Assassinat de Daphne: trois ans plus tard, quelle protection pour les journalistes?

Le 16 octobre 2017, Daphne Caruana Galizia était assassinée alors qu’elle enquêtait sur une vaste affaire de corruption à Malte. Ce drame illustre l’étendue du phénomène au sein d’un pays de l’Union Européenne et le manque de protection des journalistes d’investigation.

Le 16 octobre 2017, Daphne Caruana Galizia était assassinée alors qu’elle enquêtait sur une vaste affaire de corruption à Malte. Si désormais, les liens entre son travail de journaliste d’investigation et son assassinat ne font plus de doute, il reste encore à mettre en lumière l’ampleur des affaires de corruption que la journaliste a révélé et les responsabilités de tous les acteurs impliqués. Cette affaire dramatique illustre l’étendue du phénomène corruption au sein d’un pays membre de l’union européenne ainsi que le manque de protection dont bénéficie les journalistes d’investigation.

Le 30 septembre 2020, l’association Sherpa et la Daphne Caruana Galizia Foundation ont demandé au parquet national financier d’ouvrir une enquête pour des faits de blanchiment aggravé de corruption, complicité et recel aggravé à l’encontre de quatre banques françaises et d’un fond d’investissement au sujet d’une vaste opération de prêts au bénéfice d’une société dans le cadre de l’exploitation du marché du gaz maltais, marché entaché de corruption selon les enquêtes de la journaliste. Ces enquêtes auraient couté la vie à la journaliste. Trois après la mort de Daphne, le voile d’opacité qui recouvre les circonstances de l’affaire qu’elle révélait n’a toujours pas été dissipé.

Une enquête dangereuse sur une affaire d’Etat

La journaliste, qui fait figure de pionnière en matière d’enquête sur la corruption sur l’archipel maltais lance en mars 2008, dans le contexte des élections à Malte, son blog et y publie son premier article dont le titre annonçait la teneur de son combat « Tolérance zéro pour la corruption ». Dans le contexte des révélations qui ont suivis les Malta Files publiés par le réseau européen d'investigation journalistique European Investigative Collaborations (EIC)  dont Mediapart fait partie et de la fuite de plusieurs centaines de milliers de documents officiels détaillant les procédés mis en place par l’Etat maltais pour garantir l'évasion fiscale au cœur même de l’Union Européenne, Daphne avait révélé plusieurs affaires de corruption accusant directement des personnages publics maltais. Peu de temps avant sa mort, une fuite de quelques 600 000 emails lui avait permis de faire des révélations concernant des soupçons de corruption entourant un marché de plusieurs millions d'euros entre une société publique maltaise et une société détenue par Yorgen Fenech créée en 2013 pour participer à un processus d’appel d’offres. L’appel d’offres concernait la construction et l’exploitation d’une infrastructure de gazéification terrestre et d’une unité de stockage flottant, ainsi que la commercialisation de gaz naturel sur le marché national.

L’Association Sherpa et la Fondation Daphné dépose une plainte devant la justice contre quatre banques françaises

Quelques temps après ces révélations, la journaliste a été assassinée. Si le lien entre son travail d’investigation et l’horrible attentat ne font désormais plus de doute, il jette une lumière crue sur les conséquences dramatiques des pratiques corruptives et sur l’absolue nécessité de les combattre non seulement au travers de l’information, mais aussi sur le plan judiciaire. La journaliste maltaise, reprise pas la presse maltaise et internationale, mentionnait depuis le début de l’année 2016 les soupçons de corruption entourant le marché entre l’Etat maltais et Electrogas. Or ni les doutes quant à l’existence de faits de corruption entourant le marché, ni même son assassinat, n’ont été considérés par les quatre banques françaises et la société de gestion de portefeuille, comme des obstacles suffisants pour accorder un prêt à Electrogas en novembre 2017 dont l'ex-directeur, Yorgen Fenech est soupçonné d’avoir commanditer l’assassinat de la journaliste. C’est l’objet de la plainte déposée par nos associations devant le Parquet national financier le 30 septembre 2020

Il est essentiel de poursuivre le travail de la journaliste assassiné et de tirer les conséquences de ses révélations au niveau judiciaire.

Protéger les journalistes qui enquêtent sur la corruption

Compte tenu des intérêts qui sont en jeu ainsi que de l’importance des personnages qui y sont parfois impliqués, le travail d’investigation sur les affaires de corruption est très difficile mais surtout particulièrement dangereux pour les journalistes d’investigation. Le cas de l’assassinat de Daphné, s’il est emblématique, n’est malheureusement pas isolé puisque que l’on observe un véritable recul en Europe de la protection des journalistes. Viktoria Marinova, Daphne Caruana Galizia et Ján Kuciak, étaient tous les trois journalistes d’investigation enquêtant sur la corruption, respectivement Bulgare, Maltaise et Slovaque, et sont morts assassinés sur le sol européen pour les enquêtes qu’il et elles menaient.

Pourtant, l’Union Européenne s’est dotée d’une Charte des droits fondamentaux qui proclame notamment l’interdiction de la censure, le libre accès aux sources médiatiques nationales et étrangères, ainsi que la liberté de collecter et de diffuser des informations. La Charte vise également la protection des journalistes contre l’espionnage et réclame un système judiciaire efficace protecteur de leurs droits.

Or les atteintes aux journalistes se multiplient rendant ces nouveaux dispositifs insuffisants s’ils ne sont pas assortis d’une réelle volonté politique et la mise en place d’une protection au niveau européen se fait de plus en plus pressante. Il est urgent que l’Union Européenne constate la mesure de l’ampleur du phénomène et prenne ses responsabilités en légiférant au plus vite.

La protection des journalistes et de leurs sources, des lanceurs d’alerte sont très inégales d’un Etat européen à l’autre, et, dans la plupart des cas, n’offre pas de garanties réelles contre les représailles, les « poursuites baillons », et les menaces… Or les journalistes d’investigation revêtent une importance capitale notamment dans la lutte contre la corruption et doivent pour cela bénéficier d’une protection maximale.

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