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Billet de blog 17 nov. 2022

Corridas : à l'aune des Lois de la République et de certaines Lois de l'Église

Il y a un an, l'association Avocats & Droits de l'Animal adressait une lettre à Sa Sainteté le Pape François ayant pour objet « Des corridas bénies par des représentants de l'Église ». Alors qu'une nouvelle PPL pour abolir la Corrida est annoncée, la présente tribune reprend l’analyse réalisée sur la Corrida à l'aune des Lois de la République et d'une certaine lecture des Lois de l'Église.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En France, la loi de 1905 est venue consacrer la séparation des Eglises et de l'Etat. Depuis lors, en France les représentants de l’Eglise officient dans le cadre des associations culturelles selon la loi 1901 et dont l’objet exclusif est l’exercice du culte.

Pour autant, alors que la Loi française définit la Corrida comme une tradition, certains représentants de l’Eglise organisent des cérémonies religieuses et vont jusqu’à bénir les toréadors qu’ils comparent à des sacrificateurs au sens de l’Ancien Testament.

Certains multiplient les déclarations par voie de presse ou déclarations publiques telles que : « La corrida est un combat de l’homme face à la bête et à sa bestialité. Il doit tuer le péché et l’animalité qui est en lui pour en faire ressurgir l’humanité ». « Je crois à la vertu purificatrice de la corrida. Je crois à cette fonction que les Grecs appelaient la catharsis, qui nous lave de nos pulsions, de nos violences intérieures. D’autres encore considèrent la Corrida comme une « effraction salutaire »

Quelques-uns vont jusqu’à organiser des cérémonies religieuses dans les enceintes mêmes des Eglises, pour « célébrer » l’ouverture des fêtes taurines et bénir les « acteurs » d’une pratique largement décriée.

Plus de 75% des Français souhaitent l'interdiction totale de la tauromachie (Baromètre Fondation 30 Millions d'Amis/Ifop-janvier 2021). Dénoncée par de nombreuses associations de protection de l’enfance, de protection animale, les confrontations entre aficionados (dont ces représentants de l’Eglise) et leurs opposants sont de plus en plus violentes.

Si droit et religion constituent deux systèmes normatifs dissociés, le droit comme la religion ne doivent-ils pas être vertueux ?

CORRIDA ET SACRIFICE

 En France, une poignée de représentants de l’Eglise s’illustrent en bénissant les acteurs des macabres spectacles de la corrida.

 Lorsqu’un Père Dominicain parle de « tuer le péché », il y aurait là une certaine conception du sacrifice pour le péché et une certaine lecture de LV 17.11 l’Ancien Testament selon lequel: « Ainsi En effet, la vie d’un être est dans le sang. Je vous l'ai donné sur l'autel afin qu'il serve d'expiation pour vos âmes, car c'est par la vie que le sang fait l'expiation. »

Mais c’est d’un péché involontaire dont il s’agit selon LV 4. 13-14.aux termes duquel :

  • « Si c'est toute l'assemblée d'Israël qui a péché involontairement, si sans y prêter attention elle a fait contre l'un des commandements de l'Eternel des choses qui ne doivent pas se faire et s’est ainsi rendue coupable,
  • « et si le péché commis vient à être découvert, l'assemblée offrira un jeune taureau en sacrifice d'expiation et on l'amènera devant la tente de la rencontre. »

Loin d’être involontaire, la Corrida est un rite, programmé, organisé, conscient, intentionnel.

La Corrida ne saurait être considérée comme un sacrifice de réparation à l’aune de LV 5.6. Point de péché involontaire dans la Corrida mais des actes d’une cruauté insoutenable. L’Eglise ne saurait être instrumentalisée par quelques-uns de ses représentants pour légitimer ces actes sanguinaires.

CORRIDA ET DES JUSTICES

 Des Lois de la République

 La France est l’un des derniers pays à pratiquer la Corrida, et à laisser les enfants y assister.

 Selon les Lois de la République française, toutes les infractions de maltraitance sur animaux excluent la Corrida de leur champ d’application.  Alors que l’Article 521-1 du Code pénal relatif aux sévices graves ou actes de cruauté envers les animaux dispose, « Le fait, publiquement ou non, d'exercer des sévices graves ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende », le législateur a ajouté une dérogation : la Corrida. Ainsi on peut lire « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée ».[1]

La pratique de la Corrida n’est pas une liberté mais une dérogation à la règle d’interdiction d’exercer des actes de cruauté et de sévices graves sur un animal, et ce, au nom de la « tradition ». La Loi française autorise ainsi un acte reconnu comme un acte de cruauté.

 De surcroit, alors que le fait d’exercer des sévices graves ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique en présence d’un mineur est considéré comme une circonstance aggravante depuis la récente LOI n° 2021-1539 du 30 novembre 2021 visant à lutter contre la maltraitance animale et conforter le lien entre les animaux et les hommes, l’exception de la corrida a été maintenue. Au nom de cette tradition, rien, pas même les conclusions du Comité des Droits de l’Enfant de l’ONU sur la prise en compte de la Convention internationale des droits de l’enfant n’ont permis de mettre un terme à ces pratiques sadiques et barbares dans la France de 2022, à tout le moins devant des enfants. 

Pire quatre écoles sont ouvertes aux jeunes enfants pour toréer. Plus qu’une violence virtuelle, les enfants sont formés pour devenir le meilleur « Matador » sur des veaux.

Pourtant les études relatives à la théorie du lien commencent enfin à être considérées en France. Selon ces études, l’exposition, comme la pratique, d’actes de cruauté sur les animaux sont des facteurs de risques avérés de commettre des actes cruels sur les humains.

Ces études ne sont-elles pas suffisantes pour justifier l'urgence de mettre un terme à la Corrida?

Qu’en est-il des déclarations des religieux aficionados de la Corrida ? Depuis la Loi de 1905 « Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s'exerce le culte (…) tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s'en rend coupable est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende, sans préjudice des peines de la complicité dans le cas où la provocation est suivie d'une sédition, révolte ou guerre civile. » 

Si la règle de droit est claire, jamais un représentant de l’Eglise afficionado des Corridas n’a été inquiété par la justice française pour ses déclarations et agissements provocateurs.

….Et des Lois de l’Eglise

 En 1567, Sa Sainteté Saint Pie V, énonce dans la Bulle « De Salute Gregi Dominici » :

« Considérant que ces spectacles où taureaux et bêtes sauvages sont poursuivis au cirque ou sur la place publique sont contraires à la piété et à la charité chrétienne, et désireux d’abolir ces sanglants et honteux spectacles dignes des démons et non des hommes (…) à tous et chacun des prince chrétiens, revêtus de n’importe quelle dignité, aussi bien ecclésiastique que profane (…) Nous défendons et interdisons, en vertu de la présente Constitution à jamais valable, sous peine d’excommunication encourue ipso facto, de permettre qu’aient lieu (…) des spectacles de ce genre où on donne la chasse à des taureaux et à d’autres bêtes sauvages. (…)

Nous interdisons également, sous peine d’excommunication, aux clercs aussi bien réguliers que séculiers (…) d’assister à ces spectacles (…) Nous ordonnons à tous les princes (…) d’observer strictement toutes les clauses prescrites ci-dessus (…) nous ordonnons à tous nos vénérables frères archevêques et évêques, de publier suffisamment en leurs diocèses respectifs la présente lettre et de faire observer lesdites prescriptions »

 En 1920, le secrétaire d’Etat de Benoît XV, le Cardinal Gasparri : « Que si (…) la barbarie humaine se retranche encore dans les combats de taureaux, il n’est pas douteux que l’Eglise continue à condamner hautement, ainsi qu’elle l’a fait par le passé, ces spectacles sanglants et honteux. C’est vous dire aussi combien elle encourage toutes les nobles âmes qui travaillent à effacer cette honte et approuve de grand cœur toutes les œuvres établies dans ce but et dirigeant leurs efforts à développer, dans nos pays civilisés, le sentiment de la pitié envers les animaux. »

 Nombreux sont ceux qui comme Sa Sainteté Saint Pie V ont condamné la Corrida.

Depuis avril 2021, en décidant de permettre au tribunal de la Cité du Vatican de juger les cardinaux et évêques, Sa Sainteté le Pape François, a rappelé que même les représentants de l’Eglise ne sauraient être intouchables. A défaut d’être inquiétés par la justice de la République, les propos et agissements de cette poignée de représentants de l’Eglise afficionados de la Corrida peuvent- ils relever de la compétence du Tribunal Ecclésiastique?

 Si les Lois de l’Eglise et les Lois de la République sont distinctes, la morale, les bonnes mœurs et le souci de protection des plus vulnérables sont le fil conducteur des deux. Dès lors elles ne sauraient diverger sur la pratique d’actes reconnus par la majorité comme des actes de cruauté tels que la Corrida.

 Aucun acte de cruauté quel qu’il soit ne saurait être légitimé dans une société civilisée.

[1] De même que dans les articles R.654-1, R.655-1 du Code pénal et R.214-63 et R.214-85 du Code rural et de la pêche maritime.

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