Strasbourg, les gagnants et les perdants

Catherine Trautmann, dimanche 25 mai à l'annonce des résultats. © Claude Truong-Noc Catherine Trautmann, dimanche 25 mai à l'annonce des résultats. © Claude Truong-Noc
L’Ill (affluent immédiat du Rhin) qui baigne l’édifice du Parlement Européen a sans doute été grossi de quelques larmes, le soir des résultats où étaient conviés, en soirée électorale, les notables bien sûr, les journalistes encore plus sûr, les associations et parfois le pecus vulgum souvent simplement curieux, parfois passionné mais aussi « supporter pour claque »… comme à l’accoutumée.

Catherine Trautmann, l’ancienne ministre, l’ancienne maire, la Grande.

Non réélue, elle ne pourra plus déverser généreusement tout son travail, affirmer ses solides convictions, ses incontestables qualités humaines, son expertise, sa maîtrise des instruments de bord, dans le fonds noble du Parlement européen où abondent les « vrais eurodéputés », croyant à leur mission. Naïve, elle avait accepté le rang de second sur le  navire PS du Grand-Est. Elle, une des députés les plus en vue dans toute la flotte UE, au profit d’une figure de « grande gueule » issue du syndicalisme, propulsée comme tête de proue !  Zéro à la barre pour la rue Solferino qui comptait sur un coup médiatique « regauchisant ». Ce coup n’a pas porté, c’est clair et c’est, à présent, l’avis, bien tardif, des camarades parlementaires, maires, responsables de parti … Une curieuse habitude de soumission de Strasbourg en vassale de Paris.

« Alors, monsieur le néophyte Edouard Martin, n’avez vous pas le courage de démissionner en faveur de plus grand que vous ? On n’ira pas jusqu’à négocier le prix de la reprise, domaine que vous avez trop mal vécu dans l’acier.  Non, c’est non, on sait, vous l’avez dit avec le plus risible des arguments, selon lequel il faudrait “ respecter le choix des électeurs qui d’ailleurs auraient accordé davantage de voix au PS s’ils avaient voulu élire Catherine Trautmann ”. On comprend désormais pourquoi vous ne faites pas l’unanimité à Florange, même chez les vôtres. » Ce sont là les propos librement reproduits, entendus dans la soirée électorale.

Quelle incurie au PS ! Et cela ne semble pas s’arranger avec le nouveau patron du parti qui soutient Martin semble-t-il ! Le renouveau, partout quoi !

A l’UMP la situation n’est guère plus brillante.

Anne Sander est la seule élue alsacienne. Dauphine et assistante depuis des années du patron du PPE, Joseph Daul, elle est issue du monde agricole comme lui. Un hasard ?

Docteur en économie, elle a sans doute plus appris auprès de son patron autodidacte, étonnant de bon sens et de loyauté, que dans des études qu’on sait très théoriques, surtout dans ce domaine.

Les dissensions au sein de l’UMP au niveau national et dont un début d’épilogue vient d’être initié avec la démission de François Copé n’ont rien arrangé. Nadine Morano, tête de liste, fan de Nicolas Sarkozy, droite ultra-popu, n’était pas le « produit d’appel » le plus efficace, même pas chez elle. Il ne s’agissait surtout pas, dans ce cas, de parler d’Europe, mais « de casser la gueule du tombeur de l’idole Nicolas ».

D’ailleurs, hors, en gros, de ceux de l’excellent spécialiste Alain Lamassoure et quelques autres comme Barnier, les discours dans les rares débats, n’étaient qu’à portée franco-française, un remake des municipales. Bis repetita, cela ne fatigue pas trop les neurones quand il y en a. De son côté, Fabienne Keller, la sénatrice ancienne maire UDF devenue UMP peut être déçue. La rue Vaugirard vaut-elle la rue de Lille ? Elle a réuni pourtant pour la soirée électorale une cohorte de beaux jeunes gens, un peu assombris par des échecs. Ah, le poids de Grosmann le gaulliste patenté, en retrait, a fait défaut !

Une fois de plus Paris, la belle Jacobine qui reste à peindre, aura-t-elle raison de la Belle Strasbourgeoise peinte depuis belle lurette par Nicolas Largillière (Musée des Rohan). Nationalismes et bientôt régionalismes obligent. Là, il faudra un chef, peut-être, mais un bon.

L’UDI-Modem conserve un siège. Les Verts perdent le leur.

Nathalie Griesbeck (Modem) a été réélue après tout  assez confortablement. Jadis, il y a cinq ans à peine, elle n’était que seconde de liste, non élue, sauf en cas de désistement du premier, Jean-François Khan. Ce dernier à peine élu lui a cédé la place comme prévu sans l’ombre d’une hésitation, immédiatement. Salut JFK !

Aux municipales, l’UDI,  le Modem et l’UMP s’étaient répartis dans un écheveau inextricable, les uns derrière une Fabienne Keller revancharde soutenue par Bayrou qui contribua jadis largement à la créer et qu’elle abandonna, les autres derrière François Loos, personnalité atypique de grand talent se tenant sincèrement au-dessus da la mêlée.

Les uns et les autres, orphelins ( c’est selon) d’un Bayrou obnubilé par Pau avec l’aide de Bordeaux mais surtout orphelin d’un Borloo gravement souffrant, n’ont pas réussi à combler l’écart que suscitait le maintien du candidat FN Schaffhauser auquel le PS doit sa victoire. (Vieille histoire).

A présent, leur score semble encourageant surtout grâce à l’affaiblissement des rivaux incapables de juguler les poussées de l’Extrême-Droite nationaliste.

Autre valeureuse combattante à sa manière, l’écologiste Sandrine Bélier : travailleuse sans répit, écolo convaincue, elle aurait gagné très  honnêtement un ticket supplémentaire. Mais là encore pour les EELV, une lourde perte avec le départ de Daniel Cohn-Bendit et des prises de position anti-Strasbourg pour le siège du PE.

Victoire de l’abstention mais il y a encore pire.

Pour Strasbourg et à peu de chose près le Grand-Est, pas même un électeur sur deux ne s’est rendu aux urnes pour mille et une raisons ressassées : désintérêt pour la chose politique, le loisir du dimanche mais surtout l’ignorance, l’incompétence et on peut l’oser ici la «  connerie » qu’on peut d’ailleurs retrouver dans les votes exprimés aussi.

Il n’est en effet de démocratie véritable qu’éclairée. Le nationalisme se conforte dans l’indécrassable  ignorance, paradoxalement partisane, dans laquelle certains politiques trouvent un fonds électoral assuré. On le sait et une certaine presse y trouve également son bonheur.

Mais pire : connaissez vous le M’PEP ( rue Cabanis au FIAP) (Mouvement Politique d’émancipation populaire) ? Joli programme si ce n’est que ce groupe de syndicalistes, de présidents de clubs et autres…  a lancé une campagne pour le boycott des élections européennes. Boycotter une élection offrant un choix ( plus de trente listes parfois) déraisonnable mais libre, semble tout de même relever de la plus coupable fantaisie, de la pitrerie dangereuse qui échappe à ces soi-disant responsables ( on les trouve sur leur site). Ce n’est pas rien et surtout pas de l’humour.

« Reste alors la collaboration, le maquis ou l’exil » C’est Quentin Dickinson, l’envoyé spécial permanent des radios publiques françaises, second de la liste UDI-Modem pour le Grand-Est, qui s’amuse à peine. Il choisit bien entendu le maquis, i.e la résistance. Bien d’autres avec toi, Quentin !

Mais l’avenir peut réserver des surprises comme un sursaut et même un bond en avant. Le mouvement du balancier ! Le parti fédéraliste (Christian d’Andlau-Hombourg/Norma Serpin), peu connu voire inconnu, n’a pas fait un score mirobolant mais il a placé une amorce intéressante. Puisque c’en est fait de l’Europe intergouvernementale, espère-t-on, retour au « communautaire » et pourquoi pas à une fédération ? Garder l’espoir et mépriser cette poussée incongrue des nationalistes et sans effet réel possible si ce n’est cette vilaine tache sur l’emblème national et les valeurs qu’il  évoque dans le monde entier. C’est l’attitude de ceux qui ont séché leurs larmes.

 Avant de prendre le maquis pour combattre ou de s’exiler ?

Amusant : la tête de liste FN aux  municipales  à Strasbourg (ancien attaché parlementaire d’un ténor de l’UDF, Marcel Rudloff…) est élu  eurodéputé en région parisienne. Don d’ubiquité ? Mieux : eurosceptique et europhobe sans doute, il propose ses services pour la défense du siège du Parlement à Strasbourg. Protéiforme en plus ?

 

 

Antoine Spohr 

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