Sois vieux et tais toi !

Quand allons nous cesser de diviser la vieillesse entre l’ultra positif et le comble du misérabilisme, et quand pourrons-nous la considérer comme une continuité de nos vies. Ni plus ni moins …

Sois vieux et tais toi !

   Vieux, vieille… Des termes qui ne viennent pas nous vendre des merveilles, des idées qui ne sont pas facilement colportées par le marchand de sable avant que nous fermions les yeux pour voguer dans des rêveries fantastiques. Quand on entend, quand on lit, quand on imagine ce que peut être le fait d’être vieille, ou vieux, ce ne sont pas forcément des vagues de plaisir qui vont nous envahir. Et pourtant des qualificatifs axés sur notre âge, nous en connaissons tout au long de notre vie.

   Jeune homme, jeune femme, enfant, adolescent, adulte… Ce sont tous des termes qui vont parcourir nos avancées en âge. Pour autant ils ne drainent pas les mêmes images, ne sonnent pas de la même manière. On a plus tendance a imaginer le dernier tube latino aux rythmes basiques et commerciaux quand on entend « jeune ». A contrario un aria funeste peut s’abattre sur nos oreilles quand on entend « vieux ». Alors que, soyons honnêtes, il n’y a rien qui peut faire rêver dans un jeune homme courant derrière la gloire en négligeant ses proches, noyant son manque d’affection dans des relations tarifées, visant le bien matériel comme une valeur plus forte que le lien social. Il n’y a pas de quoi fantasmer sur une jeune femme qui se rêve en sosie d’Harley Quin sous héroïne. Des jeunes hommes et des jeunes femmes dans la force de l’âge et plein de rêves vous en trouverez également une chiée dans les anges de la télé décérébrée. Ils ne vendent pas non plus le meilleur de l’humanité, mais vont tout de même inspirer plus de jeunes générations que nos vieux. La jeunesse ne peut avoir le bénéfice de la qualité, elle a bien produit des Aya Nakamura et des Keen V… on est quand même loin des produits labélisés bio, on frôle plus la contrefaçon bon marché qui finira par déclencher une réaction intestinale douloureuse.

   Malgré tout on persiste dans des distinctions puériles et des discriminations basées sur l’âge. On discrimine certes sur bien plus de critères, mais nous nous attarderons ici sur celui de l’âge. On traverse encore de nos jours des images de la vieillesse qui ne sont que des caricatures de la personne âgée dans toute sa faiblesse et qui ne peut subvenir à ses besoins. Plus marquant encore on prend des décisions à leur place, mais pour leur bien. Peut-être que le dernier des ravisseurs à la mode décore sa cave selon les concepts fengshui pour le bien de sa victime : ça part d’un bon sentiment finalement, non ? Œuvrer pour le bien de l’autre, mais sans lui c’est rarement le départ d’une histoire heureuse. Et nos ainés en souffrent quasi quotidiennement maintenant. Ça commence par les magazines qui leurs bourrent le crâne de conseils sur le « bien vieillir », parce que c’est quand même plus cool de faire du surf à 80 berges avec des cheveux poivre et sel qui flottent au vent, que de se faire torcher au petit matin par des inconnus. Alors faisons nous peur et continuons de décrire la vieillesse comme le passage de vie à trépas, comme une longue file d’attente devant les portes de la faucheuse. C’est plus simple pour réussir à vendre des thérapies médicinales à base de molécules new-âge, de légumes ultra bio et autre jus de testicules de caribou doré du pôle sud… cela dit ce dernier est assez difficile à trouver. Alors que depuis notre plus jeune âge on évolue avec une notion simple « quand tu seras grand c’est toi qui verra » … Quand on est grand on peut choisir, décider de faire une erreur ou de faire ce que bon nous semble… mais quand on est vieux, mieux vaut ne pas y penser. Pourtant, un vieux c’est avant tout un adulte non, un grand, mais avec plus de rides. Ne brandissons pas les explications relatives à la perte d’autonomie : un trentenaire paraplégique a tout autant besoin d’aide qu’un vieux en déambulateur, pourtant lui quand il dit non, ça prend un autre sens. L’âge ne peut à lui seul déterminer notre comportement vis-à-vis de l’autre. On a bien créé le concept de l’enfant roi sous couvert des difficultés que nos chers rejetons ont à gérer la frustration.

   Soyons fou alors, dans ces quelques lignes autorisons nous à créer des vieux rois ! Quoi qu’ils veuillent, quoi qu’ils désirent, mettons-nous en quatre pour eux ! Laissons nos EHPAD fleurir de toutes les idées farfelues qui peuvent naitre, remplissons nos passages à domicile d’une dose majeure de liens à l’autre avec du temps pour bavarder, du temps pour boire un café et faire une partie de strip-poker… réouvrons les bals, les bistrots, les trottoirs et les excès pour laisser vivre nos vieux. Laissons à nos vieux et aux professionnels qui sont proches d’eux le temps de vivre ensemble, et ne réduisons pas les instants qu’ils ont ensemble à de simples minutes sur une tableur Excel. Remettons l’humain au cœur de nos soins, laissons l’humain faire ce qu’il sait faire de mieux, être une espèce profondément sociale. Balançons nos archétypes d’âgisme et déterminons l’autre par sa parole, ses souhaits, écoutons un peu plus nos vieux.

   La crise sanitaire fut un exemple encore marquant des distinctions que nous faisons en fonction de nos âges. On déconfine avant tout les espaces de vie dédiés aux jeunes, dédiés aux travailleurs, et sous couvert d’un principe de protection on cloisonne plus longtemps les plus âgés. Pourtant, il suffit d’une oreille tendue pour les entendre nous demander de leur faire confiance, que de leur coté ils ont aussi le droit de choisir s’ils veulent sortir et prendre un risque, ou se terrer dans une parodie de Lascaux en écoutant leurs peurs d’un ennemi invisible.

   La négation de leur parole est évidement marquante au niveau national, mais au niveau local j’en ai également eu une démonstration criante. Un médecin, un gériatre qui se lance à corps perdu dans une diatribe débilitante pour prouver aux proches que leurs parents étaient ravis d’avoir été confinés, inventant des statistiques, se couvrant derrière de fausses études scientifiques… Ecouter ce professionnel du soin mentir ouvertement pour empêcher le soulèvement d’un mécontentement, pire encore, mentir pour expliquer aux proches aidants que leur parent, leur père, leur mère, femme ou mari ont vécu plus heureux pendant deux mois sans les voir… Entendre cela fut plus douloureux que d’écouter le dernier album de maître Gims avec un tisonnier fourré dans mon intimité. Il va sans dire que cette prise de parole s’est faite sans concerter les principaux intéressés, et que la fameuse étude scientifique dont il fut sorti des statistiques imaginaires, tenait à peine quelques lignes sur un post-it mauve. On parle maintenant en leur nom pour masquer notre incompétence et nos faiblesses, pour justifier nos choix les moins logiques et les moins humains, pour faire taire les revendications et les colères. On a réussi ici, face aux familles de nos résidents à transformer un symptôme, une souffrance en une conséquence heureuse. Ce n’est pas loin du génie quand même…

   On parle pour eux, décide pour eux, agissons pour eux… A partir de quel âge nous cessons d’être l’égal de l’autre pour devenir finalement moins crédible qu’une enfant de quatre ans qui pique sa crise en errant dans un magasin de jouet. Quand allons nous cesser de diviser la vieillesse entre l’ultra positif et le comble du misérabilisme, et quand pourrons-nous la considérer comme une continuité de nos vies. Ni plus ni moins …

  

Parlons un peu psy…

 

   Dans un premier temps la vision de la vieillesse est grandement influencée par des mécanismes de représentation sociale, comme pour beaucoup de nos idées préconçues par ailleurs, et ce sont les travaux de psychologie sociale qui en donnent une bonne compréhension. Dans le cas du vieillissement nous allons alors construire notre vision de la personne âgée au travers de pensées et de jugements acquis par le filtre des représentations sociales. Nos représentations sociales influencent notre réalité, notre manière de voir et d’être au monde. Elles vont jouer le rôle « d’agent de tri », et sont alors indispensables pour sélectionner des informations qui nous paraissent importantes. Mais leurs effets pervers peuvent être dévastateurs. Ce n’est pas parce que j’ai peur des rayons UV que je conduis les yeux fermés… cela deviendrait vite problématique. Même logique pour nos représentations sociales, elles évitent certaines informations qui pourrait être en contradiction avec nos valeurs, mais ne doivent pas nous rendre aveugle. De ces représentations nous allons en extraire des catégorisations, nous allons ranger bien sagement des informations dans des petites cases dédiées qui vont faciliter nos réactions et nos pensées. Et donc… on agit avec nos aînés en fonction des attributs que nous avons donnés à cette catégorie.

   On acquiert ces représentations en fonction du milieu dans lequel nous évoluons et de la manière dont nous allons observer, écouter, les actes et paroles d’autrui. Par un phénomène d’imitation on intègre alors des idées formatées qui guident notre façon de faire. Ainsi on se construit des images qui deviennent des étalons pour nos actes, nos paroles, et nos conneries la plupart du temps… Le plus impressionnant et le plus dangereux dans ce fonctionnement c’est que nous allons créer aussi des personnes âgées qui intègrent les stéréotypes en lien avec l’âge. Ainsi on observe des troubles de l’humeur, des baisses de compétences cognitives, des isolements sociaux…. Des répercussions directes de la manière dont la personne vieillissante se perçoit. Elle se juge elle-même au travers des normes sociales acquises en amont.

   Certains auteurs naviguent clairement contre ces représentations sociales, parfois allant sur un versant extrême, mais pas pour autant stupide. Ainsi M.VanDerLinden nous invite à considérer la personne âgée dans son ensemble, comme un adulte âgé avec des difficultés, pas comme un mollusque en manque d’eau saline. Dans son ouvrage il va par ailleurs exposer que, même dans la perte d’autonomie et dans les troubles cognitifs, être avec l’autre, proche de qui il est et non pas de la représentation que nous allons nous faire de sa vulnérabilité, apporte un bien fait thérapeutique majeur.

   Si nous cessons de laisser notre cortex décider de lui-même, en fonction de variables prémâchées, et que nous verbalisons l’incohérence de cette catégorisation, nous augmentons nos chances de pouvoir considérer nos vieux de manière plus humaine, loin de tout stéréotypes.

   Au cœur même du service où je travaille, il a tout de même été réalisé une prouesse technique … Inventer des statistiques pour faire taire un mouvement de révolte, et plus balèze encore, des statistiques qui démontrent que l’isolement du confinement fut bénéfique pour les résidents. Alors quoi… c’est leurs proches le problème ? Dans cette absurdité le plus difficile à croire c’est la mutation d’un symptôme, l’apathie, en un aspect positif pour servir de pare feu. Effectivement, être confiné, coupé de tout lien social a eu des répercussions directes sur nous, jusqu’à influencer notre fonctionnement cérébral. L’isolement social est un facteur de stress, aussi évident que la privation d’internet pour un porn addict. Dans un article de Juin 2020, extrait de la revue Science et Avenir, nous avons un éclairage plus précis de ces répercussions et du comportement de notre cerveau. Certaines régions sont alors sous activées, d’autre suractivées. Et je vous le donne dans le mile, les zones les plus actives nous rendent plus sensibles sur le plan émotionnel, plus à vif et les moins actives sont les fonctions qui aident dans la résolution de problèmes, dans la compréhension de notre environnement et dans notre mémorisation… On apprend moins, on réfléchit moins bien et on est plus enclin à être anxieux et stressé. Ça marche pour tout le monde sauf nos aînés ?

   Ce qui a été fait dans ce grotesque tour de passe-passe c’est la description de l’apathie générée par la perte de stimulation sociale comme un point positif. Nos résidents sont plus calmes, moins agités, donc plus sereins… C’est connu, on est bien plus heureux prostrés dans les draps à se demander ce que nous pouvons faire de nos journées… Après tout, on devrait tous essayer au moins une fois la dépression ça parait fun vu sous cet angle…

   Bien sûr, cette prise de parole n’est pas juste un exemple de crétinisme et de mépris de l’autre, c’est aussi une démonstration parfaite de nos représentations sociales et de la catégorisation qu’on en tire. Après tout, un vieux ça ne sait pas ce qui est bon pour lui… heureusement que nous sommes là pour le décrypter et lui donner la bonne formule non ?

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