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Billet de blog 19 juin 2015

La tolérance à géométrie variable de Mohamed Bajrafil

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Depuis des semaines désormais, le gouvernement a les termes d’« interlocuteur unique » et d’« islam de France » sur le bout des lèvres. D’aucuns ont déjà proposé de créer un Conseil théologique dont j’avais contesté la mise en place dans un papier publié dans les colonnes du Plus. J’affirmais en effet qu’un tel Conseil aurait pour effet de mettre en place tout un arsenal ayant pour finalité un laisser-passer pour les pratiques takfiristes visant à littéralement juger la religiosité de certains. Mohamed Bajrafil, quant à lui, a été un fervent défenseur de cette autorité.

Outre cette divergence de vue, au cours

d’une vidéo sur laquelle je suis tombé récemment grâce à Omar Ahamed, Monsieur Mohamed Bajrafil a commenté les croyances principales de l’Ahmadiyya, et les éléments qu’il met en avant sont d’une évidente fausseté et d’une contradiction manifeste. Afin que le lecteur puisse avoir l’avers et l’envers de la même médaille, il convient de détailler ces quelques arguments fallacieux.

Mohamed Bajrafil, partisan de la paix publique ?

Au lendemain des attentats de Paris du 7 janvier 2015, voilà un imam qui débarque sur un papier de l’Obs. Dans cet article, il s’agit de mettre en avant un imam jeune et plutôt progressiste et tolérant qui ambitionne de faire passer un message tout à fait noble : la compatibilité de la laïcité, de la République, avec le message de l’islam.

Le papier présente également l’imam comme quelqu’un de serein. Il est également vu en sa posture d’enseignant de lycée critiquant les dérives de certains fous qui se revendiquent de l’islam. Sur le fond, les éléments avancés dans cet article montrent une certaine ouverture d’esprit de cet imam qui est d’ailleurs un des membres fondateurs de Al Kawakibi, un centre de recherches visant à réformer l’islam sans toucher au Coran

en essayant de dépasser les interprétations saoudiennes et surannées.

Dans un article publié sur le Huffington Post, je mettais en avant plusieurs éléments dont notamment que la réforme ne devait

pas venir d’Al Kawakibi mais du Messie qui est attendu par l’islam et qui a cette fonction de Hakam et de ‘Adl – un juste arbitre

. Sans la reconnaissance de celui-ci aucune réforme d’envergure de l’islam ne saurait être menée. La réforme d’une religion révélée qui relève d’une construction purement intellectuelle et humaine n’est pas une réforme. C’est une correction opérée par l’être humain qui par définition ne connait pas les secrets cachés de Dieu.

Mohamed Bajrafil va devoir relire le message de l’islam ahmadiyya

Dans cette vidéo, l’imam affirme que les ahmadis « croient en la moitié du livre ». Ensuite, il poursuit en soutenant que le Fondateur de l’islam ahmadiyya, Ahmad de Qadian, est une personne qui a « amené une loi » « puisqu’il prétend être un Prophète ». Ensuite, toujours dans la poursuite de son prêche, il soutient que lorsqu’on reconnait le prophétat d’Ahmad de Qadian, cela revient à constater le caractère mensonger du Prophète de l’islam lui-même.

Toujours dans le cadre de cette vidéo, l’imam poursuit son prêche en soutenant que les ahmadis ne lisent pas la même prière que les autres musulmans. Mis bout à bout, cette vidéo s’analyse manifestement en une compilation d’arguments qui démontre que cet homme n’a jamais posé les pieds dans un milieu ahmadi. Il se rendrait très vite compte

à défaut qu’aucune partie du Livre révélé par Dieu n’est remis en cause ; bien au contraire, le Fondateur de l’islam ahmadiyya était le seul de toute l’Inde a avoir écrit Barahin-e-Ahmadiyya, traité théologique démontrant entre autres que rien dans le Coran ne devait être rejeté et que tous les versets sont aussi vivants aujourd’hui qu’ils l’étaient hier.

Aussi, il n’a pas compris l’essence même de la conception du prophétat. Le Fondateur de l’islam est un «  Nabi

 » à savoir un Prophète. Tous les messagers de Dieu ne sont pas porteurs d’une loi ; à défaut beaucoup de versets du Coran devraient être invalidés, car on y peut y lire l’histoire de nombre de Prophètes venus sans loi nouvelle. Les Prophètes font en revanche des prophéties : ils viennent et disent exactement ce que Dieu leur révèle. Dans bon nombre d’ouvrages que ce Monsieur n’a sûrement jamais ouverts, Ahmad de Qadian affirme clairement qu’il est un Prophète subordonné au prophétat de Muhammad.

Enfin, j’invite sincèrement cet imam à venir dans une de nos mosquées ; il sera étonné des points de ressemblance dans nos prières respectives, puisqu’il s’agit précisément de la même. Il est impossible dans le cadre d’une approche écrite de répondre à l’ensemble des éléments développés dans la vidéo, qui mériteraient que l’on s’y attarde à travers un ouvrage tant les paroles de

ce prêcheur sont manifestement fausses. On remarque également, dans l’agencement des idées, que Monsieur Bajrafil n’a pas compris les principes essentiels de l’islam.

Mohamed Bajrafil va devoir relire les principes islamiques

Les apparences sereines de l’imam tombent totalement lorsqu’on l’entend faire un prêche totalement déchaîné à charge contre la communauté musulmane ahmadiyya en l’accusant notamment de diverger sur la ‘Aqidah (c’est-à-dire sur la croyance). Communauté réformiste, les ahmadis se sont toujours revendiqués comme musulmans et pratiquent les cinq piliers de l’islam et les six piliers de la foi. Ils ont la même profession de foi

que les autres musulmans. Leur tort, selon Bajrafil, est de considérer qu’il existe un Messie musulman faisant des prophéties après Muhammad (paix soit sur lui) et qui s’est revendiqué être l’Imam Al-Mahdi.

Sans entrer dans un débat de fond sur la continuité de la prophétie en islam et les preuves qu’il a apportés en tant que Massih Maw‘oud (Messie Promis), nous devons ici nous concentrer sur un élément de taille : si les ahmadis prononcent la profession de foi, respectent les cinq piliers essentiels de l’islam, et se disent être des musulmans, est-ce qu’une quelconque autorité peut les déclarer comme non éligible à la qualité de musulman ?

Non seulement ces techniques sont alambiquées, mais il faut également ne pas oublier qu’elles sont à la source des persécutions des ahmadis dans bon nombre de pays. Il faut ici également lever le voile sur la notion de Ijma’ Al-Mouslimine souvent incantée pour pointer du doigt le fait que l’ensemble des musulmans a déclaré cette minorité comme non-musulmane. Bien qu’aucun fondement coranique n’autorise cet « ensemble » à le faire, tout le monde se range benoîtement derrière cette affirmation. Au contraire, Dieu dit dans le Coran : « Agissez avec discernement et ne dites point à celui qui vous adresse

la salutation de la paix (le salam) : « Tu n’es pas Croyant » en vue des biens éphémères de la vie ici bas… »

Il faut comprendre que le phénomène du sectarisme en islam avait déjà été abordé par le Prophète de l’islam qui avait dépeint l’islam à venir : son Oummah (communauté des croyants) serait divisée en 73 sectes. Il ne faut pas en suivre l’opinion unanime des 72 comme l’affirment certains ; il faut suivre la seule et unique qui appelle

à la tolérance et non la majorité qui invite à la division. En réputant les ahmadis non-musulmans, ce sont les 72 sectes représentant l’Ijma‘ Al-Mouslimine qui ont été à l’origine de la division et non les ahmadis.

Même le Prophète de l’islam a décliné sa compétence à juger de la « musulmanité » de quelqu’un. L’on peut comprendre de ses paroles qu’il s’agit d’une affaire qui relève de l’homme et son Créateur et qu’à compter

de l’instant où un homme a affirmé qu’il était musulman, il devait être considéré comme tel. L’homme n’est-il pas incompétent dans l’exploration des intentions, à la différence de Dieu qui en est le Maître ?

En fin de compte, les engagements de Mohamed Bajrafil se contredisent par eux-mêmes. Il se veut porteur d’une réforme en oubliant le carcan imposé par l’Arabie Saoudite mais il s’allie à eux lorsqu’il s’agit d’essayer de comprendre que les ahmadis, dans leur identité et dans leur pratique, sont ni plus ni moins que des musulmans. Comme tous les musulmans, ils prient en direction de la Mecque

cinq fois par jour, lisent la même profession de foi et font le ramadan, puisqu’il s’agit de l’actualité du jour.

Il va falloir, qu’en tant qu’enseignant, il s’en remette à cette remarque que nous pensons osée : lire le traité de la tolérance de Voltaire ! 

Asif Arif est Avocat au Barreau de Paris et intervenant à l’Ascencia Business School en Libertés Publiques. Il est directeur du site internet Cultures & Croyances, Directeur aux affaires publiques de l'Islam Ahmadiyya en France et l’auteur de l’ouvrage l’Ahmadiyya : un islam interdit, aux éditions l’Harmattan.

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