Où le narrateur dans l'expectative se perd en conjectures tout en manquant de respect à la toute puissante publicité.
III
Je décidai de déguerpir au petit matin. Je payai avec les gros billets de Cousine quand l’un d’entre eux, portant des inscriptions manuscrites assez indéchiffrables, attira mon attention. Je le mis de côté.
Avant toute chose, j’allai prendre un café et éplucher les quotidiens du matin pour vérifier si je n’apparaissais pas de nouveau dans la liste des suspects à abattre sans sommation.
Après une lecture attentive de toutes les pages consacrées à la tragédie, je fus soulagé de voir qu’on m’avait oublié, bien qu’un entrefilet relatant la mort de JR indiquât l’arrestation d’un suspect. Pour le reste, la situation apparaissait critique, chauffée à blanc, la marmite bouillait, le vase débordait, la poudre s’enflammait, on n’aurait pas fini d’épuiser les métaphores tant la nervosité des commentaires ne laissait rien présager de bon entre des gauchistes révolutionnaires et des nationalistes fascisant ayant enfin trouvé leur antéchrist et des chrétiens-sociaux-libéraux-démocrates faisant des génuflexions, des signes de croix et des déclarations martiales en forme de moulinets pour chasser le démon et calmer la fureur de l’élite économique qui « ne se laisserait pas faire ». Car « l’éduquateur social » avait encore frappé, certains journaux avaient reçu une lettre signée par lui expliquant qu’il avait piégé les cigares de « ces enfouarés de kapitalists » avec de la dynamite, celle-ci ayant explosé au contact du feu comme un pétard de farces et attrapes, l’humour potache en moins.
Robert Guelfi publiait une tribune « On veut ma mort, mais je résisterai » où il expliquait de manière assez confuse et dans un style halluciné comment lui, qui avait gagné tant de trophées, qu’il citait tous, comme sa première « andouille de marbre » du concours interrégional de publicité porcine de Vire en 1975 ou son « moule à gaufre de platine » du festival de Bruxelles ou sa « putain de cristal » des 24 heures de la femme d’Amsterdam, bref tous ses trophées étaient « sa muraille d’Adrien infranchissable par l’inculture et par la barbarie qui tentaient d’envahir à nouveau le monde civilisé ». « Je résisterai car l’esprit doit résister, l’humanité doit l’emporter, la France doit montrer le chemin, je dois montrer le chemin à la France, c’est la grandeur de mon destin ». Il avait pris un sacré coup sur le cigare, lui aussi, bien qu’à l’intérieur ça ressemblât plus à de la semoule liquide qu’à de la dynamite. (Enfin, il fallait le comprendre, après deux traumatismes aussi violents en si peu de temps et toute une vie passée à devoir inventer des publicités).
Le cafetier m’interpella, me voyant plongé dans tous les journaux du matin : « ça vous intéresse tant que ça, cette histoire ? »
Je lui répondis que les évènements étaient assez graves pour qu’on s’y intéresse et lui demandai ce qu’il en pensait.
–Vous savez, j’ai vraiment l’impression que c’est fait pour qu’on s’y intéresse et pour qu’on s’intéresse pas à autre chose.
Puis il fit un geste du pouce montrant le plafond :
–Faut croire qu’y en a qui ont des choses à cacher, non ?
Je lui demandai s’il croyait sérieusement que les locataires du dessus étaient impliqués, ce qui lui cloua le bec de sidération, tant il dut trouver ma remarque stupide.
Je me remémorai soudainement le billet de banque de 100 euros avec des inscriptions bizarres. En l’examinant de près, j’arrivai à lire les caractères écrits précipitamment à l’encre bleu et à moitié effacés : « Archibald Joseph Napoléon Lebuntu 362 » puis en-dessous « 24/06/1956 Port-Gentil » puis en-dessous une série de traits incompréhensibles, certainement en partie effacés. Je ne connaissais aucun type de ce nom-là, pourtant suffisamment ridicule pour que je m’en souvienne éternellement. J’empruntai l’annuaire téléphonique le plus récent (vieux de quatre ans) pour vérifier s’il existait un abonné de ce nom : oui, ce cher Archibald avait habité au complexe des Pyramides, tour Kephren, il y a quatre ans au moins. Ceci me plongea dans l'un des deux abîmes de perplexité bordant l’étroit chemin de crête sur lequel je batifolais depuis déjà un paquet de jours.
Je bus quelques autres cafés pour favoriser ma concentration et comprendre qui avait pu écrire ça et surtout quand. Cousine ? Un agent en tenue du commissariat ? Le commissaire Grau ? Celui qui avait donné l’argent à Cousine ? Mais qui avait donné l’argent à Cousine ? Clébard ? Il fallait que je revoie Cousine au plus tôt, impérativement.
Je sortis et allai très indirectement à notre boîte aux lettres où j’actualisai mon message. Puis décidai d’aller chez moi, même si le risque était très grand.
Je dessinai une immense boucle passant par le sud-ouest enchainant 8 lignes différentes pour atteindre mon quartier par l’est, vérifiant à chaque changement que personne ne me suivait. Aux abords de ma maison, j’attendis une bonne heure pour voir si des individus ne restaient pas indéfiniment dans des voitures stationnées à proximité de la porte d’entrée ou s’il n’y avait pas des mouvements bizarres aux fenêtres.
Quand je fus un peu plus rassuré, je me précipitai à l’intérieur, récupérai mon courrier et sortis en courant.