Bussang, le Théâtre du Peuple propose Peer Gynt par A-L Liégeois

A Bussang au Théâtre du Peuple on repart avec un spectacle très fort : Peer Gynt de Ibsen mis en scène par une grande dame: Anne-Laure Liégeois dans un cadre de cure d’air pur et un plaisir du Théâtre dans un lieu unique, dans un site apaisant. En annexe Histoire * et chanson**

 

Holà, dans votre quête de sites courus et reconnus pour des festivals  d’été comme Cannes , Avignon….., ne vous détournez pas d’un lieu  magique et unique, Bussang, petite ville de moyenne montagne dans les Vosges. Deux atouts majeurs lui confèrent sa renommée hors du commun : le site paisible et grandiose de moyenne montagne au pied du col (713m) de Bussang qui marque le passage de l’Alsace en Lorraine et plus rare et inattendu, un théâtre totalement original et, holà s’il vous plaît, le Théâtre du Peuple (TdP), pas de bouseux ou de bergers ou encore de« marcaires », un vrai, un national, avec des stars  et des « régionaux », jouant des pièces d’un répertoire  riche et ambitieux comme les grands de Paris 
…. Ce n’est pas Hollywood certes mais c’est bien plus haut… en altitude. 

*Voir  en annexe un extrait d’ un article de Marie Fayet publié par le proche Musée de l’Image à Epinal etvous surez l’essentiel
 **Entendre la superbe chanson de Solweig en lien : https://www.youtube.com/watch?v=EWs8npJwn6M&list=RDTOEXQo630rA&index


Ibsen avec un zeste de Grieg et surtout toute la maestria d’Anne-Laure Liégeois. 

Cette femme jeune, d’un commerce affable, douce et souriante est  une «  forte en thème…et en version ». A preuve : elle a traduit pour les jouer, Sénèque, Euripide, Marlowe, Webster, Lenz . Elle a conquis la reconnaissance par le monde de la culture en France, en créant à la Comédie Française entre 2010 et 2013 plusieurs pièces dont l’une est entrée au Répertoire (-Une Puce. Epargnez la -de Naomi Wallace)  et  - La Place  Royale- de Corneille, une comédie oubliée dans  les programmes scolaires . De plus, en juillet 2019 , elle a été nommée par la ministre de la Culture experte représentant la France auprès de la Commission Internationale du Théâtre Francophone(CITF).
C’est donc bien une « grande » qui monte  ce Peer Gynt à Bussang. 

On a vu en ce lieu modeste et délicieusement rural des mises en scène exceptionnelles comme celle du Vizitor de Gogol par Christophe Rauck, Comme lui Anne-Laure a connu et dirigé d’autres théâtres nationaux décentralisés et comme lui  elle  a su parfaitement utiliser les comédiens amateurs  du T d P de Bussang ( amateurs quasiment permanents) et ce Peer Gynt sera inoubliable comme l'est le  Vizitor de Rauck parce comme lui ,elle a su mettre à profit ce lieu presque incongru, rural avec l’arrière de la scène qui s’ouvre sur la nature par un gigantesque porte de grange. Un moment que les habitués attendent toujours. Avant l'ouverture de la porte, d’immenses tentures  tombent droites  du grenier pour suggérer d’autres lieux du périple fantastique du héros (?). C’est beau  et efficace.

Et Madame Liégeois, oui madame, a su utiliser les comédiens amateurs, les valoriser même , pour  entourer les professionnels sans qu‘apparaisse une quelconque hiérarchie si ne n’est par des astérisques  au-dessus de leur nom sur le programme 

Dérogeant au principe généreux d‘un théâtre du peuple avec le classement «  tous premiers ex æquo », nous attribuerons une mention spéciale à Olivier Dutilloy qui EST un Peer Gynt extraordinaire, rien de moins. Un monsieur aussi!
Un petit miracle supplémentaire : le spectateur en vient à faire partie d’un ensemble puisque la scène s’ouvre à lui par l ‘apparition des  comédiens, jaillis des côtés  ou d’une scène complémentaire pratiquée au fond de la salle. Et le voilà cerné. Il fait désormais partie du spectacle puisqu’il est dedans, presque physiquement intégré. 


Mille excuses monsieur Boileau (1636-1711), il n’y a plus de règle des 3 unités.
« Qu'en un jour, qu'en un lieu, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli. »
dans l’« art poétique »
Le temps ? celui d’une vie ; le lieu ? partout, même au-delà de la planète,  du domaine des trolls dans la mousse des forêts à l’espace imaginé ; un seul fait accompli ? une existence parfois scabreuse agitée tempétueuse… Mais le tout est un tout ramassé en trois heures . Ce qui n’exclut pas, le respect pour Boileau, l’ami de Molière et de Racine. 

Enfin  il y a de quoi  faire une pièce  insolite, dramatique, unique qui fait du nom du héros éponyme une antonomase  (comme Harpagon pour avare). Pardon, ne dites pas d’un mauvais garçon, un bad boy que c’est un Peer Gynt ou un Kane ( citizen) car on pourrait trop vite y voir un personnage  tour à tour méprisable, vaniteux, effronté, cruel mais Peer est surtout plus intéressant  dans sa quête de soi-même et de la gloire: il se veut roi, empereur même et au-delà de la planète et plus loin encore, avec une persévérance et un acharnement admirables, renonçant à l’amour véritable qui lui est offert..
 Ce registre de l'amour est peu présent si ce n’est dans les chahuts de l’adolescence et les scènes de la première partie avec Solweig, l’amoureuse et il est à peine suggéré dans la dernière partie par une jeune fille passant par là qui fredonne la chanson de Solweig ( l’amour de jeunesse) avec la musique de Grieg qui immobilise le vieux Peer qui se gratte la tête, ému peut-être mais, magnat perclus de tunes comme  aurait dit le jeune Peer, il reste imperturbable. Sauf dans un éclair où il semble touché  mais il chasse ce souvenir qu’il emportera sans doute dans sa disparition en forêt comme un troll retrouvant sa place…Astuce de mise en scène ou sentiment de l’acteur?  En tout cas on regrette un peu que la chanson n’ait pas été plus fortement évoquée voire impliquée (on trouvera un lien en annexe pour l’entendre**)
Une tragédie, un poème ou récit romanesque , onirique même fantasmé, dans une langue délicieuse mais forte, un chapelet de contes nordiques, un questionnement « psy » ou social sur la condition humaine  car nous avons tous peut-être en nous quelque chose de Peer Gynt ?

Un beau spectacle en tout cas qui débute à 15 H en début d’après-midi jusqu’au 1° août et laisse la possibilité de se promener encore dans cette belle campagne dans la soirée et chercher des trolls dans le sous-bois.
Antoine Spohr.

•    un extrait d’ un article de Marie Fayet publié par le proche Musée de l’Image à Epinal  
•    Le Théâtre du Peuple, un lieu unique Vaste vaisseau de bois, ce théâtre à vu le jour en été 1895. C'est Maurice Pottecher, enfant du pays, qui en fut l'instigateur. Journaliste, essayiste et auteur déçu par un milieu et un public parisien issu d'une minorité aisée, il décide de revenir dans son village natal pour y monter, à l'aide de son épouse la jeune comédienne Camille de St Maurice, l'une de ses pièces. Pour être en rupture avec l'univers théâtral de la capitale, il fallait un projet original, populaire et décentralisé. C'est ainsi qu'il propose à ses parents et amis d'interpréter les premiers rôles de sa pièce « Le Diable marchand de goutte », les villageois faisant de la figuration. Cette pièce ayant eu un grand succès, Maurice Pottecher décide de construire une véritable structure et non une simple estrade dans un champ. L'année suivante, la scène permanente est créée, avec une particularité qui contribuera énormément à la popularité de ce théâtre : le mur du fond de scène s'ouvre sur la forêt vosgienne. Le théâtre est classé « Monument Historique » depuis 1975. Un projet culturel Le projet de Maurice Pottecher s'inscrit bien avant la décentralisation et les grands noms du théâtre français (Antoine, Copeau, Jouvet, Gémier, Vilar…) le saluent. La devise inscrite au fronton du théâtre est : Par l'Art, pour l'Humanité. En effet, la volonté de Pottecher était un théâtre pour et par le peuple. Dans un désir de toucher et d'instruire, l'œuvre de cet auteur s'inscrit comme un divertissement fait pour toucher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels. C'est dans cette veine que se perpétue la tradition du théâtre amateur en collaboration avec les professionnels, dans un souci d'exigence et de qualité. 

** La chanson de Solwaig
la superbe chanson de Solweig en lien : https://www.youtube.com/watch?v=EWs8npJwn6M&list=RDTOEXQo630rA&index

 

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