L’apatride de Strasbourg (Europe)

Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a,qui c'est celui-là? Complètement toqué, ce mec-là,complètement gaga Il a une drôle de tête ce type-là Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a?

Alexandre Alexandrovitch Grisajev, 60 ans, cas n° 14009/10. © A. S. Alexandre Alexandrovitch Grisajev, 60 ans, cas n° 14009/10. © A. S.
Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a,
qui c'est celui-là?
Complètement toqué, ce mec-là,
complètement gaga
Il a une drôle de tête ce type-là
Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a?

Quand on passe devant la petite tente dressée au bord de l’eau avec vue imprenable sur le Palais des droits de l’homme ou Cour européenne des droits de l’homme (soit la CEDH ou the ECHR), cette chanson de Pierre Vassiliu vient trotter dans la tête. Pour ceux qui la connaissent bien sûr.

Avec un peu de chance, au cours d’une innocente promenade, on peut voir «le mec» surgir de sa tanière de toile. Propre sur lui, rasé de près, impeccable, ce drôle de type-là.

 © A.S. © A.S.
Ce qu’il fait? Ce qu’il a? Il l’a écrit sur les deux panneaux qu’il a confectionnés sommairement en anglais: «Mon cas est enregistré à la CEDH sous le N° 14009/10. Je suis apatride. Donnez moi une place sur la lune» et sur la petite pancarte adjacente «Je cherche un homme. Diogène» et le dessin d’une chandelle. Complètement gaga, ce type-là? Pas vraiment. Pas toqué non plus mais fichtrement obstiné, ce Russe-là! Car il se croit Russe ou Estonien russophone.

Ben non, pas Russe, ni Estonien ni Européen, ni autre. Il n’est rien.

Alexandre Alexandrovitch Grisajev, 60 ans, a classé soigneusement, dans une sacoche de plastique noir, tous les papiers qu’il peut détenir, rangé dans sa coquille de 2m2, comme une cassette précieuse. Selon lui, elle renferme les preuves irréfutables qu’il existe, qu’il a vécu et qu’il vit encore, là à Strasbourg, dans le prestigieux quartier de l’Europe, entouré de symboles rassurants.  On est bien obligé d’en convenir.

La CEDH. © A.S. La CEDH. © A.S.
Difficile de démêler l’inextricable écheveau de certificats, de requêtes, de rejets, de recours, de suppliques douloureuses, en russe, en anglais, en néerlandais, en allemand, aux Etats, aux ambassades, aux consulats… D’une écriture fine, calligraphique, il supplie la Cour de ne pas classer son dossier, en anglais svp: «Dear Court…» (sic). C’est l’ultime recours. Ecrit, son anglais est parfaitement compréhensible. A l’oral, il mériterait d’être entendu par une oreille plus exercée et rompue aux accents slaves prononcés.

En tout état de cause, nous nous refuserons à tout commentaire sur ce que décidera ou a déjà décidé la Cour. Pour le moment, on n’a pas accès au N°14009/10. Et il ne s’agit pas d’interférer, surtout pas.

Nul doute pourtant que le pauvre Alexandre Grisajev est une de ces nombreuses victimes «collatérales» de l’explosion de l’URSS et des politiques d’intégration complexes pratiquées dans les Etats Baltes «libérés» et ce, particulièrement en Estonie où de nombreux résidents restent apatrides, pour le moment.

Au cours de son périple sur les routes d’Europe, cet ancien matelot de la marine marchande soviétique a connu des drames qui feraient un superbe sujet de roman. Mais le plus tragique épisode de sa quête épuisante est sans doute celui de sa subite paralysie et des soins efficaces que lui ont prodigués les Pays-Bas avant de l’expulser On the road again!

En danger de mort.

Si l’on fait foi au certificat médical délivré par un médecin  hollandais, à la sortie de l’hôpital, on apprend que le presque sexagénaire «Sacha», pour les amis, souffre d’une sténose d’une carotide. C’est l’occlusion qui avait provoqué cette paralysie. Plus grave: le risque de récidive est de 30 à 50%. Cela fait froid dans le dos et ne peut laisser insensible quand on sait de surcroît que, convalescent, l’apatride Grisajev a rejoint à bicyclette l’ultime havre terrestre, la capitale européenne où il attend un épilogue heureux, sans trop d’illusions (le cas est juridiquement très compliqué). Dans la perspective d’un rejet, il a prudemment introduit une demande d’asile auprès de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Qu’au moins là, dans la patrie des droits de l’homme, il soit entendu! Sinon, comme il s’en amuse lui-même, il lui reste la lune.

Pendant ce temps là, Poutine triomphe à Moscou; à Londres, Cameron veut une réforme drastique et réductrice de la CEDH; à Strasbourg, Grisajev attend. «Qu’est-ce qu’il attend, ce drôle de type-là?»

Antoine Spohr

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