Collectif de citoyens sur les vaccins: la démocratie de comptoir

Personne ne croit à ce dernier leurre balancé par le président : un collectif de 35 citoyens chargé de « nourrir le pouvoir exécutif et législatif » dans la conduite des vaccinations et de « se prononcer sur la stratégie vaccinale en France ».

Certes le bidule est moins ambitieux que la convention citoyenne pour le climat (CCC) mais il est pour l'instant vide de protocole comme de stratégie. Il est aussi privé de tout effet sur la réalité, délibérément réduit à n'être qu'un outil au service du pouvoir alors que la CCC devait conduire à des traductions politiques « sans filtre »...Ce qui est commun à la CCC et à ce CCV, c'est seulement le tirage au sort d'un groupe représentatif de citoyens. Mais le tirage au sort n'est pas un but en soi, c'est seulement un moyen pour réunir un échantillon de la population pour la simple raison que ce qu'on pourra faire avec cet échantillon on ne peut pas le faire avec la population entière : on pourra l'éclairer sur un thème controversé afin de stimuler son aptitude à produire un avis le plus conforme possible à l'intérêt commun.

Ici, il s'agit seulement de créer un baromètre commode pour jauger les sentiments et ressentiments populaires, une mini population captive, plus pratique que des sondages d'opinions parce que cela permettrait au pouvoir de savoir jusqu'où il va trop loin- trop vite, ou pas assez loin- assez vite, sans vraiment s'interroger sur la direction. Un peu comme si on interrogeait le peuple chaque matin et sans plus jamais s 'engager à le satisfaire. Du coup, les élus et les défenseurs de la démocratie dite « représentative » ont quelques raisons de s'indigner : en quoi, demandent-ils, 35 péquins non mandatés par les urnes feraient-ils mieux que les assemblées élues ? D'autant que ce dernier gadget est lancé à un moment politique sensible qui voit les parlementaires largement écartés des décisions de l'exécutif. Au contraire de la Grèce ancienne le recours au hasard par le tirage au sort n'est plus justifié comme occasion de recueillir le choix des dieux. Les élus du sort demeurent des citoyens ordinaires au XXIe siècle et la constitution de ce collectif d'honnêtes gens que n'ont mandatés ni le ciel ni les urnes a peu de chances de faire émerger des propositions innovantes au service de l'intérêt commun. Il manquera à ce collectif l'éclairage que pourrait apporter des experts aux points de vue contradictoires selon le dosage élaboré par un comité de pilotage pluriel, comme dans une convention de citoyens*. C'est seulement grâce au travail soutenu d'information ouvrant à des discussions riches, contradictoires et argumentées que des citoyens tirés au sort échappent à la démocratie de comptoir et peuvent produire une intelligence collective soucieuse de prendre soin des autres.

Alors se pose la question : pourquoi ce collectif ? Certains pensent que c'est pour tenter de rassurer les Français après tant d'erreurs et de négligences, d'autres qu'il s'agit d'une opération de com' pour dévier les critiques de l'opinion publique, exaspérée et inquiète après une année d'inconséquences du pouvoir. Et si c'était aussi pour ruiner définitivement l'idée de tirage au sort pour faire participer la population aux choix de société, idée déjà bien entamée avec le mépris témoigné aux propositions de la CCC ?

Jacques Testart, président d’honneur de Sciences Citoyennes

*https://sciencescitoyennes.org/convention-de-citoyens/

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