La transphobie est-elle féministe?

Une nouvelle tribune attaquant les personnes trans est paru dans la presse. C'est un réquisitoire contre le droit des personnes trans à exister. Le but de ce texte est d'essayer d'expliquer, une nouvelle fois, pourquoi les personnes qui signent cette tribune ne doivent plus être considérées comme des militantes féministes. La transphobie n'est pas un avis mais de la haine.

La transphobie est-elle féministe ?

 

Photo 8 Mars Toulouse © Tatiana Aoun Photo 8 Mars Toulouse © Tatiana Aoun

 

Tout part d'un tweet de JK Rowling. L'autrice anglaise, habituée depuis quelques années aux sorties transphobes, a une nouvelle fois cru utile d'insulter les personnes trans sur Twitter1. Ce à quoi Daniel Radcliff et Emma Watson, stars de l'adaptation cinématographique, ont répondu en condamnant ces propos2. Il n'en fallait pas moins pour que des militantes « féministes » françaises sortent une tribune intitulée « nous, féministes, soutenons JK Rowling contre le lynchage des activistes trans 3 », paru hier dans le Figaro4. Sous couvert de « défendre » Rowling contre un « lynchage », ce texte est surtout une nouvelle occasion, pour des militantes habituées à propager la haine des autres, de vomir des propos plus abjects les uns que les autres.

En effet, ce texte est un réquisitoire contre le droit des personnes trans à exister. Il est insupportable qu'aujourd'hui encore, une tribune de la sorte puisse sortir dans la presse sans problème ou que les personnes qui la signent puissent être qualifiées de « féministes. » Le féminisme est la lutte des femmes pour la fin de toutes les violences sexistes et sexuelles, contre tous rapports d'oppressions, de domination et d'exploitation, pour l'émancipation collective et solidaire. Le mouvement qui se développe actuellement permet de faire prendre confiance en elles les personnes qui militent quotidiennement, de sortir de la peur des dizaines de milliers de femmes et minorités de genre, de se rencontrer, se reconnaître, s'unir pour lutter, ensemble, pour un monde débarrassé de tout ce que la domination permet de plus abject. Il n'est plus possible de laisser des personnes le confondre avec un système de tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » femmes qui nous opposent et nous divisent. Le but de ma réponse est d'essayer d'expliquer, une nouvelle fois, pourquoi ces personnes ne sont pas dans notre camp social, pourquoi il ne s'agit pas d'avis, de divergences, mais de haine.

 

Le titre de la tribune prétend défendre JKR mais ne fais référence qu'une seule fois à l'autrice, dans l'en-tête, avec un lien hypertexte renvoyant à la réaction de Daniel Radcliff et d'autres stars américaines5. Les personnes racisées apprécieront sans doute que des femmes blanches parlent ici de « lynchage » pour qualifier des tweets de solidarité du type : « Les femmes transgenres sont des femmes ». Mais passons, les autrices de la tribune étant pour certaines connues aussi pour leurs positionnements racistes et islamophobes, on comprendra aisément qu'il y a urgence à défendre une riche transphobe qui attaque gratuitement des êtres humains plutôt que de défendre, par exemple, les personnes racisées qui sont violentées, harcelées, assassinées par la police, partout dans le monde.

 

Légitimation de la violence transphobe

 

Le texte cible comme ennemies les « trans activistes », qu'elles différencient de la majorité de la communauté trans. Cette façon de créer des épouvantails est courante dans les pamphlets réactionnaires qui cherchent à masquer leur violence. Il n'est pas rare, par exemple, que des éditorialistes demandent à différencier les méchantes féministes qui veulent empêcher aux hommes de draguer de la majorité des femmes qui aimeraient être importunées, ou qu'on nous demande de condamner les militant-e-s de l'anti-racisme politique qui créeraient du communautarisme en parlant de racisme d'état ou d'islamophobie alors qu'il n'y aurait aucun problème de racisme structurel en France.

Qui sont donc les « trans-activistes »? On ne le sait pas vraiment, mis à part qu'elles se seraient opposées au fait qu'un chercheur américain essaye de savoir si les personnes trans ne regrettent pas leur transition. Une prof anglaise qui milite contre les droits des trans à l'université et pour que les femmes trans soient exclues du mouvement féministe serait harcelée par les trans activistes, et une autre professeure d'université aurait été menacée de viol. Le harcèlement et les menaces de viols ne sont pas défendables. Pas plus qu'on ne défend des militants syndicalistes qui tiendraient des propos homophobes ou sexistes. Ou des activistes féministes qui signent des tribunes islamophobes. Pour autant, cela condamne-t-il tout le mouvement syndical à l'homophobie ou au sexisme et le féminisme au racisme ?

Il n'y a pas à avoir de débat sur le harcèlement ou les menaces de viols, toutes deux pratiques antiféministes. De même, une professeure d'université qui tient des propos transphobes à répétition n'est pas défendable. Une cadre qui harcèle une collègue parce qu'elle est trans ne donne pas son avis. Elle harcèle. Et ce harcèlement moral transphobe fait tomber en dépression nombre de personnes trans et les pousse au suicide. Dans le même registre, un médecin qui essaye de savoir si les personnes trans regrettent leur transition et veut trouver des raisons pathologiques qui poussent à transitionner, ne fait pas « juste une étude sur le sujet ». C'est de la médicalisation et de la psychiatrisation, de l'infantilisation, de la déshumanisation. Une fois encore, on ne nous considère pas capable de savoir qui on est et ce qu'on veut. Il faut qu'on nous explique qu'au fond, on est « malades », qu'on ne sait pas ce qui est bon pour nous, que c'est une passade… C'est, en substance, ce qui est écrit dans le reste de la tribune, à coups chiffres non sourcées et d'études obscures6.

 

Contre les personnes trans, vive les gouvernements de droite extrême !

 

Le Doaré, Stern et consorts semblent investies d'une mission : sauver les personnes trans d'elles-mêmes. Heureusement, elles ne sont pas seules. Le Royaume-Uni de Johnson et les États-Unis de Trump ont récemment montré la voie en diminuant les droits des personnes trans à disposer d'elles-mêmes et une sénatrice de droite est en croisade en Australie, voilà les exemples à suivre ! Elles auraient pu aussi citer la Hongrie de Orban qui a récemment décidé de ne plus reconnaître les personnes trans. On voit aisément se dessiner le passage de positionnements réactionnaires de gauche à un soutien aux droites extrêmes, comme c'est souvent le cas. La fin justifiant les moyens, toutes les alliances sont bonnes. Après les féministes qui rallient Soral ou le FN contre les droits des femmes voilées, il est maintenant possible de prendre pour exemple des gouvernements qui se positionnent ouvertement contre les droits des femmes pour en finir avec les trans. Tout cela justifié par du conspirationnisme sorti de mauvaise SF : l'avancée des droits des personnes trans aurait comme finalité de forcer les lesbiennes à transitionner.

 

Vers des thérapies de conversion pour personnes trans ?

 

Dans tout le texte, lesbiennes et trans sont opposées. Les droits des unes seraient une menace pour les autres, voire les avancées pour les personnes trans se feraient contre les lesbiennes. Cette fable obsessionnelle que les « radfem » propagent depuis des années n'a pourtant peu de choses à voir avec la réalité. Bien plutôt, il y aurait des parallèles à faire entre les droits des unes et ceux des autres, des alliances à forger, dans le mouvement féministe, contre tout-e-s les réactionnaires qui préféreraient nous voir mortes ou « converties ».

Ainsi, la tribune décrit les personnes trans comme ayant des troubles mentaux. Ce sont de jeunes personnes, influencées par YouTube, des Lobby ou des associations, qui ne savent pas ce qu'elles font. Souvent, elles ont vécu des traumatismes, ont des difficultés à s'adapter au monde. Au fond, elles ne sont pas bien dans leur peau : c'est parce que la société les oblige à se conformer qu'elles transitionnent. Il faut donc les aider à rentrer dans le droit chemin. En somme, ce que proposent nos militantes féministes, c'est d'appliquer des thérapies de conversion aux personnes trans !

La tribune se scandalise que James Caspian ne puisse pas étudier sereinement, depuis sa position de psychiatre, les personnes trans, comme d'autres s'offusquent quand on dit que les seules concernées dans un débat sur le lesbianisme sont les lesbiennes elles-mêmes. Pourtant, les femmes trans sont des femmes comme les lesbiennes sont des lesbiennes. Pas besoin de l'avis d'un psy pour savoir cela : dans un monde régit par des faits matériels, la vie se charge de nous le rappeler, en mal comme en bien. Et ce type de tribune, les Tweet de JKR nous le rappelle sans cesse : en tant que personnes oppressées par le patriarcat, nous n'avons de droits que de nous taire.

Il s'agit de la même rengaine, de l’éternel débat sur le droit d'autrui à disposer de notre corps et de nos désirs. Comment on doit s'habiller. Qui on doit aimer. Comment. Qui a le droit à quelle sexualité. Avec qui. Tout ce qui permet de contrôler nos corps et nos esprits et les rendre dociles à la violence patriarcale et à la loi du marché.

 

Heureusement, loin des JKR, des Le Doaré, des Stern ou des James Caspian, loin des pactes entre les féministes libérales, les universalistes nostalgiques et les médecins bourgeois, loin des ponts entre la gauche réactionnaire et la droite extrême, d'autres types d'alliances se créent. Dans le mouvement féministe de lutte, celui qui combat radicalement les racines du sexisme, qui identifie une même source aux oppressions et à l'exploitation, qui se lève pour défendre notre droit fondamental à une émancipation collective et à une libération individuelle, les trans et les lesbiennes marchent ensemble. Droit à la PMA pour toutes, droit à l'avortement, libre changement d'état-civil sur simple demande, luttes contre les violences conjugales sont des revendications identiques : il s'agit de considérer que nous sommes les seules à pouvoir décider sur notre vie. Ni un parent, ni un mari, un un prêtre, ni un patron : nous. Et les mouvements de sororités, de solidarités, d'entraide, les espaces d'expérimentations, les grèves générales féministes, sont autant d'endroits qui créent en pratique les conditions de cette émancipation collective.

 

 

 

1https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/polemique-jk-rowling-enflamme-twitter-avec-de-nouvelles-declarations-jugees

2https://www.ouest-france.fr/culture/people/apres-daniel-radcliffe-emma-watson-condamne-les-propos-de-j-k-rowling-sur-les-personnes-transgenres-6866870

3https://www.lefigaro.fr/vox/societe/nous-feministes-soutenons-j-k-rowling-contre-le-lynchage-des-activistes-trans-20200611

4Le choix du journal est pour le peu étonnant pour des militantes féministes, mais passons.

5https://www.lefigaro.fr/culture/j-k-rowling-publie-des-tweets-juges-transphobes-et-s-attire-les-foudres-d-harry-potter-20200609

6Par exemples, la tribune cite une étude suédoise sur l'augmentation du nombre d'adolescents qui se déclarent trans pour essayer de dire que les hommes trans sont autistes et hyperactifs mais omet de dire que cette étude dit surtout que si le pourcentage de coming-out augmente, c'est parce qu'il y a moins de tabou, et que les personnes trans souffrent majoritairement de dépression du fait de la transphobie...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.