Santé mentale des femmes musulmanes : nous sommes épuisées !

Etre une femme musulmane aujourd’hui en France, c’est porter sur ses épaules, dans son corps et dans sa tête, le poids d’une multitude d’oppressions violentes et continues, qui produisent des effets sur chaque aspect de nos vies.

L’identité musulmane, réelle ou présumée, visible ou devinée, est chargée de stigmates qui enferment ceux qui la représentent et leur imposent une lourde charge mentale et émotionnelle du quotidien. S’ajoutent à cela les injonctions sexistes et des discriminations bien particulières.

Faut-il le rappeler, plus de 80% des agressions islamophobes en Europe sont dirigées contre les femmes. Cette consciente permanence de notre identité détestée, cette méfiance, cette peur sourde et permanente qu’elle engendre et les stratégies que nous sommes réduites à adopter pour nous préserver de la violence - qui apparaît sous des formes multiples – nous épuise, toutes.

Oui. Aujourd’hui, nous femmes musulmanes, sommes épuisées. Épuisées mentalement, émotionnellement, psychologiquement et physiquement par les injonctions constantes à affirmer et prouver notre propre humanité. Épuisées par le climat délétère et anxiogène, par les oppressions sexistes, racistes et islamophobes. Épuisées également par le manque de soutien dans nos communautés, elles-mêmes sources de violences.
Nous sommes épuisées et nous voulons que cela cesse : nous refusons cette destruction organisée de nos santés mentales.
En tant que femmes musulmanes, nous nous efforçons d’entendre, d’explorer et de couvrir tous les aspects des vies des femmes avec qui nous luttons. Au fil des années et des témoignages de nos membres, il nous a bien fallu nous rendre à l’évidence : toutes, portons dans nos corps des douleurs, des traumas, des maladies qui sont les fruits directs des violences que nous subissons et qui restent pourtant trop muettes. Le Muslim Women’s Day, vise à faire entendre et à amplifier les voix et les récits pluriels des femmes musulmanes.

Alors ouvrons la parole sur ces questions !

Les discriminations sexistes, racistes et islamophobes systémiques impactent la santé mentale des femmes musulmanes
Des corps présentés comme « ennemis de l’intérieur »
Encouragés par les gouvernements successifs, se nourrissant avec délectation des imaginaires coloniaux et racistes, les médias n’ont de cesse de nous désigner comme ennemies de l’intérieur, dont les moindres faits et gestes devraient être surveillés, analysés, scrutés, allant même jusqu’à inviter chacun.e à être à l'affût de « signaux faibles de radicalisation ». Les femmes musulmanes se voient donc contraintes, pour se préserver, de redoubler d’efforts pour se conformer aux attentes d’une société islamophobe : renoncer à notre religion, renoncer à la vivre comme nous la souhaitons, renoncer à notre identité, à notre culture, à nos vêtements, renoncer à vivre avec notre communauté librement, renoncer à notre âme….

En somme, atténuer nos existences, les fondre progressivement.

Ces oppressions produisent des effets considérables sur la santé mentale des femmes musulmanes.
Précarisées car volontairement tenues à l’écart du monde du travail, constamment observées et jugées, forcées d’adopter de violentes stratégies d’évitement et de négation de leur identité telles que le fait de retirer le foulard, pour celles qui ont choisi de le porter, les femmes musulmanes voient leur rapport à elles-mêmes bouleversé. Cet état d’alerte permanent, ce “stress minoritaire”, se traduit en déséquilibres psychiques, hormonaux, alimentaires qui causent maladies et traumatismes. Combien d’entre nous souffrons de dissociation, haine de soi, isolement social, dépression ? Combien d’entre nous sont accablées par des charges mentales, émotionnelles et raciales telles qu’elles impactent chaque dimension de nos vies ? Des charges que nous peinons à identifier et dont nous n’osons parler ?

Nos communautés doivent déconstruire leurs préjugés sur les maladies mentales pour mieux nous accompagner, et nous aider.
La question de la santé mentale reste encore taboue dans nos communautés. L’identification de nos maux peut arriver très tardivement, et même lorsqu’elle a lieu, les réponses proposées sont non seulement peu adéquates mais peuvent même se révéler dangereuses. Les personnes en souffrance vont être stigmatisées, considérées comme manquant de volonté ou de foi, comme étant à la recherche d’attention. Répéter à une personne qui traverse une dépression qu’il s’agit d’une épreuve de Dieu ou que seule la prière peut l’en sortir, c’est un discours culpabilisant et inefficace qui la prive de moyens concrets et vitaux. La pousser dans l’office de savants religieux qui s’autoproclament médecins est dangereux.

Lorsque les personnes musulmanes et/ou racisées recherchent un suivi psychologique ou médical, outre la stigmatisation dont elles sont victimes auprès de leurs proches, elles se retrouvent souvent confrontées au racisme des praticiens, majoritairement blancs, qui vont volontiers justifier leur état par des discours stéréotypés : les personnes en souffrance le seraient justement à cause de leur communauté, de leur foi, de leur père ou leur mari violent. Les praticiens occultent nos problématiques spécifiques liés au racisme, à l’islamophobie, à l’hypersexualisation, aux discriminations, à l’héritage traumatique dû au passé colonial.

A cela s’ajoute la question de l’accessibilité de ce suivi médical. Les femmes musulmanes visibles représentent une des catégories de la population les plus précaires et pauvres, beaucoup ne peuvent assumer le coût élevé de consultations psy. Dans ces conditions, vers qui nous tourner, nous, femmes musulmanes, lorsque les agressions du quotidien viennent bouleverser notre équilibre psychique ?

Perte de confiance, fatigue émotionnelle, solitude, angoisse, anxiété, haine de soi, troubles du sommeil, de l’attention ou alimentaire, dépression, suicide, les maladies mentales s’accumulent. Elles nous tuent. Il y a urgence à provoquer ces conversations au sein de communautés qui devraient être le premier lieu de soutien et non celui de l’aggravation des troubles. Il y a urgence à reconnaître les multiples souffrances invisibles que nous subissons, et à créer autour de cet enjeu, une solidarité collective.

Les souffrances psychologiques ne s’arrêtent pas aux portes de nos foyers. Elles s'invitent jusque dans nos rapports avec nos proches, avec nos enfants. Nous le savons aujourd’hui, les traumatismes peuvent être intergénérationnels. Nous portons en nous ceux de nos aïeux, qui ont vécu esclavage, colonialisme et racisme, et il est de notre responsabilité envers nos enfants de briser cette chaîne de transmission. De guérir.

Nous souffrons et notre guérison est primordiale
Nous prenons aujourd’hui la parole pour dénoncer le poids mental et moral que ces schémas de pensée, tant sociétaux que communautaires, ont sur notre corps et notre santé.
Parler de santé mentale c’est parler de cette société qui façonne le terreau d’une psychose à notre égard, créant un mal-être social, psychologique, dans lequel nous baignons depuis très longtemps. C’est dénoncer la précarité sociale, économique dans laquelle nous nous retrouvons mais aussi, la souffrance morale, psychologique que tout cela édifie.

Parler de santé mentale, c’est accorder toutes ensembles nos voix et converger vers une prise de conscience collective des réalités quotidiennes que nous vivons. C’est porter haut et fort l’héritage de résistance qui nous a été transmis par les femmes de notre histoire, ancré jusque dans notre chair. C’est continuer le combat et mettre fin à nos traumatismes.
Résister, défier le discours dominant et excluant, avoir l’audace d’aborder des sujets compliqués, se mettre au cœur de nos récits devient alors une affaire de survie.

Cette période pandémique révèle plus que jamais les abysses du système
Nous tenons, en cette période de crise, apporter notre soutien au personnel soignant, dans son ensemble : infirmièr.e.s, aides soignantes, auxiliaires de vie, médecin, puéricultrices, psychiatre et psychologue qui doivent combattre désarmé.e.s cette pandémie.
Si nous les soutenons dans leur combat aujourd’hui, nous soutenons leur combat d’hier et de demain contre une politique d’austérité qui sacrifie le service public médical et ses représentant.e.s.
Les soignant.e.s ne devraient pas être des héros et héroïnes sacrificiel.le.s, se contentant d’applaudissements en guise de remerciement.
Iels devraient pouvoir exercer leur métiers dans des conditions dignes leur permettant de soigner au mieux les patient.e.s, et de prendre soin d’elles et d’eux, et de leur propre santé mentale.

Encore une fois, nous constatons amèrement que cette crise révèle des disparités de classes criantes : là où les beaux quartiers sont confiné.e.s, ne subissant pas de violences policières, c’est sur les classes populaires et racisé.e.s que celles-ci se déchaînent.
Là où certain.e.s malades accèdent facilement aux tests, contrairement aux gens habitant dans des quartiers populaires ou des zones rurales.
Encore une fois, nous constatons amèrement qu’en période de crise, le voile ne semble plus être un problème, puisque des appels furent lancés aux infirmières “mêmes voilées” à rejoindre le équipes soignantes, il faut donc croire que vous savez sur qui compter quand vous en avez besoin.

Ce que nous demandons aujourd’hui, c’est que l’Etat, les médias prennent la mesure de leur responsabilité dans la destruction physique et mentale des femmes musulmanes. Que de réelles mesures soient prises pour que cesse une stigmatisation qui normalise l’exclusion des corps racisés.

Nous demandons que des études rigoureuses viennent analyser les maladies spécifiques liées aux oppressions racistes, islamophobes et sexistes que subissent notre communauté.

Nous demandons que les professionnel.le.s de santé soient formé.e.s pour répondre à nos besoins spécifiques, et qu’ils et elles prennent conscience que leur biais de lecture - souvent stéréotypés - sont un frein à notre chemin vers la guérison. Nous exigeons une lecture complexe et transversale de nos maux, et des réponses à ceux-ci.

Nos finirons cette tribune en nous adressant à nos soeurs : vos souffrances, qu’elles soient visibles ou non, sont réelles. Elles ne sont ni honteuses, ni incurables. Ce dont nous avons toutes besoin et ce à quoi nous devrions toutes avoir droit, c’est une prise en charge bienveillante et adaptée, et ce à tous les niveaux, qu’ils soient familiaux, médicaux ou communautaires. Ouvrez la voix, criez votre mal-être, car il n’y a qu’ainsi que nous pourrons l’entendre et le traiter.

Tribune écrite et initiée par Lallab

Signataires :

Ndella Paye, militante afroféministe et antiraciste
Asiya Bathily, infirmière et autrice
Fatiha Ajbli, sociologue
Dr. Malika Hamidi, auteure de "Un féminisme musulman, et pourquoi pas?"
Maboula Soumahoro, présidente Black History Month
Alexandra Dols, réalisatrice
Humans for Women
Fatiha Mammad, Assia Riffi, Niserine Miloud, Taous Hammouti, Sarah El Afghani, Hadjar Sivaa, Radia, Amina Bourara, Dalila Berazi, Alliance Citoyenne des femmes voilées et libres à Grenoble et Lyon
Nora Zoubir, entrepreuneuse
Collectif Nta rajel? Collectif féministe décolonial de la diaspora nord-africaine
Blachette - Illustratrice Bédéiste
Yasmine Ouirhrane, fondatrice de We Belong Europe
Ouafa Mameche, éditrice littéraire et journaliste musicale
Hanane Charrihi, auteure de "Ma mère patrie"
Inès Belgacem, journaliste Streetpress
Mélanie LUCE, présidente de l’UNEF
Jehan Lazrak-toub, cofondatrice du W(e)Talk Event
Kaoutar Harchi, écrivaine et sociologue de la littérature française
Attika Trabelsi, auto-entrepreneuse et auteure de "Power Our Stories"

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