J. et la méritocratie à la française

Chose rare, j’ai envie de parler ici d’un de mes étudiants en première année à la fac en droit. Je vais l'appeler J.
J'en ai envie parce qu'en ce moment, le Gouvernement réforme l'université pour la rendre sélective et qu'on parle de méritocratie à tout bout de champ. Parce qu'on répète que l'éducation est égalitaire.
La petite histoire commence il y a deux ans : J. est en première année, il est d’origine indienne, c’est un des étudiants qui participent le plus dans mon TD de droit international. Hyper motivé, intéressé, intelligent. Soucieux de comprendre le monde qui l'entoure.
Mais quand J. me rend des devoirs écrits, c’est la cata, c’est bâclé et le niveau d’expression est insuffisant. On dirait qu'il rédige ses devoirs dans le quart d'heure précédant le cours. Et c'est sûrement le cas. Je ne comprends pas le décalage parce qu’en cours, il est vraiment pertinent. Je suis obligée de lui mettre des sales notes et l’écrit compte bien plus que l’oral à la fac. Il redouble.

Je le retrouve l’année suivante, même niveau même matière. Toujours aussi motivé mais au bout de quelques temps, il disparaît de mon TD, je ne le revois plus pendant des semaines. Et puis un jour comme ça, il revient. Il a bien sûr raté des exams etc. Il vient m’expliquer à la fin du cours qu’il a dû quitter son domicile familial. Une situation apparemment très difficile. Je ne connais pas les détails. Il a vécu plusieurs semaines dans la rue, le temps de trouver des petits jobs et de se remettre un toit sur la tête...
Et il revient sur les bancs de la fac avec cette fois un ou des jobs à gérer à coté. Il me dit que "dans la vie, on n’est rien si on n'a pas de savoir et qu'on ne sait pas réfléchir". Je suis d'accord. Il a un sourire immense aux lèvres. Il redouble de nouveau.

Je le retrouve encore cette année, troisième tentative. Il débarque en retard à un de mes cours et me dit à la fin qu'il est super content de me retrouver mais qu’il ne pourra pas venir à mon TD de 9h30 le lundi. Parce qu’il distribue des flyers dans la rue tous les matins maintenant. Il a un autre boulot le week-end aussi. Pour payer sa chambre et ses paquets de pâtes.

Je ne connais pas bien la vie de J., mais lundi dernier il m’a dit « vous savez Madame, j’ai pas envie de devenir un pion du capitalisme. Je veux faire du droit, pour m’en sortir, pour faire bouger les choses ». Dans ma tête j'ai pensé qu'il était déjà un pion du capitalisme. Et que si par miracle, il parvenait à valider sa L1, comment tenir jusqu'en Master 2 dans ces conditions ? Quasi impossible.

J'aime l'Université ouverte et égalitaire. J. mérite sa place comme celles et ceux qui ont un toit, appris le français au berceau, des parents qui nourrissent et aident. Tou-tes ces autres qui n’ont souvent pas la moindre idée de leur chance.
Je déteste le mythe de la méritocratie qui sert à casser toujours plus les maigres espoirs de celles et ceux qui ne sont pas nés avec toutes les chances de leur côté.

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