L'analyse de l'Atécopol sur le dernier rapport du GIEC

Le GIEC a publié en aout 2019 un Rapport Spécial sur les terres émergées. L'Atécopol en livre ici une analyse, dans laquelle sont discutés alimentation, technologies à émissions négatives et découplage entre croissance économique et émissions de gaz à effet de serre. Pour l'Atécopol, l'incompatibilité entre la croissance du PIB et l’évitement des catastrophes les plus graves est inconstestable.

Le GIEC a publié le 8 août 2019 un Rapport Spécial sur « le changement climatique, la désertification, la dégradation des terres, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre (GES) dans les écosystèmes terrestres »[i].

Ce rapport est le second de trois rapports spéciaux. Le premier se focalisait sur les possibilités de contenir le réchauffement climatique à 1.5 degrés Celsius[ii], suite aux objectifs des accords de Paris en 2015, et montrait l’importance de cet objectif (par rapport à l'hypothèse d'une augmentation de 2 degrés) pour limiter les conséquences catastrophiques. Il montrait également à quel point les réductions d’émissions de GES devaient être immédiates et massives, et sans commune mesure avec les trajectoires actuelles ni même avec les engagements (déjà non respectés) des accords de Paris[iii]. Un troisième rapport spécial sur les océans est prévu pour le 25 septembre 2019[iv]. Il est important de prendre en compte également le rapport sur la biodiversité publié par l’IPBES en mai 2019[v].

Tout comme le rapport 1.5, le rapport spécial « Climate Change and Land » est riche d’enseignements. L’Atécopol en encourage la lecture attentive et livre ici ses premières réflexions.

Ce rapport montre la vulnérabilité des terres émergées dues aux pressions combinées des activités humaines et du réchauffement climatique. Du point de vue de la sécurité alimentaire, la limitation du réchauffement climatique à 2 degrés, et si possible à 1.5 degrés, est essentielle. Cet objectif pose cependant quelques problèmes majeurs.

Affirmer clairement une des priorités : manger moins de viande

Le secteur agro-alimentaire contribue pour une part importante aux émissions de GES, ce qui entraîne un cercle vicieux (davantage de nourriture produite augmente les émissions de GES, ce qui rend plus difficile l’augmentation de production). L’estimation de la contribution agro-alimentaire aux GES est d’autant plus importante si l’on prend en compte la déforestation ainsi que le potentiel de captation de CO2 qui n’est pas utilisé du fait des terres cultivées ou en pâture. Le rapport souligne donc l’importance d’une diminution très importante et nécessaire de l’impact du secteur agro-alimentaire. Cette diminution pourrait être obtenue par des gains d’efficacité (sachant qu’on estime à 20 à 30% la nourriture gaspillée à une étape ou une autre de la chaîne production-consommation), par des gains de productivité (innovations technologiques et de gestion), ainsi que par des changements de mode de vie. Sur ce dernier point, le GIEC montre de manière quantitative l’influence que pourraient avoir différents changements alimentaires sur les émissions de GES mondiales : régime méditerranéen, végétarien, vegan, pescetarien, etc… (Figure 5.12 du chapitre 5). On y constate l’influence majeure de la consommation de viande, et notamment des ruminants. En effet, ces derniers, et en particulier les bovins, ont un impact très important, constituant 24% des émissions totales de l’agriculture en ne considérant que leurs émissions de méthane[vi]. Au niveau français, un rapport paru en juin 2019 montre que 75% des émissions de notre alimentation proviennent des ruminants (vache principalement), en comptant les produits laitiers[vii].

A ce sujet, le rapport reprend également les résultats des études montrant l’impact démesuré de l’alimentation carnée par rapport aux autres types d’alimentation. L’une des plus marquantes, citée par le GIEC dans le chapitre 1 (paragraphe 1.3.3.2), est celle de Poore et Nemecek publiée dans le journal Science en 2018[viii]. Ces auteurs ont estimé que la surface terrestre utilisée pour l’élevage (donc y compris les cultures nécessaires à l’alimentation des animaux) correspondait à la surface totale de l’Afrique. Le GIEC cite les résultats des simulations de Poore et Nemecek indiquant que si la consommation mondiale de produits d’origine animale diminuait de moitié, et que cela était obtenu en supprimant sélectivement les élevages les moins efficaces en termes d’impact en GES, cela correspondrait à diminuer de 20% le total mondial des GES (10.4 Gigatonnes d’équivalent CO2 par an ; ce calcul inclut les terres libérées retournant à l’état de forêts) et à libérer une surface équivalente aux deux tiers de l’Afrique (21 millions de km²). Réduire la consommation moyenne de produits animaux de moitié ne parait pas un objectif démesuré, sachant que tout le monde n’est pas concerné de façon égale : il ne s’agit pas de demander à des personnes qui ne mangent de la viande que rarement, notamment dans les pays du Sud, de diminuer leur consommation. Mais les Etats-Unis consomment en moyenne près de 100 kg de viande par personne et par an, les 27 pays européens environ 70 kg, alors que la moyenne mondiale est de 35 kg[ix], et sachant qu’une consommation moyenne réduite à 15 kg par an est un objectif généralisable sans inconvénients nutritionnels[x].

L’espace libéré par la diminution de la production de produits d’origine animale aurait par ailleurs un impact très bénéfique et absolument nécessaire pour le maintien et la restauration de la biodiversité, dont l’effondrement constitue une menace majeure (rapport de l’IPBES) ; cela aurait également des impacts bénéfiques contre la désertification, l’érosion des sols et les pollutions par les engrais et pesticides.

Le problème des technologies à émissions négatives dans les scénarios 1.5

Les scénarios possibles retenus par le GIEC pour le rapport spécial 1.5 prévoyaient tous des « émissions négatives de CO2 » pour contenir le réchauffement climatique, par de la reforestation, mais surtout par l’usage des ‘BECCS’ (‘Bio-Energy with Carbon Capture and Storage’). Les BECSS consistent à produire de la bio-énergie (plantation de végétaux qui capturent du carbone atmosphérique pendant leur croissance, et sont ensuite brûlés ou pyrolysés) puis stocker du carbone libéré lors de la combustion soit dans le sous-sol (sous forme de CO2) soit par épandage sur le sol (sous forme de biochar). La bio-énergie est également un outil nécessaire dans ces scénarios pour réduire rapidement l’utilisation d’énergie fossile. Le rapport ‘Climate Change and Land’ montre cependant que le déploiement à grande échelle des BECCS (dont la faisabilité et la fiabilité techniques du stockage restent très incertaines) et de bio-énergie entrerait en compétition avec les autres usages des sols et pourrait avoir des conséquences très négatives : désertification, insécurité alimentaire, dégradation des sols[xi]. Cette conclusion sur le danger de compter sur les BECCS dans les scénarios est partagée par de nombreux scientifiques et par le European Academies Science Advisory Council[xii]. Ce nouveau rapport le confirme une fois de plus et pose donc de nouvelles contraintes sévères sur ce qu’il est vraiment possible d’envisager[xiii]. Parmi les scénarios examinés dans le rapport spécial 1.5, un seul exclut les BECCS : le scénario P1[xiv] appelé également ‘LED’ (‘low energy demand’).

Ce scénario P1 requiert la diminution la plus rapide et la plus forte des émissions de GES. Pour fixer les idées, dans ce scénario, la neutralité carbone est atteinte en 2060, et nos émissions en 2050 ne constituent plus que 7% de nos émissions actuelles. Les études sur lesquelles se base le GIEC considèrent que cela serait possible tout en augmentant le niveau de vie (en tout cas tel que mesuré par le PIB), surtout dans les pays du Sud, grâce à la décarbonation totale de la production d’énergie ainsi qu’une diminution de la demande d’énergie totale de 30% en 2050, permises par la dissémination massive d’innovations encore inexistantes.

Le problème du découplage entre croissance économique et émissions de GES

Ce scénario suppose donc le découplage absolu entre croissance économique et émissions de GES, découplage qui n’a encore jamais été observé. Par ailleurs, même en supposant qu’un tel découplage puisse temporairement se produire, des analyses récentes montrent que cela serait impossible en restant dans le cadre d’un réchauffement en-dessous de 1.5°C[xv].

La difficulté à réduire nos émissions s'explique entre autres parce que l’effet rebond est une caractéristique intrinsèque de notre système socio-politico-économique actuel, dans lequel aucun frein n’existe à la production ni à la consommation et où les gains d’efficacité énergétique entraînent des baisses de prix qui stimulent la demande, pour une dépense énergétique totale toujours supérieure à celle précédant l’innovation technologique. Le GIEC précise à ce sujet que les modèles « ont considéré l’effet rebond de façon variable et dans de nombreux cas seulement de façon limitée »[xvi]. Les auteurs du scenario P1/LED[xvii] reconnaissent également ce problème de leur étude : « Historically, cheaper and more-efficient energy services have led inexorably to demand growth and welfare gains from higher consumption. »

Enfin, et pour des raisons plus technologiques, il est extrêmement douteux qu’une diminution de 93% des gaz à effet de serre en 30 ans soit possible à niveau de production et PIB croissants. Ainsi, certains processus, extrêmement difficiles ou impossibles à décarboner représentent déjà individuellement à peu près 7% de nos émissions actuelles (5 à 8% chacun), la quantité que nous devrions émettre en 2050 dans le scénario P1 : le transport aérien, les émissions des ruminants, la production d’acier, ou la production de ciment, par exemple. Et ils sont tous les quatre en croissance, voire forte croissance. L’impossibilité de réduire globalement les émissions des procédés industriels de manière suffisante était d’ailleurs reconnue explicitement dans le résumé pour les décideurs du « rapport 1.5°C » avec un « fort degré de confiance »: « In industry, emissions reductions by energy and process efficiency by themselves are insufficient for limiting warming to 1.5°C with no or limited overshoot », l’absence de dépassement (overshoot) étant précisément la caractéristique du scénario P1.

La décroissance : seul scénario restant

Affirmer, comme le font les auteurs du scénario P1/LED, qu’il faut s’affranchir de l’effet rebond pour que leur scénario devienne possible revient simplement à dire qu'il n'est pas envisageable dans notre système politique et économique actuel. A l'Atécopol, nos lectures des différents rapports du GIEC et de l’IPBES nous conduisent donc à conclure que le seul scénario compatible avec l’évitement des catastrophes les plus graves, à la fois pour le climat, les sols et la biodiversité, est le scénario P1, mais que celui-ci ne peut être mis en œuvre que dans un modèle de décroissance visant explicitement, à court terme, à une forte réduction de certains pans de la production et de la consommation, et s'affranchissant du PIB comme indicateur de pilotage économique[xviii]. C'est à ce jour la seule façon de diminuer l'émission de GES par la diminution suffisante et suffisamment rapide de la consommation énergétique. Prétendre que maintenir un système économique basé sur la croissance est compatible avec les engagements des accords de Paris (‘développement durable’, ‘croissance verte’ ou ‘green new deal’) entretient une illusion trompeuse voire un mensonge.

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[i] https://www.ipcc.ch/report/srccl

[ii] https://www.ipcc.ch/sr15

[iii] Roland Séférian (CNRS, Météo France), qui avait participé à la rédaction du rapport 1.5, avait présenté ce rapport lors d’une conférence pour l’Atécopol, dont un compte-rendu est désormais disponible sur notre site : https://atecopol.hypotheses.org/seance-1

[iv] https://www.ipcc.ch/report/srocc

[v] Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services, IPBES 2019

[vi] La Table 2.2 du chapitre 2 indique que les émissions de méthane correspondent à environ 4 Gt par an d’équivalent CO2, pour un total de 11 Gt pour l’usage des sols, soit 36 %. La Figure 2.9 du chapitre 2 indique que 66 % du méthane d’origine agricole est dû à l’élevage des ruminants.

[vii] Le revers de notre assiette, INRA, INSERM, SOLAGRO : https://solagro.org/images/imagesCK/files/publications/f85_le-revers-de-notre-assiette-web.pdf

[viii] . Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers, J. Poore etT. Nemecek, Science 360, 987 (2018) https://science.sciencemag.org/content/360/6392/987

[ix] OECD, ‘Meat consumption indicator’, chiffres pour 2018, doi:10.1787/fa290fd0-en; consulté le 28 août 2019.

[x] The EAT-Lancet Commission, 2019.

[xi] Voir la box 7 du chapitre 6.

[xii] Hickel, J. & Kallis, G. (2019) Is Green Growth Possible? New Political Economy, 1-18. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13563467.2019.1598964

[xiii] Voir également la synthèse didactique par Sciences Citoyennes sur la géo-ingénierie (en français) : https://sciencescitoyennes.org/geo-ingenierie et celle détaillée sur les BECCS par l’ONG FERN (en anglais) https://www.fern.org/news-resources/six-problems-with-beccs-57

[xiv] Voir le compte-rendu (téléchargeable) de la séance 1 du Séminaire d'écologie politique (Sémécol) :

[xv] Hickel & Kallis 2019, op. cit.

[xvi] Matériels supplémentaires du chapitre 2 du rapport spécial 1.5.

[xvii] Grubler, A. et al. A low energy demand scenario for meeting the 1.5 °C target and sustainable development goals without negative emission technologies. Nature Energy 3, 515-527 (2018). https://www.nature.com/articles/s41560-018-0172-6

[xviii] Le terme de « décroissance » ne doit pas être compris dans le sens restreint d'une simple baisse de l'activité économique mais selon la définition proposée ici (https://degrowth.org/definition-2/). Un modèle de décroissance n’est en effet en rien l’équivalent d’une récession (croissance négative du PIB): la récession correspond à un régime déficient du système actuel alors que la décroissance désigne un système socio-économique alternatif n’impliquant plus, pour être viable, l’obligation de la croissance économique mesurée par le PIB. Un tel système reste à inventer de manière démocratique mais la réflexion sur le sujet est aujourd'hui abondante (e.g., https://degrowth.org/publications/).

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