Paul Nizan : choc littéraire

Les communistes ne croient pas à l'Enfer : ils croient au néant. L'anéantissement du camarade Nizan (1905-1940) fut décidé. [...] ... la manoeuvre réussit : les livres suspects disparurent ; on intimida les éditeurs qui les laissèrent pourrir dans des caves et les lecteurs qui n'osèrent plus les demander. Cette graine de silence germerait ; en dix ans elle produirait la négation la plus radicale : ce mort évacuerait l'histoire, son nom tomberait en poussière, on exfolierait sa naissance du passé commun.

Jean-Paul Sartre, préface pour Aden Arabie, Paul Nizan, Maspero, 1960.

Et si l'écrivain a été réhabilité après que François Maspero se lance en 1960 dans la réédition de son premier ouvrage, Aden Arabie (1931); et si l'opprobre a été levé bien plus tard par celui-là même qui l'avait une deuxième fois tué : Aragon ; et si le PCF a finalement accepté à la fin des années 70 de remettre en cause les accusations de traîtrise qu'il avait portées contre lui : aujourd'hui encore, qui connaît Paul Nizan ?

Pour ma part, je ne le connaissais pas il y a encore quelques semaines. C'est en regardant le film de Gilles Balbastre Les nouveaux chiens de garde, tiré de l'essai éponyme de Serge Halimi (1997), lui-même inspiré de l'ouvrage de Paul Nizan publié en 1932, Les chiens de garde, que j'ai rencontré cet homme.

A la médiathèque même où je suis allée chercher ses ouvrages, l'écrivain semblait là encore voué à l'oubli, à la poussière, à la discrétion gênée : ce parent honteux qu'on ne présente qu'en cas de nécessité. C'est en rayon "magasin" en effet qu'on alla me dénicher les ouvrages demandés. Vieux ouvrages jaunis aux tranches poussiéreuses et tachetées de marques de café (peut-être).

J'ai d'abord lu Les chiens de garde (puis La trahison des clercs de Julien Benda, dont il serait bien que je parle aussi, mais... une autre fois).

Et puis hier soir, je me suis lancée dans la lecture de Aden Arabie. Il m'est arrivé avec ce livre cette chose inouïe que je n'avais plus connue depuis des lustres : l'impossibilité de le reposer avant d'en avoir tourné la dernière page. Envoûtement du voyage, du rythme, de l'écriture : je ne sais où et comment a opéré la magie, mais j'ai découvert mon Goncourt 2013.

Je ne sais, je ne peux m'improviser critique littéraire, il m'est donc difficile de trouver les mots pour dire mon ressenti. Il y a dans ce livre, ô combien politique, une avalanche, une féerie de mots, de poésie pour dire ce voyage initiatique au bout de la nuit noire des hommes et des classes.

J'avais vingt. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout le monde connaît sans le savoir ces deux phrases inaugurales du livre. Et pourtant qui sait qu'on trouve à leur suite une critique philosophique acerbe de la petite et grande bourgeoisie, du capitalisme galopant en ce XXe siècle naissant, coincé même s'il ne le sait pas encore entre deux guerres, et qui envahit les esprits et anéantit l'humain, où qu'il se trouve sur la planète.

L'homme occidental s'ennuie ou se conforme. S'il se conforme, il voue sa vie aux conquêtes : les terres, leurs ressources. Dans le cas contraire, assis devant sa porte, il regarde couler un petit filet intarissable d'ennui.

Paul Nizan est un homme révolté. Il ne peut ni se conformer ni se résoudre à l'ennui. Il faut combattre. Combattre, au retour de ce voyage en Arabie, cette France réapparue de la rade de Marseille en la lointaine silhouette du château d'If et de Notre-Dame-de-la-Garde: J'étais servi : les premiers emblèmes venus à ma rencontre étaient justement les deux objets les plus révoltants de la terre : une église, une prison.

La France : la bande de possesseurs du territoire, des mines, des carrières, des usines, des moulins, des immeubles, la bande des maîtres des hommes [...] (qui), dans leurs terriers, (défendent) tout le temps leur propriété contre les propriétaires d'alentours et la Propriété contre ceux qui n'ont rien. La France, ce pays des procès pour les murs mitoyens. Partout, pièges à loup, chiens méchants, ronces artificielles, verre cassé, culs de bouteilles, code civil : si quelque chose leur paraît vraiment aimable c'est l'écriteau : Défense de passer.

Et à la révolte, il faut y adjoindre la haine. Il ne faut plus craindre de haïr. Il ne faut plus rougir d'être fanatique. Je leur dois du mal : ils ont failli me perdre. La haine va s'accroître de savoir que la haine est une diminution de l'Etre, un état qui a la pauvreté pour mère. Spinoza dit que la haine et le repentir sont les deux ennemis du genre humain : j'ignorerai au moins le repentir, je ferai bon ménage avec la haine.

Oui, cette haine, dont Baudelaire dit qu'elle est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia, – car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil, et les deux tiers de notre amour !, avant d'ajouter : Il faut en être avare.

Avare certes, mais à utiliser, ne surtout pas hésiter à user avec discernement.

Sinon rien.

Sinon, ce petit filet intarissable d'ennui sourcé à toutes les soumissions.

(et je m'en vais finir de lire la préface de Sartre avant d'entamer Antoine Bloyé...)

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