L’islamophobie: cause fondamentale de l'après-Charlie ou cause dégradante et illégitime?

PAR

Asif Arif, Avocat au Barreau de Paris, Auteur, Enseignant en Libertés Publiques, Directeur du site Cultures & Croyances, membre du ComEx Somouv’

ET

Slimane Tirera, est coordinateur national de La Maison des Potes, directeur général de New-VO Radio et membre du ComEx Somouv’

Un billet publié dans Marianne il y a quelques mois attire notre attention et notre consternation. Il concerne celui d’un chercheur pensant la lutte contre l’islamophobie « dégradante et illégitime ». Marianne ne dément en effet pas à sa réputation sulfureuse. Parmi les centaines de milliers de chercheurs qu’il convenait d’aller chercher pour parler d’islamophobie, ils sont allés voir un doctorant du Québec qui tient la douce phrase suivante :

Une partie de la Gauche aurait « substitué à l’antiracisme, une cause noble et légitime, la lutte contre l’islamophobie, une cause dégradante et illégitime ».

L’islamophobie devient désormais et très naturellement une cause dégradante et illégitime. D’abord et pour introduire ce billet, un chercheur qui aurait pour thèses de soutenir des éléments argumentaires aussi violents, ne saurait être considéré comme tel, eux qui doivent toujours garder, malgré leurs prises de position, une certaine objectivité.

Nous souhaitons répondre aux arguments développés dans ce billet en ce qu'ils sont constamment encore aujourd'hui avancés. En témoigne la toute récente affaire de l'IUT de Saint-Denis au cours de laquelle le directeur de l'établissement a été suspendu pour suspiscion d'islamophobie. A l'heure où le gouvernement pense à une grande loi sur les discriminations, nous souhaitons attirer son attention sur les arguments suivants.

Des islams rendant l'islamophobie impossible?

Pour détériorer une lutte somme toute naturelle, contre les attaques faites à des femmes parce qu’elles sont voilées ou à des individus vivant dans notre société parce qu’ils sont musulmans de confession, l’auteur du papier sur Marianne soutient que l’islam n’est pas un tout homogène. Or, une telle argumentation est totalement dénaturée et vide de substance.

Considérons un instant un agissement islamophobe. Il s’agirait d’un acte ou une invective, insulte contre une personne en raison de son appartenance, vraie ou supposée, à la communauté musulmane. Il importe peu de déterminer si la victime était ou non musulmane pour qualifier l’islamophobie ; le seul fait pour un individu de penser que la personne appartenait à la religion musulmane (quelle que soit l’école de pensée), doit entraîner de fait la qualification de l’islamophobie.

Désormais, il faut parler des différentes interventions concernant le discours politique. Lorsque Philippe de Villiers dit qu’il ne veut pas que la France devienne la fille aînée de l’islam, comment va réagir cette gauche façon Marianne ? Va-t-elle laisser passer une telle affirmation ou s’offusquer de son caractère islamophobe puisqu’on admet indirectement ici des théories ubuesques frontistes du Grand Remplacement ? Comment va se placer ce fameux chercheur quand on lui dit que les kebab sont interdits en raison de la présence de la culture judéo-chrétienne en France ?

L'auteur reproche également à la France de ne plus appliquer la loi de 1905, ce qui est agression faite à la jurisprudence du Conseil d'Etat. Si la France n’appliquait pas la loi de 1905, cela se saurait. Il suffit de regarder toute la jurisprudence que le Conseil d’Etat a rendue sur le sujet et tous les développements qui ont eu lieu sur cette loi depuis Charlie. Il faut également pousser le chercheur à aller se documenter chez ses pairs, puisqu’Emile Poulat a écrit un somptueux livre sur la question : « Scruter la loi de 1905 ».

Le blasphème ou l'argument de la déraison

L'auteur refuse le terme d'islamophobie en ce qu'il revient à dissoudre toute critique de la religion. Autant que nous le sachions, la critique de la religion est un élément totalement sorti du contexte de l’islamophobie. 

Lorsqu’on poignarde une femme voilée en pleine rue pour son appartenance à la religion musulmane, il ne s’agit pas d’une simple « critique de la religion », mais bel et bien d’un homicide volontaire qui devrait être accompagné de la circonstance aggravante de l’islamophobie. 

Lorsqu’on refuse obstinément le prêt d’une salle à une association, simplement parce qu’elle est musulmane, et que de l’autre côté on la prête à d’autres associations religieuses, il s’agit effectivement pas d’une critique de la religion mais d’une différence de traitement illégitime que l’on peut qualifier de discrimination islamophobe.

En conséquence, l’argument tiré de la mise à mort de la critique de la religion est totalement hors de contexte et ne sert aucunement la démonstration du chercheur qui baigne plus dans la confusion que dans la réalité d’une situation sociale donnée.

Non, la lutte contre l’islamophobie n’est pas dégradante. Au contraire, comme l’affirme Plenel dans son ouvrage « Pour les Musulmans », peut être qu’il s’agit de la plus inquiétante phobie grandissante dans notre société après l’antisémitisme. En conséquence, devait-on considérer la lutte contre l’antisémitisme comme une lutte dégradante ? Illégitime ? Au même titre que l’islamophobie, nous ne le pensons pas.

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