux successifs et le second confinement ont mis un terme à une bonne partie de cette chance d’être étudiant mais la responsabilité est quant à elle restée intacte. Ainsi, de nouveaux mots ont fait leur apparition dans le jargon universitaire. Ils s’opposent comme deux gladiateurs de la Rome antique : distanciel et présentiel. Qui l’emportera sur l’autre ? Le premier à largement la main depuis six mois. Des étudiants ont beau soutenir le second, la lutte semble inégale. Et c’est là que l’étudiant que je suis se questionne. Suis-je à plaindre dans ma situation ? En relativisant, je n’hésite pas une seconde. Je me dis que j’ai la chance de ne pas vivre dans moins de 15 mètres carrés, que je me suis fait des amis à l’époque où les bars et la faculté étaient encore ouverts, que j’ai une famille qui, si elle n’est pas tout à fait proche géographiquement, m’aime et me soutient, et que financièrement, il y a pire que moi. Mais j’ai beau relativiser, j’ai perdu, comme tous les êtres humains, une chose si pure, si essentielle au bonheur, à la vie : dois-je écrire son nom comme le fit si bien Paul Eluard ? La triptyque devise de notre chère patrie s’en trouve amputée d’un membre. Où est-elle passée ? 


J’en ai égaré une bonne partie. La responsabilité d’être étudiant vient frapper tous les jours à ma porte, elle m’interroge : comment obtenir un stage dans l’institution que je souhaite lorsque des mesures administratives m’empêchent d’effectuer ce stage dans une destination de mon choix ? Comment prétendre à l’insertion professionnelle si les portes de l’emploi se ferment en raison de la crise sanitaire ? Comment rester motiver et en bonne santé lorsque nous enchaînons parfois des journées entières derrière un écran, à suivre des cours dont la qualité de l’acquisition du savoir est altérée par des aléas humains (comme la fatigue ou le stress) ou technologiques (mauvaise connexion internet de l’enseignant ou de l’étudiant, mauvaise gestion de l’outil numérique, etc…) ? Comment renouer avec la motivation lorsque le « distanciel », mot par ailleurs anxiogène d’une certaine manière, est devenu la norme ? Comment résister au poids des semaines lorsque je sais que je ne vais pas pouvoir retrouver mes collègues après la journée de cours car un couvre-feu nous empêche légalement de sociabiliser et de souffler ? Toutes ces interrogations demeurent et me taraudent. Mon esprit est divisé entre résignation et espoir. Ma santé psychologique s’en trouve nécessairement altérée.  


S’ajoute à toute cette pyramide le fait que ma salle d’escalade soit fermée et c’est mon sport principal de cette année qui reste lettre morte. Nous le savons pourtant bien, l’activité physique est primordiale. Un étudiant, pour être efficace, doit pouvoir honorer le proverbe : « un esprit sain dans un corps sain ». Mais comment donc le faire si notre tête nous tambourine après des heures de visioconférence, et que notre corps ne peut se défouler ailleurs et autrement qu’en faisant un footing sur le bitume de la ville ? Les conséquences sur ma santé comme celle des 1,7 millions d’autres étudiants sont palpables. Le manque de liens sociaux, les rencontres, les découvertes. Tout est détruit par un cocktail à base de couvre-feu et de distanciel.  


Dans ce monde complexe, je veux toutefois continuer à penser qu’être étudiant est plus qu’une responsabilité, que c’est aussi une chance. A défaut d’une liberté entière, l’espoir fait vivre. J’espère que l’étudiant que je suis sortira de cette crise sanitaire le plus curieux possible, car la curiosité est selon moi une vertu, et que le futur actif que je serai aura trouvé sa place dans un monde aussi fragile qu’ironique.

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