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Billet de blog 15 sept. 2021

Lagasnerie, le style est politique

L'art est politique. Certes, mais que penser de la proposition de Geoffroy de Lagasnerie de placer cet enjeu politique essentiellement dans la forme artistique utilisée ?

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Il y a quelque chose qui m’intéresse dans L’art impossible, essai publié récemment par Geoffroy de Lagasnerie. Mais il m’a fallu dépasser beaucoup de moments d’accablement ou de colère pour pouvoir l’exprimer.

En effet, l’ouvrage, derrière un titre emphatique qu’on ne comprend jamais vraiment, survole de manière très superficielle de nombreux sujets, reste le plus souvent très vague – il ne contient qu’une (improbable) référence précise, malgré les nombreux ouvrages complexes cités à la volée (les interprétations de Bourdieu, Marcuse ou Sartre laissent songeur) – ou, parfois complètement confus : parle-t-on de littérature ? d’art contemporain ? d’arts plastiques ? de peinture ? de productions culturelles au sens le plus larges ? des pratiques légitimes ? On ne le sait jamais vraiment.

Pire : on soupçonne l’auteur de jouer – peut-être inconsciemment – sur ces différents niveaux de discours afin de maintenir ensemble un tout théorique qui se délite un peu plus à chaque page. Il y a donc un peu de colère derrière ces mots, colère d’avoir été trahi sur la marchandise, et colère aussi qu’une personne, dont je partage grosso modo les positions politiques, discrédite à ce point la lutte sociale et les recherches sérieuses sur les questions esthético-politiques.

On en vient à espérer que l’ouvrage, dont on apprend aux premières pages qu’il s’agit de la retranscription hâtive d’une présentation orale aux Beaux-Arts de Paris, n’a pas été seulement publié pour faire la promotion d’amis auteurs et artistes, au premier rang desquels Édouard Louis, ami proche de l’auteur plusieurs fois cité, et aussi directeur de la collection qui publie l’ouvrage.

La seule note de bas de page de l'ouvrage concerne cette oeuvre classique d'Hans Haacke en 1971

Mais il ne s’agit pas ici de régler ses comptes avec un texte dont le principal problème est peut-être de s’être trompé d’ambition (et de maison d’édition) ; il s’agit surtout de souligner la position politique occupée par Lagasnerie, rendue particulièrement visible par l’énergie – je n’ai pas dit l’outrance – de l’écriture.

Car la thèse que l’on croit détecter sous la verve de Lagasnerie pourrait se résumer ainsi : les pratiques artistiques sont problématiques lorsqu’elles mettent en jeu ce que l’auteur appelle des « dispositifs d’énigmatisation »[1]. Il semble qu’on puisse comprendre par-là la volonté de ne pas être tout à fait clair. Cette condamnation de l’énigmatisation va assez loin, puisque l’auteur condamne en bloc tout recours à la fiction, qu’il réduit à une « équation infernale »[2], et même à l’imagination qui, avec l’art, « sont en fait complices des forces de l’ordre. Car ils s’inscrivent alors dans une logique de la diversion, ou dans une logique du mensonge et de l’ignorance »[3].

Une œuvre politiquement bonne est alors une œuvre absolument explicite : « la quantité d’explicite ou d’implicite que chaque œuvre suppose constitue peut-être l’un des critères les plus pertinents pour interroger la valeur d’une démarche symbolique »[4].

Il est donc tout à fait marquant que le critère principal de politisation que défend Lagasnerie dans ce texte est contenu dans l’œuvre d’art, mais qu’elle se focalise tout entier sur la façon de dire les choses, à l’exclusion totale de ce qui est dit – car l’auteur commet l’exploit de révoquer le lien fond-forme qui était pourtant jusque-là assez tranquille (« la forme n’aurait pas de sens sans le ‘message’ et le ‘message’ supposerait la forme pour se transmettre. […] non, c’est complètement faux. »[5])

Ce travail d'Hans Haacke sur Shapolsky est-il vraiment dénué de toute dimension implicite ?

Je ne vais pas discuter ici la position théorique de Lagasnerie, qui soulève pourtant énormément de questions et appelle de nombreuses précisions (y a-t-il des situations de communication sans implicite ? peut-on produire un message sans implicite pour tous les publics sans en appauvrir le sens ? qu’est-ce que l’auteur imagine en proposant un message sans forme ? des auteurs comme Édouard Louis, Bertolt Brecht ou Hans Haacke produisent-ils vraiment des œuvres absolument explicites ?...).

Ce qui m’intéresse c’est, dans un premier temps, l’accent mis de manière très franche, et très entière, sur la dimension politique de l’œuvre elle-même. Mais ce qui me frappe, dans le même moment, c’est l’évacuation totale de ce qui est dit : si l’on suit Lagasnerie jusqu’au bout, il vaudrait mieux dire des choses anodines clairement que des choses politiques de manière confuses.

En fait, pour l’auteur, semble-t-il, dire des choses politiques qui demandent de l’implicite, c’est être réactionnaire. Cette position est étonnante, et l’on pourrait se dire que ce n’est pas la première chose étonnante qu’on lit dans cet ouvrage, mais elle devient plus claire lorsqu’on la relie, avec l’auteur, à une autre dimension de la politisation de l’art : le public auquel il s’adresse.

L'art conceptuel touche-t-il vraiment le plus grand public possible ?

En effet, même si l’auteur s’en défend (il ne faudrait pas « se contenter d’aborder cette question en termes d’accès aux œuvres »[6]), il s’intéresse en priorité à « l’élaboration d’une éthique de la culture à partir de la problématique de la réception et de la circulation des œuvres – c’est-à-dire la question des publics »[7]. L’enjeu politique du contenu des œuvres d’art n’est alors qu’un prétexte à poursuivre l’approche classique des publics de l’art.

Le contenu (et en particulier le sens) des œuvres ne constitue pas un enjeu politique en tant que tel, mais simplement le moyen d’aborder, sous des habits neufs, la vieille question des publics de l’art. En effet, pour Lagasnerie, le problème principal semble être que l’art (ou peut-être parle-t-il de l’art contemporain ou de toutes les productions culturelles ?) est élitiste et produit « des effets d’exclusion et d’auto-exclusion, d’intimidation et de hiérarchisation. »[8]

Si l’on ne peut que s’accorder sur ce constat par ailleurs assez consensuel, l’apport de l’auteur vient de son explication de cet élitisme : il viendrait en priorité de l’énigmatisation, de la mise en forme, du style utilisé. Cette position présente des problèmes évidents : qu’est-ce qui nous prouve que les classes populaires apprécient particulièrement les formes simples, explicites ? peut-on ainsi fétichiser une forme artistique particulière (la narration de soi ayant apparemment les faveurs de l’auteur) comme étant de tout temps, toujours et pour tout le monde la plus adaptée et la plus explicite ?

Le travail de Jeff Koons, sans aucune énigmatisation, est-il l'art le plus politique qu'on puisse espérer ? (ici à Versailles en 2008)

Au-delà de ces questions fortement problématiques et au-delà donc de la réorientation d’une politique du contenu vers une politique des publics on peut se demander s’il n’y a pas là un détournement politique : vidant le contenu de l’art de tout message proprement politique, faut-il vraiment croire avec l’auteur que l’enjeu central est dans la manière qu’ont les bourgeois de se distinguer, et pas dans l’existence même de la bourgeoisie ?

Pour le dire autrement : certes, l’art correspond à une distinction de classe qui s’appuie sur un système de codes et de références particulier (n’est-ce pas le propre de toute activité de classe ?), mais il ne semble pas que, supprimant l’art (en admettant que c’est possible) on supprimerait la lutte des classes. Réorienter la lutte vers des questions principalement stylistiques, c’est, pour reprendre les mots de l’auteur, « fai[re] le deuil de la révolution »[9] et attribuer à l’art des capacités politiques qui le dépassent sans doute largement.

[1] Geoffroy de Lagasnerie, L’art impossible, Paris, PUF, 2020, p. 45.

[2] Ibid., p. 46.

[3] Ibid., p. 40.

[4] Ibid., p. 52.

[5] Ibid., p. 51.

[6] Ibid., p. 59.

[7] Ibid., p. 57.

[8] Ibid., p. 32.

[9] Ibid., p. 35.

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