De l’égo dans l'hosto...

Manager un hôpital comme on manage une entreprise du CAC-40, ça donne bien souvent de piètres résultats. Bien évidemment pas sur les comptes bancaires, eux doivent être les plus clean possibles, les plus prolifiques, mais sur l’humain ça construit une dette colossale, une dette que peu de personnes se chargent de rembourser.

De l’égo dans l’hosto …

            C’est moi qui décide, c’est moi le chef, c’est moi le patron ! Vous petit personnel insignifiant ferez de mes souhaits une réalité ! Même si c’est stupide, même si c’est irréalisable, même si ce n’est pas éthique … Surtout si ce n’est pas éthique. Oubliez vos maximes dépassées et vos déontologies moyenâgeuses, je suis le seul maitre à bord !

            Bon, si ce genre de mentalité était brandit seulement par quelques amputés du cortex, encore ça pourrait se gérer… mais quand, au sein de votre hôpital vous côtoyez des apprentis dictateur quotidiennement… Ça devient plus compliqué, bien plus, croyez-moi. Des dictateurs au rabais qui plus est, pas le dictateur grandiloquant qui se donnera les moyens de ses ambitions assassines. Non ! Le dictateur de fond de récré, celui qui perdait ses BN après avoir encaissé une bonne volée de tartes dans la face. Le dictateur qui veut se venger et faire exploser son égo blessé aux grands jours afin de monter le plus haut possible en empilant les cadavres, et du haut de sa tour de charogne se félicitera lui-même pour le colossal tombeau qui deviendra son royaume. Vous pensiez que FullMetal Jacket avait mis en scène les plus beaux tirants, laissant les rebus de l’humanité s’exhiber sous la caméra de Kubrick… Eh bien venez faire un tour chez moi ! Je me suis déjà fait forger un casque de fonte sur lequel j’ai peint avec mon sang « FullHopital Jacket ». Un combat journalier pour faire entendre le fait qu’un être humain est avant tout une personne que nous pouvons écouter et accompagner, et pas seulement un objet indistinct sur lequel passer ses nerfs, ou en faire une caution pour l’amélioration de notre pouvoir d’achat. S’engager pour l’autre dans cette ambiance si accueillante, c’est rejoindre ouvertement la résistance !

Le plaisir de l’égo, l’extase de l’onanisme intellectuel qui vous laisse penser que vos choix et avis seront toujours plus important que ceux des sous hommes qui vous entourent. Quelle idée, « essayer d’agir au nom des patients »… mais vous êtes complétement con ! Rangez vous du bon coté mes gaillards, l’argent et le paraitre, voilà nos seuls sujets de préoccupation. Si ces deux là vont bien, on va bien ! Nos établissements de soin, nos hôpitaux, celui ou je travaille tous les jours s’emplissent de plus en plus vite et de manière massive de ce genre de personnes. Ce n’est déjà pas du propre quand ils pullulent dans les milieux de l’économie, de la finance, dans l’industrie du tertiaire ou en politique… mais dans les murs des services de soins ça en devient insultant. Une insulte pour une institution qui se devrait être une force nationale. On appelle ça un service public non ? Une valeur ajoutée normalement, un pays qui pourrait se venter de laisser vivre en son cœur des hôpitaux modernes qui accueillent et soignent chaque personne sans aucune condition. Ça aurait pu, et ça a sûrement été un jour ou l’autre… mais ça ne l’est plus. Que ce soit le salaire risible des soignants ou la déconstruction pierre par pierre de nos hôpitaux locaux, faites vos jeux rien ne va plus !

Et pour alimenter cette mise à mort d’une lenteur stratosphérique, on laisse les bourreaux intégrer le troupeau. J’ai l’impression de vivre une manif de gilets jaunes orchestrée par des CRS. On sera perdant quoi qu’il arrive et ce sont les gars qui nous mènent qui nous frappent le plus fort. Du coup je râle encore, un coup de gueule certes peu novateur : on déclare depuis des décennies que nos hôpitaux sont les victimes d’une exécution publique pour des spectateurs avides de sang !!! 

Manager un hôpital comme on manage une entreprise du CAC-40 ça donne bien souvent de piètres résultats. Bien évidemment pas sur les comptes bancaires, eux ils doivent être les plus clean possibles, les plus prolifiques, mais sur l’humain ça construit une dette colossale, une dette que peu de personnes se chargent de rembourser. A l’hôpital j’ai entendu des déclarations d’une empathie impressionnante… entre les « Vous n’êtes pas content la porte est ouverte », les « Votre vie c’est avant tout le travail », les « Madame si votre maman n’est pas bien ici, changez la d’établissement », ou encore « Après trois semaines le patient doit sortir, il reviendra s’il a un problème » … J’ai de plus en plus de mal à concevoir le soin de cette manière. L’égo des directeurs et de certains hauts fonctionnaires, ou même de médecins ou cadres de santé font de l’hôpital une entreprise dont la cruauté finira par rivaliser avec Amazon… L’humain est devenu secondaire, un dommage collatéral acceptable si le pognon rentre… est-ce pour cela que nous décidons de devenir soignant ?

Parlons un peu psy…

            Bon, d’où sort cette engeance putride et égocentrique qui tient les rênes de nos lieux de soins et qui le pense comme un tremplin social ? Ces belles personnes que nous avons hâte de rencontrer pour nous enrichir humainement ?

Si nous regardons cela sous le spectre de la personnalité, il y a une variable qui se présente en premier… non pas les trous du c… ce n’est malheureusement pas une entité cliniquement viable. Cela dit ça serait pas mal quand même, mais on n’a pas encore de traitement… Il est ici question des troubles de la personnalité narcissique. Certes on peut s’attendre à le voir plus majoritairement dans d’autres sphères sociales et professionnelles, ils y sont ne vous en faites pas, mais ils sont aussi et malheureusement dans nos hôpitaux. Peut-être que le fait de travailler dans un cadre où l’on gère de l’humain nous donne le sentiment de jouer à la divinité, nous galvanise, nous valorise et nous épingle une étiquette sociale reluisante. De ce fait il serait logique de voir les narcissiques se présenter fréquemment dans les postes de gestion des lieux de soins. Quoi de plus narcissique que de se prétendre avoir des droits sur la vie d’autrui…

La personnalité narcissique par essence se présente comme tel :

  • Le besoin de se mettre en avant
  • La croyance d’avoir toujours le dessus
  • Une fausse empathie et un faux respect d’autrui
  • Facilité pour casser et mépriser l’autre
  • Soin important apporté aux apparences
  • Intolérance à la frustration
  • Gout prononcé pour les privilèges
  • Utilisation importante de la séduction

Les critères exposés ici peuvent se retrouver dans le DMS V mais sont également bien expliqués dans l’ouvrage de C.André « je résiste aux personnalités toxiques ». Bon en soit, on les nomme narcissiques, mais accordons-nous sur le fait que c’est aussi le bon portrait du trou du c… Il est plus simple de saisir que ce type de personnalité n’éprouve pas d’intérêt pour les patients, les soignants et les personnes qui transitent ou travaillent dans son hôpital. Pour lui, se présenter comme le meilleur et celui qui a toujours les meilleurs résultats, est le plus important. Les autres ne sont que des moyens, des objets jetables, du papier absorbant pour étancher son plaisir personnel.

Plus inquiétant ce sont des personnes qui sont très fermées aux divers échanges et aux opinions qui ne viennent pas d’elles. Comment soigner sans accepter le travail en équipe ? L’époque bénie des sangsues et des saignées est révolue. La médecine moderne et le soin de l’autre demandent maintenant de se questionner sur la globalité d’un individu. Choisir et décider seul c’est obligatoirement se diriger vers une connerie, qu’ils assument en plus ces cons ! Mais en cas de problèmes, ils choisiront une autre personne pour porter le chapeau de la honte. Ils ne vont pas s’embarrasser d’une réputation problématique quand même.

En poussant la réflexion plus loin nous pouvons regarder l’ouvrage de R.Hare, « Snakes in the suits », où il y décrit le phénomène des psychopathes en col blanc. Des hauts dirigeants, des directeurs, des politiciens, des financiers prospèrent… qui auraient les traits caractéristiques de la psychopathie, sans la violence criminelle qui les aurait conduits en prison, mais avec le bonus non négligeable de ne pas avoir de retour émotionnel, niant les affects d’autrui et avec une notion du remord somme toute assez particulière. Cette pathologie les amène donc à gravir vite les échelons, à être des décisionnaires au placard dégueulant de cadavre…

Ne pouvons-nous pas arrêter l’hémorragie fatale et laisser une place plus importante aux valeurs que nous devrions défendre avant tout : le soin de l’autre, travailler ensemble pour aider et soutenir, faire corps pour la guérison. Le soin n’a pas besoin de l’égo. Parce que là c’est un comble, je suis embauché comme psychologue dans un univers où le vécu subjectif et le ressenti d’une personne est aussi important et autant écouté qu’un satanique dans une chorale chrétienne…

 

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