Dans l'absurdité de la Jungle

Je ne suis pas journaliste je ne suis pas humanitaire, je ne suis pas mécène ni même manifestant, je ne suis pas médecin, coordinateur, traducteur ou avocat. Je n'ai aucune de ces caractéristiques qui pourrait faire bouger la situation absolument honteuse des migrants de Calais et d'ailleurs.

J'ai voulu aller voir. Pour être certaine qu'il s'agissait bien de la réalité. Qu'on était bien en France au XXIème siècle. J'ai voulu pouvoir me rendre utile. Pour croire que ça changerait quelque chose, que je pouvais améliorer le quotidien de ces gens. Mais la tache nous dépasse tous et l'imbrication des données du problème nous pousse à parer au plus urgent, au plus flagrant sans trouver de réelle solution.

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Le pire vice de l'humanité est sûrement la propriété privée. L'homme s'arroge le droit de détenir une parcelle de cette planète sans autre légitimité que l'antériorité de sa présence. Pourtant de tout temps la migration a été une valeur absolument nécessaire à la survie de l'être humain. Dans notre monde mondialisé, normalisé où chaque comportement est soumis à la loupe et au jugement d'une morale parfaitement individualisée, la fuite d'une situation dangereuse par des populations entières ne nous inquiète qu'en termes de protection de notre propre confort. Comme si ces gens venus d'ailleurs et de tous horizons amenaient forcément avec eux la misère qu'ils tentent de fuir.

L'ironie des camps de Calais est de n'être qu'un lieu de passage ; mais un lieu de passage permanent. Les réfugiés bloqués dans la boue de la jungle n'ont qu'un but : passer en Angleterre. Et lorsqu'ils seront passés, d'autres arriveront et tenteront leur chance également. La plupart ont de la famille de l'autre côté de la Manche ; ou bien ils parlent anglais et imaginent que le retour à une vie « normale », si seulement il existe, sera plus aisé en Angleterre.

Mais l'Angleterre ne veut pas d'eux. La France non plus. Et finalement tous les pays européens ne voient en eux qu'une menace à leur propre sécurité.

Nous sommes en 2016, nous sommes capable d'explorer l'espace, de réparer des corps à coup de greffes d'organes, de comprendre comment des civilisations fonctionnaient il y a des millénaires, mais nous sommes incapables de partager la chance que nous avons de vivre ici. Les enjeux sont devenus tels que l'être humain en a perdu sa place.

Pourtant les hommes sont bien là. Les femmes et les enfants aussi, en nombre moins important. Ils sont à Calais, mais aussi dans des centaines de camps à travers le monde. Les camps ont toujours existé, dans des formes très diverses. En Europe les premiers camps dans la forme qu'on leur connaît, datent essentiellement de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'urgence était de reloger des populations entières dans l'attente de pouvoir leur offrir un nouveau logement pérenne. Et là est toute la question : la temporalité.

Certaines familles se voient vivre dans des camps depuis des années, parfois une génération complète. Le temporaire s'étire dans le temps et des enfants naissent dans ces camps, même à Calais où leurs mères ne pensaient que passer. Ils ne connaîtront que ces cabanes de contre-plaqué, la boues des chemins et des interstices, le retranchement en communauté sans espoir de découvrir la ville même, pourtant si proche, où ils vivent, l'approvisionnement en eau grâce à des systèmes archaïques, les queues interminables pour avoir accès à des sanitaires exécrables ou à des distributions de nourriture ou d'objets qui ne correspondent pas toujours à leurs besoins.

La problématique est complexe. Citoyens européens, nous parlons d'intégration, de volonté de participer à une société, mais sommes-nous capables de donner leur chance aux nouveaux arrivants, de recréer la seule chose à laquelle ils aspirent ici ou ailleurs : une vie « normale ». En vertu de quel motif, les migrants auraient-ils l'obligation de prouver leur bonne volonté, leur adaptabilité, leurs compétences, alors que nous sommes nés ici, que nous n'avons rien fait pour être heureux, que le bonheur et la sécurité nous sont offerts sur un plateau d'argent et que nous nous insurgeons à la moindre modification de notre petit confort.

D'un autre côté, sans avoir la prétention de parler pour eux, une partie des réfugiés rêvent de pouvoir revenir, un jour dans leur pays.

La gestion d'un camps oscille donc perpétuellement entre le temporaire et la permanence. C'est là toute sa complexité. Faut-il investir, engager du temps, de l'argent, des compétences pour des situations qui sont censées ne pas durer ?

Avec ce type d'interrogation, nous en arrivons à laisser des gens vivre dans des conditions indignes pendant des mois et des années. Et même lorsque nous ne faisons rien et que nous leur barrons la route tant que nous le pouvons, des lieux de vie s'installent et se recréent, comme dans la jungle de Calais où une véritable dynamique urbaine s'est mise en place. La jungle est peut-être le lieu le plus vivant de toute la commune. Vous y trouverez certes des conditions sanitaires déplorables, mais aussi une multitude d'échoppes et d'épiceries créant un véritable réseau économique, des bars, des cafés ouverts à tous, une église, un point d'accueil et d'information, des antennes médicales assurant des services de base, ainsi qu'une école qu'une poignée de bénévoles tente de faire vivre.

Alors pourquoi ne pas valoriser cela ? Pourquoi ne pas permettre à ces milliers de gens de pouvoir trouver refuge, car c'est ce qu'ils cherchent, dans des conditions acceptables ?

Et si finalement ils souhaitent rester, et bien tant mieux ! Permettons leurs de se reconstruire de manière digne et de contribuer à l'économie et au développement de la France. Permettons leurs de nous apporter toute la diversité et le cosmopolitisme qui rendra notre société plus intéressante et plus humaine.

 

 

 

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