arnolds

Abonné·e de Mediapart

75 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 janvier 2012

arnolds

Abonné·e de Mediapart

Les paons de Tocardville (2) (Chapitre XVI)

arnolds

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Où le narrateur accède au top de la gloire médiatique, change de look comme lady Gaga et confirme que l'habit ne fait pas le moine.

XVI


La nuit fut simplement blanche, entre les gémissements coïtaux, l’infinitude de la logorrhée télévisée et les défécateurs nocturnes relayés par les douches du petit matin. Enfin, les chaines d’information réactualisèrent leurs journaux permanents et le jour se leva.
Le grand scoop de l’aube c’était quelques photos volées des fiançailles de Cousine au bassin de Neptune, où on voyait entre autres Grabouillet commencer son envol tel un mage en lévitation. Puis je vis mon visage cerclé de rouge sur une photo de groupe à côté de Claudio, Scarlett, Sam et Pierrette, visage ensuite zoomé avec un commentaire peu flatteur me désignant comme un suspect multirécidiviste de crimes épouvantables, soit : un cador du contrôle des comptes d’entreprises internationales lapidé avec des balles de golf, une petite frappe de banlieue trafiquant de shoot découpée en portions comestibles et un inspecteur de police judiciaire au crâne sommairement fracassé. Pour résumer, il y avait de quoi me faire haïr par la frange de la population la moins inapte à l’usage de la violence – les flics, les dealers-ou à la faire utiliser sans préjudice de leur image morale – les financiers-ce qui revenait, au fond, à un appel public au lynchage. Ils passèrent ensuite les photos face/profil de la PJ, puis un arrêt sur image de ma fuite en camionnette grise en précisant que je changeais régulièrement d’aspect physique. Je restai un temps tétanisé sur mon lit à regarder passer en boucle la séquence de ma condamnation à mort, jusqu’à l’interview du ministre Gluant, vers 8h30, qui en appela aussi aux racistes de toute obédience en précisant que mes origines nationales restaient « floues et indéterminées ». Voilà, la brute sanguinaire apatride et protéiforme, c’était moi, Fantômas, source de tous les maux des français de souche.
Avant qu’il ne soit définitivement trop tard, je fonçai avec une énergie désespérée chez l’arabe du coin m’acheter le nécessaire à un rasage complet. Vers 11h, j’étais chauve avec une moustache. Je quittai la chambre. A 11h30 je portai de grosses lunettes, un pull et un pantalon noir avec des Doc Martens. Après ça, que faire sinon prouver mon innocence et espérer que Cousine ne m’enfonçât pas trop pour s’en tirer ?
Je finis mon récapitulatif des faits à l’attention du commissaire Grau dans un rade perdu du XIème arrondissement puis pris la direction de Corbeil sans savoir si j’y retrouverais Etiennette Studbecker, car elle ne figurait pas dans l’annuaire.
Avec le luxe habituel de précautions, changements de ligne à des arrêts déserts entrecoupés de phases de marche à pied, j’arrivai rue du Gaz avec la certitude de ne pas avoir été suivi. Y alternait des habitations modestes en meulière avec des entrepôts en brique dans un ensemble morne et sans vie. Je sonnai au 29, petit pavillon classique des années 1900 avec son jardinet en façade clos par une grille en fer forgé. Une dame âgée ouvrit la porte et m’interrogea de son perron sur l’objet de ma visite. Quand elle entendit le nom de Studbecker, elle sourit de soulagement et vint ouvrir la grille en claudiquant. « On vous attendait », me sussura-t-elle.
Etiennette Studbecker habitait chez Paul et Irma Darcheville, grand-oncle et tante de JR. Elle avait une quarantaine soignée qui jurait avec le décor vieillot du couple de vieux retraités. Petite amie de JR –j’imaginai un instant qu’Etiennette avait peut-être donné un temps dans la gaudriole– elle s’était réfugiée là à sa demande expresse juste avant « le drame ». Loin de se prostituer, elle tenait un commerce d’imperméables dans les années 90 dont JR avait été temporairement propriétaire. Puis il avait revendu, entretemps ils avaient sympathisé, étaient devenus amants un peu avant son divorce, sa femme ne supportant plus ses nuits dans les cercles de jeu et les casinos.
Elle avait vu JR vendre et racheter sans cesse des appartements pour payer ses dettes, et de plus en plus vite. Elle se leva et ouvrit une porte basse du buffet rustique pour en extraire un épais dossier qu’elle posa sur la table du séjour : c’était, selon elle, l’ensemble des actes d’achat et de vente d’appartements des Pyramides de ces vingt dernières années par Jean-René Gonzabal. Une activité de marchand de bien, très loin de l’image plaintive du simple petit flic criblé de dettes qu’il voulait laisser au hasard de ses rencontres de bistrot. JR lui avait donné quand il l’avait exilée ici « pour son bien » et lui avait promis que quelqu’un passerait le chercher les jours suivants. Puis elle avait appris sa mort par les journaux et suivi scrupuleusement sa consigne de ne pas bouger et surtout de ne pas aller à l’enterrement.
J’avais légèrement renversé ma tasse à café qui dessinait maintenant des ronds marron sur le fond jaune aux motifs floraux bleu et vert de la toile cirée. Etiennette ignorait tout des activités de JR, elle comprenait seulement qu’il spéculait avec d’autres propriétaires des Pyramides, comme Kenny Riviera. Je tournais les pages du dossier d’un œil distrait en me demandant non sans un certain désespoir comment je trouverais seul dans ce fatras juridique le fil qui me conduirait à la vérité.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.