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Le Club de Mediapart sam. 28 mai 2016 28/5/2016 Édition du matin

AVIS DE DÉPART: ADIOS MEDIAPART

 

J'étais déjà partie de Mediapart une première fois, m'étant promis de ne plus revenir.

Je suis revenue, j'ai vu, j'ai compris. Je pars cette fois pour ne plus jamais revenir.

 

Je livre ici, pour les personnes qui m'estiment et que j'estime, l'analyse que j'avais faite après mon premier départ. Les choses se sont aggravées, mais bien des éléments demeurent.

Je suis joignable par MP jusqu'au 5 novembre.

Mon histoire avec Médiapart

Art Monica

Mars 2011

 

Avant même sa création, j'avais adhéré au projet du journal participatif Médiapart, où les journalistes et les abonnés se côtoieraient, les premiers dans la partie "Journal", les seconds dans la partie "Club" - les uns et les autres pouvant commenter leurs articles respectifs.

 

Avant cette adhésion, j'avais posté quelques commentaires sur différents journaux gratuits du Net, et j'avais remarqué quelques castagnes entre abonnés: des procès d'intention, des attaques, des effets de groupe. En outre, durant la campagne présidentielle, j'avais été dégoûtée par la teneur ordurière de certains commentaires, apparemment peu ou pas modérés par les responsables des sites, qui laissaient se déverser ainsi des flots d'immondices. Je cessai donc de lire ces commentaires et, peu à peu, ces journaux.

 

J'espérais que ce nouveau grand média participatif payant, dirigé par un ancien directeur du Monde, échapperait à ces travers.

 

N'ayant au départ aucune connaissance du fonctionnement du Journal - son ergonomie était opaque -, je me contentai de poster des commentaires en réaction aux articles des journalistes, et je fus surprise d'être très rapidement épinglée par certains abonnés. Je reçus d'étranges messages personnels, où l'on me disait "Je sais que vous dites ceci parce que vous êtes cela". Il était perceptible qu'il existait des effets de groupe, de clan, et que les gens échangeaient, par messagerie privée, différents jugements sur les uns et les autres (une redoutable caisse de résonance).

 

Un jour, lasse de ces attaques émanant de gens qui ne me connaissaient pas et que je ne connaissais pas, je commençais à m'éloigner en effaçant mes commentaires. Un de mes «contacts», percevant mon malaise, me conseilla d'ignorer ce qu'il appela fort à propos des "effets de coterie".

 

Nous assistions à des querelles violentes et récurrentes entre des abonnés. Volaient des attaques personnelles. Tout cela se produisait dans un respect apparent de la Charte de bonne conduite, et sans que les responsables de la rédaction n'interviennent. C'était au Club de se modérer. Nous fûmes quelques-uns à tenter d'apaiser les tensions dans un Fil ou l'autre. Sans grand succès.

 

Un journaliste de la rédaction me demanda de participer à une Édition sur le P.S. (nous étions à l'approche du Congrès de Reims). J'acceptai, et fis un travail de synthèse dans le cadre d'une Édition (c’est le seul Billet qui subsiste de moi à Médiapart). Je créai une Édition sur les Réformes en cours dans l'Université et la Recherche, et commençai à alimenter mon Blog en y publiant des Billets.

 

Le premier, "Bris de mots", très ludique, ne posa pas de problèmes. Un autre "Ellulie, par delà la différence" non plus.

 

Je me mis ensuite à aborder des sujets plus chauds: le Royal Bashing, et les disputes stupides (jeux de mots en forme d'anagramme) que les combats politiques entre les partisans des motions, leaders, partis, ne cessaient d'envenimer.

 

Comme j'avais analysé le Royal Bashing, il sembla évident à certains que j'étais socialiste et ségoléniste. Or, j’aurais fait la même analyse s'agissant de n'importe quelle personne subissant un Bashing (je l'ai fait dans mon Blog pour... Rachida Dati). Je me fis à cette occasion quelques ennemis (surtout des femmes, dont les remarques acides ne cessèrent plus dès lors).

 

Des violences sévissaient dans le Club. Je tentai avec d'autres d'en modérer les effets et commis quelques maladresses. Un abonné s'étant brusquement désabonné après avoir été maltraité, je lançai un Billet intitulé "Y a t il des salauds sur Médiapart?" pour prendre sa défense et soulever la question des violences entre abonnés. Cela se retourna contre moi. Un abonné se crut personnellement mis en cause (tout à fait à tort), d'autres trouvèrent que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Je remarquai, avec stupéfaction, que certaines personnes, au lieu d’apaiser l’abonné qui s’était fourvoyé, jetèrent de l’huile sur le feu. J’eus l’impression qu’on faisait haro sur Art Monica. Pointvirgule a récemment dit que je ne me trompais pas, ce dont je lui suis très reconnaissante.

 

Je tentais également de poser le problème de la façon dont nous pouvions rééditer nos commentaires et nos billets - ce que, au nom d'une prétendue "Netiquette", certains jugeaient inconvenant. Selon eux, les écrits sont gravés dans le marbre à jamais. Selon moi, dès lors que personne n'avait répondu à l’un de mes commentaires, je pouvais rééditer mon discours si ma pensée avait évolué en contexte. Comme je rééditais quelques commentaires (assez peu, statistiquement, en regard du nombre total de mes interventions) je fus accusée de "réécrire l'histoire". Pas moins.

 

Dans les billets que je lançais, je souhaitais dialoguer avec les personnes. Cela me fut reproché également. Comme je répondais à chaque personne, cela faisait monter mes Billets dans le tracker ! Soit je "voulais toujours avoir raison", soit j'étais trop pointilleuse avec les mots... Bref, j'avais toujours tout faux, aux yeux de certains, qui me le dirent sans aucune aménité.

Je commençai une petite descente aux enfers de ce média participatif, avec une réputation de mensonge, de forfaiture, de pathologie mentale que certains continuent semble-t-il à colporter. Notons que ces mêmes abonnés acharnés dans leur haro sur Art Monica sont allés à un moment jusqu’à imaginer que Néfertari et Brocéliande étaient mes avatars et à les harceler!...

 

Dès lors, à chaque fois que je lançai un Billet, portant notamment sur la psychologie, le mal, ou le statut des femmes, mes fils étaient immanquablement parasités par des attaques, des mises en cause d'une parfaite mauvaise foi.

 

Un premier pic fut atteint lorsqu'un abonné me demanda de cesser de me disputer avec l’abonné qui avait cru être traité de «salaud» et ... qui ne cessait de me harceler sur tous mes fils, collant après chacun de mes commentaires des vidéos moqueuses de "La Maman des poissons". D'après l'abonné "médiateur" qui me contacta par MP, je nuisais à la vie du Club. En somme, j'étais devenue un agent pathogène. Je compris qu'était à l'œuvre une censure /modération implicite, exercée par un groupe. Je décidai de m'en aller, l'annonçai, et reçus deux courriers du directeur du Journal me demandant de ne rien en faire. Je restai, et me réabonnai.

 

L'acmé fut atteinte lorsque, à la faveur de mon dernier Billet concernant des questions d'hommes sur les femmes («Que veulent les femmes ?»), je fus attaquée par cinq femmes et deux hommes qui, pour certains sans avoir lu le Billet et le fil, et le revendiquant, décrétèrent que j'avais posé de mauvaises questions éculées, juste pour susciter des commentaires. L’abonné se croyant traité de salaud qualifia ce fil de "plus con de l'année", faisant beaucoup rire les malveillants. Or, ce billet avait suscité des échanges fort intéressants avant que ne déboule le petit groupe.

 

Il ne me serait pas venu à l'esprit d'aller sur le fil d'une personne pour lui dire qu'elle avait posé une mauvaise question juste pour avoir beaucoup de commentaires. Des abonnés se permirent de me le dire, en petit groupe. Disais-je que ces façons de faire étaient déplaisantes, on me rétorquait que je ne supportais pas les critiques sur le fond des problèmes que j'avais mal posés... Ah bon, rétorquai-je, il y aurait donc une bonne façon et de mauvaises façons de poser les problèmes ? J’en restai saisie.

 

Le summum fut atteint lorsque, dans un fil ouvert par une abonnée à la suite du mien, j'eus un échange tout simplement humain avec une abonnée sur sa vie. Je fus accusée, dessins à l’appui, de faire de «la consultation psychiatrique en ligne à deux balles», et fus attaquée dans mes compétences professionnelles. J'avais commis un véritable délit ! J'en restai ébahie...

J'en appelai à la rédaction.

En vain.

Je décidai de me retirer du club, et le dis.

Ce fut un déchaînement d'attaques, auxquelles je ne répondis que par des images.

 

Un ami se dévoua avec une solidarité sans faille pour me défendre, avec des braiments et des ruades vigoureux, se faisant traiter de «baudet de madame». Tout cela acheva de me décourager et je décidai de partir.

 

Je quittai le Club, détruisis mon Blog, cessai de commenter, et exigeai d’être grisée avant le terme de mon abonnement. Je revins un jour, avec l’aide d’un ami, intervenir dans le Club sur une question brûlante mais je compris, aux réactions des malveillants de la clique, qu’ils ne me lâcheraient pas.

 

Il y a dans ce microcosme - comme dans tous les groupes humains - des gens mal intentionnés, des pervers, des salauds, des mal dans leur tête, qui projettent leurs angoisses et leurs colères sur des imagos. Ils font cela sans gêne ni inhibition puisqu'ils s'adressent à leur écran, les doigts sur leur clavier, gratuitement, en toute impunité.

 

Sur ces lieux "virtuels", l'imaginaire peut se déployer sans aucune retenue. Aucun point de butée symbolique n'en garantit la limite.

 

Ce Media participatif a eu un beau projet, mais l'équipe n'a manifestement pas réfléchi aux dysfonctionnements psychologiques et sociaux qui allaient immanquablement se produire. Elle ne les a pas anticipés, et lorsqu'ils se sont produits, elle a "laissé faire" pour, aujourd’hui, pratiquer de façon opaque des censures et des exclusions. À mes yeux, elle porte une très lourde responsabilité.

 

La fréquentation active des agoras du Net est une expérience nouvelle, dont nous avons beaucoup à apprendre. Je n’en aborderai ici que quelques effets négatifs, puisque ce sont eux qui suscitent le plus de questions. Le niveau de déplaisir est souvent proportionnel à la façon dont on s’y est investi.

 

Sur Médiapart, j’ai eu le sentiment d’avoir été prise pour ce que (et qui) je ne suis pas, et d’avoir servi de lieu de projections imaginaires (de pushing ball) à des gens totalement inconnus de moi. Ces personnes, organisées à certains moments en une sorte de meute, m’ont utilisée pour régler des comptes avec des imagos, ou tout simplement pour exprimer leur besoin de pouvoir ou leur mal de vivre. Elles ont donné à entendre leur jalousie, leur rivalité, leurs angoisses, leurs peurs, leurs envies, leur besoin d’affirmation de soi, leur revendication de pouvoir, leurs désirs, leur haine, leur rancune, d’une manière insidieuse ou brutale, en m’invalidant, en me prêtant des intentions qui n’ont jamais été les miennes. Elles m’ont épinglée, figée et même acculée dans un rôle.

 

Je suis partie parce que je ne me reconnaissais pas dans les échos que me renvoyaient ces personnes, dont l’insidieuse violence (et la détresse qui s’ensuivait chez moi, que je ne pouvais dissimuler hélas) obligeaient mes amis à me défendre. J’ai fui parce que, loin de trouver un quelconque enrichissement dans ces «échanges», j’en tirais de la pure blessure.

 

Voici ce qui me semble le plus grave dans ces expériences de l’agora que certains vivent avec déplaisir, voire avec désespoir: le jeu figé de rôles. Les gens qui fréquentent de façon régulière et active une agora deviennent de fait membres d’un groupe où ils sont identifiés par les autres. Or le danger de ce groupe est que, sans contours réels (tout est virtuel), ni règles de fonctionnement, il est boueux, vaseux, indéterminé, chaotique.

 

Lorsque nous nous exprimons très (trop) souvent sur l’agora, nous y trouvons, que nous le voulions ou non, une place et un rôle qui sont très vite attachés, et irrémédiablement collés, par les autres, à notre «personne» – représentée par notre nom réel ou notre pseudonyme.

 

Nous n’existons plus en nous-mêmes, comme dans la vie réelle, avec nos spécificités, notre richesse, nos hésitations, nos retours en arrière, nos doutes, nos émotions, nos points faibles et forts, mais comme celle ou celui qui est "ceci" ou "comme cela". Nous devenons une pure image.

 

Comme dans tout groupe social, se créent dans l’agora des amitiés et des inimitiés, des alliances et contre alliances. Sur un média participatif, le risque de débordement est potentialisé par plusieurs éléments.

 

1) Le Net est un lieu d’écritures, de mots, d’images et non de paroles, d’échanges verbaux, d’expressions corporelles. Or dans la vie réelle, lorsque nous parlons avec les autres, nous suivons (théoriquement) des règles d’échange (la pragmatique du langage), nous extrayons des indices de la prosodie de la voix, des mimiques de l’autre, de son regard qui s’éclaire ou s’assombrit, pour ajuster nos propos.

 

2) La communication sur le Net n’est jamais, comme dans la vie réelle, online. L’échange entre le locuteur scripteur et le lecteur est différé, voire décalé.

 

3) Lorsque nous écrivons un billet, nous le lançons «à la cantonade», sans nous adresser à une personne ou à des personnes en particulier. Les gens inconnus de nous qui vont lire nos propos ont leur propre univers de croyances au travers duquel ils vont appréhender nos mots et les interpréter.

 

4) À Médiapart, le Club n’a aucune règle de fonctionnement démocratique explicite, hormis une nébuleuse «Charte de bonne conduite» que chacun est bien en peine d’appliquer ou de faire respecter. Or, il est bien connu depuis des lustres que, en l’absence de règles démocratiques explicites, le fonctionnement d’un groupe relève du laisser-faire et aboutit à des conflits incessants pour le leadership et la domination. Tous les coups y sont possibles, chacun attribuant à l’autre, par une constante projection, ce qu’il est lui-même en train de faire, notamment en matière de prise de pouvoir et d’affirmation de soi.

 

5) À Médiapart, les abonnés ont la possibilité d’utiliser une messagerie interne, qui leur permet d’échanger des messages plaisants, amicaux, constructifs, mais aussi injurieux, et d’exprimer leurs opinions sur untel et unetelle, afin d’organiser des «montées» ou des «descentes» sur tel ou tel billet, contre telle ou telle personne. La messagerie privée est une terrible caisse de résonance de tous les dysfonctionnements du groupe.

 

6) Certains thèmes sont, plus que d’autres, générateurs de conflits et de bagarres.

 

- Les billets portant sur l’art, la littérature, la poésie ou l’expérience quotidienne sont «consensuels» et «policés». Ces billets sont le plus souvent sans risque et ils suscitent peu de commentaires autres que laudatifs, des salamalecs, des associations libres, des jeux de mots, et des citations d’auteur. Chacun y montre avec un infini plaisir sa grande culture et donne l’impression d’appartenir au club des privilégiés «qui savent», se tutoient, échangent des clins d’œil complices, et font des allusions à leurs échanges et à leur vie hors média (qu’ils devraient sans doute réserver à leur messagerie privée).

- En revanche, les questions explicitement politiques ou sociales, qui relèvent de l’opinion, de la croyance et de l’idéologie, suscitent souvent des différends et des conflits, qui peuvent, mêlés aux effets de groupe, prendre des allures de règlements de compte. Comme j’ai publié, dans le Blog de Médiapart, des billets portant sur des questions «chaudes» de politique, de psychologie, de morale, de sexisme… j’ai été prise dans des polémiques stériles et extrêmement déplaisantes, dont le noyau était des attaques contre ma (supposée, imaginaire) personne. Les fils de mes billets étaient littéralement "pollués", et comme Médiapart ne nous donnait aucun moyen de modérer les commentaires, je voyais partir en panade et en attaques ad hominem plus ou moins masquées une discussion qui avait bien commencé.

 

7) Les abonnés qui s’expriment le plus sur Médiapart (ou sur d’autres) sont parfois (souvent?) des personnes qui y consacrent quasiment leurs journées, parce qu’elles sont retraitées, au chômage, en congé de maladie, solitaires…. La participation à l’agora devient l’essentiel de leur vie sociale. On a le sentiment que certaines personnes «habitent» dans l’agora, et qu’elles y mettent en scène des problèmes qu’elles devraient poser, et régler ailleurs. Elles développent une véritable addiction au média, auquel elles se connectent sans cesse.

 

8) Certains abonnés de Médiapart sont des proches de l’équipe de rédaction et ont, de ce fait, des privilèges implicites. Ils constituent une sorte de groupe de pression, dont la première fonction, manifeste, est de réglementer sans le dire le fonctionnement du Club. Il est frappant de constater que ces personnes, qui ont saccagé certains de mes fils de discussion, sont les plus opposées à la modération des commentaires. On comprend pourquoi : elles exercent la censure sur le mode implicite, soit en écrivant dans des "Éditions" protégées où elles peuvent modérer les commentaires, soit en s’arrangeant pour pousser dehors les abonnés qui ne sont pas de leur clan, qui les dérangent, qui ne pensent pas comme elles, ou qui ont trop de «succès» (mesuré au nombre de commentaires).

 

Le mélange de ces éléments aboutit, dans le Club, à la constitution d’un monde clos, d’un «entre soi» où les identités se distordent et se figent. La réflexion piétine. Se met en place une redoutable «bienpensance», somme toute très normative.

 

À mes yeux, l’agora est un lieu où l’on ne doit surtout pas s’installer. Elle doit rester un espace de passage, au niveau du temps que l’on y consacre, des mots que l’on y écrit, et de ce que l’on y investit psychologiquement. À cette condition, la participation, affranchie des dysfonctionnements du «groupe» virtuel, peut y être vivable, constructive et remplir sa fonction, éminemment collective.

 

Je voudrais terminer sur un point positif: j’ai rencontré sur ce média participatif des personnes hautement estimables. Je ne regrette pas mon expérience, qui m'a beaucoup appris sur les autres et moi...

 

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