Un autiste, un citron... et tout déraille !

Lorsqu'un autiste déraille, les choses simples ne peuvent plus être faites. Dans ce passage de vie, une maman se retrouve piégée en état d'agitation autistique. Puis elle entame un processus de détricotage de ce qu'il peut bien se passer en elle. Elle partage le mécanisme complexe de ces émotions non identifiées qui l'envahissent et la subtilité des pensées qui en sont à l'origine.

Il est 10h20, je pense que j’ai pas mal d’énergie, mais je n’arrive à rien faire.
Je suis en état de stress, et je ne sais pas pourquoi.

Je me balance. J’ai des écholalies dans ma tête. « Non, non, non, ça ne va pas aller, ça ne va pas aller…. »

De 9h45 à 10h15, je lisais et commentais les publication sur facebook sur le forum de discussion entre asperger. Je n’étais pas agitée. Tout allait bien.

Mais le problème s’est présenté quand j’ai posé mon téléphone et que j'ai commencé à me demander « alors maintenant qu’est-ce que je fais ?».

C'est là que je me rend compte que je suis angoissée.

Avant de me laisser happer par les réseaux sociaux, j’avais pris le temps de réunir et essuyer les éléments nécessaires pour monter la machine à jus. Mais j’avais oublié de prendre un citron dans le frigo.

La machine à jus était là devant moi, mais elle ne servait à rien, sans cet ingrédient la recette ne fonctionne pas.
Il aurait fallut que j’aille le chercher.

Mais à cet instant j’avais perdu l’intérêt, l’envie, de faire un jus.

C’est là que je me suis reportée sur mon téléphone. Et puis c’est au moment d’en sortir que le trouble s’est fait plus présent. Et je ne sais pas ce que c’est.

Pourquoi est-ce que je ne peux pas faire ce foutu jus ? Pourquoi je me balance à ce point et pourquoi je commence à être en panique ?
Et puis, au pire, c’est pas grave. Oublier le jus. Faire autre chose.

J’aurai plein de choses à faire. Relire le texte que j’ai écris en préparation du bilan pour mon fils, c’est dans 5 jours. Mais non.

Relire l’autre texte qui me concerne cette fois. Ça fais des mois que ce dossier aurait du être envoyé. Mais non.

Quoi d’autre ?

Je ne sais pas. Je me demande si j’ai bien fait de défaire le lit. Maintenant il n’y a plus que la table et une banquette, pas vraiment confortable pour se reposer, mais elle fait l’affaire quand je n’ai plus de forces.

Pourtant ce matin j’en ai encore des forces.

Mais il y a ce truc là !

Ce brouillard, cette agitation, ça ne va pas. Je ne me sens pas de faire un jus. Je ne me sens pas de travailler sur mon ordinateur pour réfléchir intensément à ce qu'il serait juste de marquer pour ces fichus dossiers...
Mais au moins je me suis mise à écrire. Ça me décharge, et peut-être que je saurai ce qu’il se passe.

Donc je ne fais pas rien. Mais en dehors de cette tentative de compréhension… je ne sais pas ce que je pourrais faire ?

Je crois savoir ce qu’il se passe.

J’ai initié plusieurs actions. Et je crois qu’elles saturent ma mémoire vive. Je ne sais pas comment expliquer. Je n’y pense pourtant pas. Je préfère ne pas y penser car je sais que je vais angoisser, mais elles restent quand même là, en arrière plan.

Avant hier soir j’ai envoyé à quelqu’un qui me suit professionnellement les 30 pages de mon projet de vie pour le dossier MDPH dans lequel je détaille toutes les difficultés rencontrées, sans fard, sans voile. C’est la première fois qu’une personne que je ne connais pas saura comment je vis. Comment je galère. En fait, même ceux qui me connaissent ne le savent pas. Depuis cet envoi je crois que j'angoisse des conséquences non prévisibles de cette action. 

Et ce matin j’ai fait une autre action, j'ai dû mentir. J’ai dit à l’école de mon fils que nous partions une semaine plus tôt dans la famille avant la fin officielle des cours. C’est faux. C’était juste pour lui éviter de subir la dernière semaine d’école comme un supplice. Je sais que ce que j’ai fait est juste. Mais je suis presque sûre que personne ne me comprendrait. Et je suis anéantie de ça.

En écrivant je me rend compte de la contradiction entre ces deux actes. 
D’un côté je me dévoile, et de l’autre je me sens tellement obligée de me cacher.

Comme si un acte renforçait la charge d’angoisse de l’autre.

Et là je suis en train d’exploser intérieurement. Je pense que c’est normal que je n’arrive plus à me concentrer. A penser. A savoir ce que je dois faire. Pour l’instant ce truc est là. En arrière plant. Bien trop présent.

J’ai peur. Tellement peur.

D’aussi loin que je me souvienne les gens qui m’entourent ont toujours mal interprété ce que je faisais. Mes choix. Ils ne les comprennent pas.

Ça me rappelle les films que je pouvais voir enfant, où une personne en avance sur son temps faisait une découverte et tentais de la partager au monde, et qu’elle se faisait torturer et tuer par les garants de la pensée en place.

J’ai toujours eu ce sentiment. Pas d’être en avance sur mon temps. Mais de détenir une information que les autres ne prennent pas en compte pour faire leurs conclusions. Et qu’on arrivait systématiquement à des résultats différents. Et c'était toujours moi qui perdait. 

Et aussi de ne pas avoir les mots.

Jamais assez de mots.

Et moi je ne risque peut-être pas l’inquisition, le bûcher, mais j’ai déjà eu à faire avec la protection de l’enfance. Et ils ne sont pas forcément du genre à faire dans le détail pour comprendre les subtilités. Surtout quand on se sait pas leur expliquer spontanément.

Ce matin en partant j’étais dans tous mes états à l’idée de devoir mentir à une personne de l’école.
Mais je ne pouvais pas me résoudre de forcer mon fils à retourner là-bas. 

Je sais que pour la plupart de gens, il serait plutôt évident de se demander « mais c’est quoi le problème de terminer quelques derniers jours d'école ». Non, il n’est pas maltraité. Il n’est pas harcelé. Il n’a « juste » pas d’amis. Et il n’aime « juste » pas y aller. Et depuis que la date de fin des cours approche, ça devient de plus en plus dur.

Et puis. Il y a ce sentiment. Terrible. Je sais que c’est ce qu’il ressent car je l’ai déjà ressenti.
Le temps.

Quand le temps commence à s’allonger et qu’il ne semble plus avoir de fin.

J’ai bien vu que mon fils entrait dans une angoisse depuis quelques temps. Que c’était de plus en plus difficile pour lui à chaque fois. Qu’à partir du moment où il s’était détaché, c’était fini. Il n’était plus capable d’être là, là-bas. Et que ça devenait insupportable.

Comment expliquer ça ?

Tout ce que je sais c’est que lui, ce matin en voyant mon trouble il s’est senti coupable que j’ai à mentir pour lui. Il m’a demandé si « j’étais sure d’avoir vraiment envie de faire ça,... si je trouvais vraiment que c’était ce qui était juste ».

Et je me suis rendue compte à quel point OUI !

« OUI ! Je pense que c’est juste. Je le pense depuis le plus profond de moi-même.»

Je n’ai aucune envie de t’infliger ça. Ces quelques derniers jours vécus dans un temps infini...

Et ça aurait dû être TOUT.
Ça aurait dû suffire. A quel point je suis sûre de moi. A quel point je sais que c’est la seule chose à faire, la seule chose qui soit juste.

Mais parce qu’il me semble qu’il n’existe aucun mot pour expliquer ça « au monde », … j’ai l’impression qu’en prenant cette décision... j’ai le monde à dos.

Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire si personne n’est au courant ?

Les gens ne sont peut-être pas au courant, mais c’est bel et bien ce qu’on fait, et s’ils l’étaient, ils ne comprendraient pas, j’en suis sûre. Il n’existe pas de monde où ils comprendraient. En tout cas je ne les connais pas, les personnes qui sont en mesure de comprendre.

Et pour faire ce qui est juste pour moi (et pour mon fils), je dois me cacher et mentir.
C’est la conséquence et à la fois le signe de la façon dont le monde est hostile à ce que je suis. Comme une greffe qui prend mal.

Alors, quand je suis dans ce sentiment, tout ce que je fais, mes efforts, mes jus, mes plans, mes listes, tout ce travail, cette organisation pour tenter maladroitement d’obtenir des résultats qui me permettent de VIVRE dans ce monde, plus en accord avec lui, plus intégrée… tout ça me paraît vain. Insurmontable.

C’est peut-être pour ça que ce matin, le fait d’avoir oublié ce fichu citron à tout foutu en l’air.

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