La pensée mythique

J'ai quelque peu pollué un fil de discussion, "l'hypocrisie papale", en prolongeant plus qu'il n'était sans doute raisonnable, une discussion autour de la notion de mythe.

Or ce sujet, à lui seul, mérite bien que l'on s'y attarde quelque peu, d'où cet espace que je souhaite lui réserver en ces lieux.

Pourquoi est-ce si important?

Parce que la pensée mythique, est le moyen universel de faire évoluer notre regard sur le monde. Entendons-nous: je ne parle pas ici du contenu de tel ou tel mythe, voire pensée religieuse, mais de la forme même de celui-ci; et je suis pour le dire, dans les traces de Lévi-Strauss:

À quoi bon, diront certains, s’acharner à percer, analyser, déjouer une stratégie que les mythes répètent sans la renouveler depuis des dizaines, des centaines de millénaires peut-être, alors que pour expliquer le monde, la pensée rationnelle, la méthode et les techniques scientifiques les ont définitivement supplantés ? Le mythe n’a-t-il pas depuis longtemps perdu la partie ? Cela n’est pas sûr ou du moins ne l’est plus. Car on peut douter qu’une distance infranchissable sépare les formes de la pensée mythique et les paradoxes fameux que, sans espoir de se faire comprendre autrement, les maîtres de la science contemporaine proposent aux ignorants que nous sommes : le “chat” de Schrödinger, l’“ami” de Wigner ; ou bien les apologues qu’on invente pour mettre à notre portée le paradoxe EPR (et maintenant GHZ.) (Lévi-Strauss, Histoire de Lynx, 1991).

Le mythe se développe autour d'une interrogation, et, faute de pouvoir y apporter une éponse de l'ordre du "raisonnable", il tourne autour et produit des images, comme une huitre enrobe de nacre un grain de sable qui l'irrite. Et faute de pouvoir exprimer ce manque (le dénoter comme un mot se réfère à une chose de l'ordre du Réel), ce manque est évoqué de façon allusive. Ce manque, de l'ordre du Symbolique est connoté dans le champ Imaginaire.

Dans une série homogène de mythes, on repère la mise en jeu d’un symbole lorsqu’une même image change de sens d’une version à l’autre. Par exemple, à propos de la présence / absence des arbres qui forment un symbole dans une série de mythes du lynx et du coyote :

… On part d’une opposition majeure entre absence d’arbres (…) et leur présence. (…) Présent, l’arbre est soit concave (la pirogue qui bascule), soit convexe. Convexe, l’arbre se matérialise sous deux formes entre lesquelles existe un rapport de corrélation et d’opposition : la bille de bois à l’extrémité de laquelle la fille s’assied et qu’elle fait basculer, et l’arbre tombé en travers du sentier qu’elle enjambe maladroitement et qui la fait trébucher (c’est alors elle qui bascule.) (Levi-Strauss, Histoire de lynx, 1991), p. 1290.

Tous les mythes (selon Lévi-Strauss, à partir de ses propres études, rapportées dans les 4 tomes des mythologiques) ont la même forme canonique. Et fait remarquable, ils décrivent une action rituelle pour arriver à surmonter la contradiction qui en fait la trame. 

Et c'est là où je veux vous mener: cette forme rituelle, s'est conservée jusqu'à nos jours, et nous la respectons encore même dans nos modernes laboratoires scientifiques. Tout simplement parce qu'elle est déterminée par une cause physiologique déterminant notre façon de pensée, à savoir notre nature humaine: vivant (entropie) / mammifère (sexe) / parlant (langage).

Pour voir l'utilisation qui peut en être faite, je vous renvoie à ce billet (Lévi-Strauss derrière Lacan), écrit il y a déjà quelques temps, dans les débuts de ma rédaction de l'Homme Quantique.

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