Solidarité et contestation citoyennes en période de crise sanitaire

La gestion de la crise sanitaire est emplie de paradoxes. D’une part, le pouvoir exécutif a été omniprésent mais incapable de répondre aux besoins des citoyens. D’autre part, les libertés individuelles notamment la liberté de manifester ont été limitées alors que les contestations sont croissantes. Or cette situation a vu naître des initiatives citoyennes et nouvelles formes de mobilisation.

L’épidémie met autant à mal nos corps et nos cœurs que notre société et nos libertés.

Ces dernières font en ce moment face à deux paradoxes. Le premier est l’omniprésence du pouvoir exécutif mais son insuffisance à répondre aux besoins des citoyens. L’état d’urgence sanitaire consiste en un élargissement sans précédent du pouvoir exécutif avec une prise de décisions par ordonnances qui relègue le débat démocratique loin dans la chaîne de décisions.

Or, les pouvoirs publics sont démunis pour faire face à la crise et assister leurs administrés. Rappelons les pénuries de masques, de gel et de tests qui ont frappé le pays ou encore les nombreux services publics fermés notamment les écoles dont la réouverture fait scandale aujourd’hui. La démocratie locale s’est vidée. Les maires ont vu leurs pouvoirs de plus en plus limités et subordonnés aux décisions gouvernementales. En dépit de l’installation de nouveaux conseils élus au premier tour, les exécutifs locaux ont longtemps été paralysés par l’incertitude quant à la date du second tour des élections municipales.

Le second paradoxe consiste en la limitation des libertés individuelles, affectant la capacité de mobilisation sociale, alors que les contestations et revendications sont croissantes. La rédaction régulière de l’attestation de sortie durant le confinement, ou celle que doivent encore aujourd’hui fournir les franciliens pour emprunter les transports en commun en heure de pointe, nous rappellent les restrictions à nos libertés notamment de déplacement, de réunion et d’occupation de l’espace public.

Or, bien que légitimées aujourd'hui par la crise sanitaire, ces mesures attentatoires à nos libertés sont autant de nouvelles raisons de se mobiliser si elles tendent à perdurer dans le temps et ce, en dépit du déconfinement. D'autant que le Covid-19, loin d'avoir gommé les inégalités économiques et sociales de notre pays, les a, au contraire, accentuées : familles sans ordinateur empêchant le suivi des cours en ligne par les enfants, reprise des cours pour une partie des élèves, possibilités de télétravail pour certains emplois jusqu’au 2 juin voire plus, travail au contact direct du public pour d’autres, confinement en maison avec jardin plutôt qu’en appartement, licenciements et chômage partiel en sont des exemples. Surtout, il est flagrant que ce sont d’abord les métiers les plus vulnérables qui ont été exposés : une double peine. Malgré le prétexte de “l’union sacrée” pour se parer des critiques, les accusations sont nombreuses qui épinglent le Gouvernement d'être en incapacité de gérer cette crise.

Une réponse de terrain

La crise actuelle a révélé les défaillances de nos systèmes de gouvernance dans leur capacité à fournir une réponse rapide et concrète. Ainsi, certaines initiatives spontanées, visant à créer ou renforcer des réseaux de solidarité déjà existant, se sont constituées afin de pallier ces insuffisances.

Dès le début du confinement, le gouvernement a ouvert une plateforme de mobilisation civique en lien avec les réseaux associatifs. Or, eu égard à la demande et aux besoins, des citoyens ont directement créé leurs propres réseaux de solidarité dans l’urgence.

Amitis Messdaghi du collectif printemps de MLV à Mantes la Ville (Yvelines) précise qu’il fallait agir rapidement en raison de l’affluence des demandes et ce sans attendre l’action des pouvoirs publics qui ne connaissent pas aussi bien les besoins du terrain. Ce collectif, qui a communiqué sur des groupes locaux via la plateforme Facebook, a proposé la confection et la distribution de masques, l’aide pour les courses de premières nécessités aux personnes vulnérables, l’aide aux devoirs pour les enfants et élabore une assistance informatique pour les personnes âgées isolées. Cette solidarité se déploie encore à l’heure actuelle. 

Autre exemple dans la région bordelaise, l’association ADAM Blanquefort, a mis en place, dès le 17 mars, un service renforcé de maraude incluant la livraison de courses pour les personnes isolées et une distribution de colis alimentaires pour les foyers les plus défavorisés. Ce groupe est désormais un forum d’échanges entre les habitants et un moyen pour certains commerçants de maintenir une activité minimum. Tout en respectant les mesures de sécurité, certains restaurateurs, proposent la livraison de plats cuisinés. De même, un commerce de vente de fruits et légumes a mis en place un système de commandes en ligne et de livraisons directement auprès des personnes ne pouvant se déplacer. Ces dispositifs permettent d’aider les habitants en difficulté et également d’assurer un débouché aux produits alimentaires des agriculteurs de la région. 

Une mobilisation sociale différente mais bien présente

Jusqu’aux mesures de confinement, les manifestations et les contestations du pouvoir se faisaient de plus en plus nombreuses en France. Les Gilets Jaunes dépassaient leur acte 70, les luttes climatiques et les manifestations contre les violences faites aux femmes amenaient dans les rues de nouveaux militants, l'opposition à la réforme des retraites comptabilisait 10 journées de grève nationale. La rue était le théâtre quotidien des revendications pour une plus grande justice environnementale et sociale.

L'état d'urgence sanitaire et les mesures d'exceptions qui y sont liées ont mis à mal le répertoire d'action classique poussant donc les citoyens à repenser les formes d'organisation collective en investissant de nouveaux terrains de lutte, au spectre de revendications de plus en plus large.

Les réseaux sociaux, au fort potentiel de mobilisation avant la crise sanitaire, ont évidemment pris un rôle central dans la réorganisation des réseaux militants. Mobilisateurs avant tout, ils sont aussi devenus des outils d'organisation, de partage des revendications, de formation et des canaux d'exposition de la colère. Le mouvement Youth for Climate a ainsi organisé une grève mondiale de 24 heures sur la plateforme Youtube, faisant évoluer au passage la sémantique du répertoire d'actions collectives avec l'apparition des webinaires et autres conférences numériques. Le 1er mai 2020 était sans cortège mais les revendications étaient bien audibles grâce aux manifestations en ligne des syndicats notamment l’organisation d’un concert sur la page facebook de la CGT.

Reprenant les codes plus classiques de la manifestation de rue tout en s’adaptant au contexte de la crise sanitaire, le collectif Projections Covid-19 a proposé une “manifestation de confinement”. Il a ainsi organisé des meetings en ligne et dans l’espace public notamment en partageant une vidéo qui a été projetée par les manifestants sur les murs des bâtiments dans de nombreuses villes de France. Il a aussi mis en commun sur les réseaux sociaux des slogans, des musiques et des chants qui ont été diffusés directement dans l’espace public depuis les balcons et fenêtres, sur des banderoles et pancartes, afin de faire voir et entendre les revendications le plus largement possible. Cette manifestation confinée reprend les bases de l'organisation d'une manifestation classique, tout en l'adaptant à l’interdiction de se déplacer dans l’espace public, en créant un collectif à la fois virtuel et visible par tous, depuis les réseaux sociaux, dans la rue, sur les murs, sur les balcons. 

Les balcons sont d'ailleurs devenus les symboles de la revendication confinée. Depuis le début du confinement, tous les soirs à 20 heures, le personnel hospitalier est applaudi en soutien à son travail et dévouement dans la crise du Covid-19. D’ailleurs, ces balcons se font de plus en plus politiques et les revendications plus nombreuses, tels que les « balcons vénères » du collectif Cerveaux non Disponibles (issus des Gilet Jaunes) qui militent notamment pour la protection des travailleurs précaires de la crise et des migrants. La portée politique de ces banderoles se remarque surtout dans la réponse policière qui en est donnée. De nombreux appartements ont fait l’objet de visite par la Police demandant l'enlèvement des banderoles et une mise en garde à vue pour outrage au Chef de l'Etat à Toulouse le 23 avril dernier pour une pancarte affichant « Macronavirus, à quand la fin ? ». Quid là encore des libertés publiques.

“Le monde d’après”

Experts et politiques ne cessent de mentionner les changements systémiques nécessaires au « monde de demain ». Or, il est difficile de prévoir si les orientations gouvernementales tiendront compte des besoins accentués par cette crise.

Il est donc fondamental de continuer à réinventer les formes d’actions collectives qu’elles soient de solidarité ou de contestation au gré des tourments de notre époque.

D’ailleurs les paradoxes évoqués perdurent depuis le déconfinement. Ainsi sont toujours interdits les regroupements et manifestations de plus de dix personnes dans l’espace public limitant encore les contestations sociales. Amitis Messdaghi nous avait d’ailleurs précisé que l’action du collectif ne s’arrêterait pas avec le déconfinement et continuerait tant que les besoins des citoyens existeront. Ces collectifs et ces actions ont donc vocation à durer.

Finalement, le monde d’après n’est-il pas déjà en cours et ce sans le concours d’un état dont le centralisme a montré ses limites ? Tout porte à le croire.

 

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