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Billet de blog 15 déc. 2022

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Pourquoi faut-il mettre TotalEnergies hors d’état de nuire

Dans cet article, des scientifiques de l’Atécopol analysent la politique (anti-)climatique de TotalEnergies, critiquent six arguments faisant partie de sa rhétorique officielle, révélant ainsi sa stratégie de greenwashing. Il devient urgent de sortir la multinationale française des seules logiques de marché ; la nationalisation est une piste dont les possibilités et limites sont discutées ici.

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C’est un fait, dramatique, nous échouons à contenir le changement climatique. Dans ce contexte, et au vu du fonctionnement économique actuel, une conclusion s’impose à la lecture du dernier rapport de TotalEnergies sur sa politique (anti-)climatique : il est urgent et indispensable de sortir la multinationale française (ou a minima sa branche liée à l’extraction des énergies fossiles) des logiques de marché et d’exercer sur son domaine d’activité un contrôle démocratique au service du bien commun.

                Où la liberté d’entreprendre met en péril l’habitabilité du monde

                L’évolution historique du capitalisme nous a conduit à la situation présente où l’activité d’entreprises privées peut décider du sort de l’humanité toute entière. TotalEnergies illustre malheureusement cette situation : ainsi, dans son Sustainability & Climate Progress Report de 2022, l’entreprise annonce et justifie poursuivre l’ouverture de nouveaux gisements fossiles. Les émissions liées au pétrole et le gaz qui en seront extraits signifie ni plus ni moins de faire une croix sur l’Accord de Paris. Une entreprise privée annonce ainsi qu’elle envisage de faire capoter un accord international ratifié par la quasi-totalité des Etats du monde et mettant en jeu rien moins que l’habitabilité de la planète. Les arguments avancés dans ce rapport ont par la suite été repris par le PDG de l’entreprise, Patrick Pouyanné, lors de la COP27[1]. Ils ont également été avancés par le Directeur Général de sa branche Occitanie, Sylvain Panas, lors d’un Forum « Toulouse Zéro Carbone » organisé par la métropole toulousaine[2], ou encore par sa responsable prospective and partnering, Isabelle Bétremieux, invitée à une table-ronde lors de la conférence scientifique internationale « Matériaux 2022 » à Lille. Il s’agit donc de la position officielle de TotalEnergies, diffusée par tous ses représentants et représentantes. Nous avons identifié six arguments dans la rhétorique d’entreprise qui méritent d’être détaillés et débunkés.

                Focaliser sur la demande pour faire oublier l’offre

                TotalEnergies affiche toujours ne faire que « répondre à la demande ». Pourtant, l’histoire des techniques et de l’énergie montre toute l’importance de l’offre : nos sociétés se sont radicalement transformées lorsque de nouvelles sources d’énergie furent rendues disponibles avec des coûts abordables, sans forcément répondre à une demande préexistante. Ainsi, lors de la révolution industrielle, dès que le charbon et le coke sortirent en masse des mines anglaises, de nouveaux usages et biens de consommation courants apparurent parallèlement à la mise en place d’un nouveau système productif, stimulant en retour l’offre[3]. Il en fut de même pour le pétrole, dont la production massive à bas coût incita les compagnies pétrolières à promouvoir la voiture individuelle pour écouler les stocks, allant jusqu’à œuvrer à la faillite des transports en communs alors largement dominants[4]. Plus généralement, l’organisation actuelle de nos sociétés fait qu’elles trouvent constamment de nouvelles manières d’absorber l’énergie disponible, et qu’elles l’utilisent irrépressiblement, pour le meilleur comme pour le pire. On peut disserter longuement sur les raisons profondes de ce fonctionnement, mais personne ne peut ignorer qu’en l’état actuel des choses, forer signifie consommer. Autrement dit, le fait que TotalEnergies affiche comme priorité de produire des énergies fossiles en abondance et à bas coût induit mécaniquement un soutien à leur usage, prolongeant ainsi l’abondance, alors que nous devrions prendre le chemin de la rareté.

                Un autre argument est toujours à rappeler lorsqu’une prétendue « demande » est convoquée pour justifier l’offre : si ce dont on fait commerce est reconnu comme dangereux pour la société ou incompatible avec certaines normes éthiques, il apparaît tout à fait légitime d’imposer une prohibition. Il existe ainsi une demande en drogues, en armes de guerre ou en pédopornographie. Imagine-t-on les mafias qui en font le trafic se déresponsabiliser en disant ne faire que répondre à la demande ?

                Refuser de respecter l’accord de Paris

                A l’échelle globale, la seule poursuite de l’extraction d’énergies fossiles permise par les infrastructures existantes explose le budget carbone pour rester en-dessous d’un réchauffement planétaire de +1.5°C. La figure ci-dessous montre que ces seules infrastructures émettraient de l’ordre de grandeur du budget pour +2°C, alors que l’Accord de Paris nous enjoint de rester bien en-dessous de 2°C. Ce constat a été explicitement écrit dans le résumé pour les décideurs du dernier rapport du GIEC[5]. Ces considérations ont également conduit l’Agence Internationale de l’Énergie à se prononcer clairement contre l’ouverture de nouvelles infrastructures.

Illustration 1
Comparaison entre les futures émissions CO2 des infrastructures fossiles en cours d'exploitation, celles des infrastructures prévues, et les budgets carbone pour rester en dessous de 1,5°C et 2°C.

                Une autre manière de voir ce problème est la suivante : « Si on arrête de faire des nouveaux champs pétroliers et gaziers, on a un déclin naturel de la production de 4 % à 5 % par an », constate Patrick Pouyanné. Or, ce taux est du même ordre de grandeur que celui de la diminution des émissions de CO2 nécessaire pour respecter l’Accord de Paris. Ainsi, ne pas ouvrir de nouvelles infrastructures pétrogazières permettrait de suivre approximativement la trajectoire nécessaire. C’est ce dont les majors des fossiles veulent nous dissuader, en agitant la menace de chaos social et économique : « il n'y aura pas assez de production et les prix vont continuer à monter », met en garde Patrick Pouyanné. Pour reprendre leur avenir en main, les sociétés doivent pourtant inverser l’ordre des priorités. Invoquer « la demande » n’a aucun sens au vu des résultats scientifiques : nous devons impérativement transiter vers une économie guidée par une offre limitée en énergies fossiles. Et c’est en fonction de cet impératif qu’il faut mettre les place les régulations adaptées pour répartir l’effort et adapter notre monde social, que ce soit par des mécanismes de taxe carbone, de quotas ou autres.

                Entretenir la confusion entre demande et besoins

                Un autre angle mort de l’argument de « la demande » est qu’il amalgame toutes les consommations d’énergie. C’est ainsi que Patrick Pouyanné multiplie les propos suggérant que cette consommation est en soi vitale : « la quantité d'énergie d'aujourd'hui, celle qui nous fait vivre ». Le DG Occitanie du groupe exprime les choses de la même manière : « aujourd’hui en France, les besoins en énergie augmentent ». Ces formulations éludent toutes les utilisations du pétrole qui ne sont pas utiles « pour vivre » et qui ne sont en aucun cas des « besoins » au sens strict, comme rouler en SUV, faire des croisières ou du tourisme à l’autre bout du monde, développer des casques de réalité virtuelle, etc. Autrement dit, le pétrole extrait par TotalEnergies ne nous fait pas seulement « vivre », il ne répond pas seulement à nos « besoins », mais il alimente la gabegie de nombres de choses qui, dans nos modes de vie, en plus d’être « inutiles », sont foncièrement nocives pour les humains et pour le reste du vivant.

                Entretenir la confusion entre « demande » et « besoins » minimise le potentiel de nos sociétés à faire des choix et à revoir leur organisation afin de diminuer leur consommation énergétique. Les tenants du déni climatique et du business-as-usual s’accordent par contre toujours pour considérer que nos sociétés seront capables de s’adapter au réchauffement climatique ‒ alors que les humains n’ont jamais vécu dans les conditions climatiques qui sont en train d’advenir et qu’on voit de plus en plus clairement combien ce sera difficile, coûteux et douloureux.

                Retarder l’action immédiate

                TotalEnergies prétend avoir un meilleur plan que d’arrêter l’ouverture de nouvelles exploitations. Celui-ci est en fait un cas d’école de greenwashing, construit sur quelques mensonges, omissions ou entourloupes.

                Le premier mensonge consiste à dire que ce plan B est « en ligne » avec l’Accord de Paris car TotalEnergies partage l’objectif d’atteindre le « Net Zéro » en 2050. Ceci n’est en fait pas suffisant : l’ensemble du CO2 qui sera émis d’ici 2050 ne dépend pas que de la situation en 2050, mais de la trajectoire d’émissions d’ici là. Ne pas décroître les émissions dès aujourd’hui, c’est continuer d’accélérer le changement climatique. Et cela nécessitera de les diminuer encore plus brutalement plus tard, soit en diminuant brutalement la production d’énergies fossiles, soit à l’aide de technologies à émissions négatives. La première possibilité parait bien improbable : alors qu’une décroissance de la production de quelques pourcents par an débutant aujourd’hui constituerait déjà un fort choc pour nos sociétés (ce que tout le monde reconnaît), une baisse soudaine et drastique plus tard serait d’autant plus difficile. Quant au déploiement à l’échelle de technologies à émissions négatives (autrement dit de capture et stockage du carbone), c’est un pari très risqué sur lequel personne de censé ou prudent ne miserait l’avenir de nos sociétés. TotalEnergies déploie ainsi une forme particulièrement pernicieuse de greenwashing : mettre en avant un objectif à 2050 pour retarder cette action impérative : amorcer la décrue dès maintenant.

                Le stockage en sous-sol : un bien commun tout bénef pour les majors des énergies fossiles

                 TotalEnergies entend produire de manière significative des hydrocarbures en 2050 (l’équivalent de 100 Mt de CO2 émis par an) mais prétend que ceci est compatible avec le « Net Zéro ». Cette affirmation mérite d’entrer dans les détails, car le diable s’y est caché. Tout d’abord, « TotalEnergies contribuerait à " éliminer" l'équivalent de 100 Mt de CO2 par an produites par ses clients en développant un service de stockage de carbone pour ses clients qui permettrait de stocker 50 à 100 Mt/an de CO2 ». Qu’on lise bien : TotalEnergies ne dit pas qu’elle va produire des hydrocarbures et stocker volontairement les émissions correspondantes dans des cavités lui appartenant de manière à garantir la neutralité carbone de ses propres produits. Non, la multinationale va vendre des hydrocarbures qui seront brûlés (que le reste de la société se débrouille avec cela) et également vendre des capacités de stockage. Pour les affaires, c’est très bon : l’entreprise récolte de l’argent en vidant une cavité (par exemple de son gaz) et récolte de l’argent lorsqu’elle la remplit de CO2. Elle facture donc deux fois et se décharge intégralement de toute responsabilité concernant ses propres émissions. Aucune morale, aucune « responsabilité sociétale des entreprises » derrière cela : uniquement du business.

                On peut aussi remarquer que l’estimation la plus optimiste du potentiel affiché de stockage (100 MtCO2/an) compense tout juste et exactement les émissions liées à la combustion des hydrocarbures. TotalEnergies ne serait donc probablement même pas en mesure de stocker ses propres émissions, et donc encore moins de contribuer à stocker ou compenser les émissions résiduelles provenant d’autres secteurs impossibles ou difficiles à décarboner (agriculture, cimenteries, etc…)[6]. Un positionnement responsable et conscient d’un acteur tel que TotalEnergies serait de produire bien moins d’hydrocarbures que ce qu’il pense être capable de stocker en sous-sol, afin de participer à l’effort collectif de captation du CO2 d’autres procédés industriels. TotalEnergies le sait très probablement, mais décide unilatéralement, là encore, de faire autrement. Affirmer, dans son rapport, que sa vision 2050 est en accord avec l’Accord de Paris est donc clairement usurpé. Sa vision n’est pas « avec la société », mais « pour le business ».

                Une escroquerie à la comptabilité carbone

                TotalEnergies affirme également que « l’élimination » de ses émissions serait permise par « une activité industrielle d’électro-carburants qui permettrait d'éviter 25 à 50 Mt/an de CO2 pour nos clients grâce à une production avec de l'hydrogène 100 % vert ». Cette affirmation est tellement scandaleuse et ridicule que cela fait presque de la peine d’avoir à la débunker ici. Elle est du même acabit que celle permettant, par exemple, au Qatar d’affirmer que sa coupe du monde est « neutre en carbone ». TotalEnergies affirme qu’elle commercialisera en 2050 des électro-carburants, qui sont des carburants potentiellement bas-carbone dont la fabrication nécessite de l’électricité. Fort bien. Notons néanmoins que même si ces carburants pourraient s’avérer – sous certaines conditions qui ne sont pas remplies actuellement – plus faiblement émetteurs que les carburants fossiles, leur fabrication et leur combustion émet du CO2 contribuant au réchauffement climatique.

                Au contraire, TotalEnergies considère qu’il faudrait compter négativement à son bilan la fabrication de ces carburants car ses clients auraient pu à la place acheter un carburant « normal » ! En gros, c'est comme si une personne, chaque fois qu'il ou elle mange du tofu, se comptabilisait des émissions carbone négatives car il ou elle aurait pu manger une grosse pièce de bœuf ; ou chaque fois que quelqu'un prend le train, se comptait des émissions négatives car il ou elle aurait pu faire le trajet en 4x4. Dans tous ces cas, on ne retire bien évidemment aucun gaz à effet de serre de l’atmosphère (on en ajoute même un peu), et il est donc parfaitement mensonger de prétendre compenser ses émissions de cette manière. Comment de telles manipulations peuvent-elles faire illusion ? C’est pourtant bien en se basant sur ce type d’escroqueries intellectuelles que des phrases officielles telles que « notre entreprise a un plan Zéro Net pour 2050 » sont prononcées.

                Empêcher TotalEnergies d’aggraver l’écocide

                La position de TotalEnergies vis-à-vis du réchauffement climatique a évolué dans les dernières décennies. A la place d’un intenable scepticisme, l’entreprise met désormais en œuvre un greenwashing plus subtil mais tout aussi dangereux, tout en continuant un lobbying actif pour s’opposer aux législations qui pourraient nuire à ses intérêts[7]. Face à ce constat, il faut réussir à empêcher TotalEnergies de continuer à nuire.

                Une première étape consiste à ouvrir les yeux sur son greenwashing et ses mensonges. Les observateurs et observatrices attentives de la vie publique auront remarqué l’omniprésence de cette entreprise dans tous les lieux où l’on parle de transition énergétique. Dans les quelques derniers mois, TotalEnergies était par exemple invitée au Conseil d’Etat[8], à un forum « Zéro Carbone » organisé par Toulouse Métropole[9], à une table-ronde sur « l’Europe verte » à la Sorbonne[10], à une conférence scientifique « matériaux 2022 » ; elle était également présente[11] à la COP27 et fait de l’entrisme sur divers campus de l’enseignement supérieur[12]. Tous ces dispositifs, d’où les questions qui fâchent sont absentes, visent à dispenser sans contradiction le greenwashing maison, comme l’ont récemment dénoncé de manière humoristique des scientifiques toulousains[13]. Ceci n’est plus tolérable : il faut d’abord cesser d’offrir des tribunes sans contradiction à TotalEnergies, car c’est de l’habitabilité de notre planète dont il est question. Cela concerne également l’enseignement supérieur et la recherche, qui acceptent sans sourciller des financements de la part d’un tel acteur.

                Nationaliser TotalEnergies ?

                La COP27 n’ayant pas permis d’aborder la question d’un moratoire international sur les énergies fossiles, la possibilité qui nous semble devoir être considérée avec attention est la nationalisation de TotalEnergies pour redonner la main à l’Etat sur la politique de l’entreprise. La nationalisation des entreprises de production énergétique n’est pas une proposition irréaliste : cela était le cas pour les entreprises produisant l’électricité et le gaz il n’y a encore pas si longtemps, et la renationalisation d’EDF est même en cours. Dans le cas de TotalEnergies, il pourrait éventuellement être envisagé de ne nationaliser que sa branche gérant le sous-sol et les énergies fossiles : gaz, pétrole et stockage en sous-sol. Le but de la nationalisation serait ainsi de réduire la production (en l’occurrence d’énergies fossiles), et non de la relancer comme c’est le cas du nucléaire avec la privatisation d’EDF.

                On peut également noter que la nationalisation permettrait que les immenses sommes d’argent liées aux hausses de prix des énergies fossiles (que ce soit liée à la situation géopolitique, comme maintenant, ou au prix de la rareté) aillent directement dans l’escarcelle de l’Etat pour financer la transition et le soutien aux citoyennes et citoyens qui souffriraient le plus de la hausse des prix.

                Evidemment, la nationalisation ne garantit pas pour autant que les bonnes décisions soient prises, car il faut également que l’Etat agisse pour le bien commun ce qui n’est, pour l’instant, pas évident. La nationalisation est donc un outil permettant l’arrêt de nouveaux gisements, ouvrant une possibilité que la situation actuelle n’offre même pas.

                D’une manière ou d’une autre, toute la pression possible des citoyens et citoyennes doit être mise en œuvre envers l’Etat et/ou TotalEnergies pour stopper l’ouverture de ces gisements. Des actions de désobéissance civile de différentes formes ont eu lieu dans les dernières semaines, ciblant spécifiquement cette question : les militants et militantes de Stop Oil dans les musées, bien sûr, mais également Greenpeace[14], Extinction Rebellion[15], des représentants des grandes religions[16] comme des scientifiques[17]. Les entreprises finançant les énergies fossiles - avec, en France, BNP Paribas[18] - ont également été visés. Ces actions nous semblent légitimes et leur cible particulièrement juste, au vu des arguments qui ont été présentés dans cet article. La nationalisation de TotalEnergies pourrait être une demande concrète de ces mouvements, qui obligerait l’Etat à se positionner par rapport à l’ouverture de nouveaux gisements. Refuser la demande de nationalisation suivie d’un arrêt de l’ouverture signifierait que l’Etat, lui aussi, refuse de suivre les recommandations des scientifiques.

                Conclusion

                La responsabilité historique des pétroliers et des États qui les accompagnent est donc d’engager un sevrage généralisé de notre société. Au vu du peu de ressources fossiles que nous pouvons encore utiliser si nous voulons respecter l’Accord de Paris, ce sevrage se doit d’être extraordinairement rapide, inventif et coordonné. L’arrêt de l’ouverture de nouveaux gisements est une mesure indispensable et engendrerait bien entendu des secousses importantes sur l’économie mondiale et sur nos modes de vie dans les décennies à venir. Mais ces soubresauts ne sont rien à côté de ce que les économies mondiales et les humains auront à subir si nous ouvrons de nouveaux gisements. Ethiquement, nous nous devons de réclamer et d’organiser la pénurie d’énergies fossiles, afin de dégrader légèrement nos habitudes de confort pour éviter d’aggraver la catastrophe en cours. Nous n’avons plus le choix : il est urgent de mettre TotalEnergies hors d’état de nuire.

Ce texte est issu des réflexions de l’Atelier d’Écologie Politique (Atécopol), collectif toulousain de plus de 180 scientifiques. Il a été rédigé par Julian Carrey, avec les contributions de Guillaume Carbou, Laure Teulières et Jean-Michel Hupé.

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[1] « COP 27 : "Notre monde vit d'énergies fossiles, croire qu'on va changer le système en une nuit, ça ne marche pas", déclare le PDG de TotalEnergies », France Info, 12 novembre 2022

[2] « Forum Toulouse Zéro Carbone », YouTube, 14 octobre 2022

[3] « Energy and the English Industrial Revolution », E. A. Wrigley, Cambridge University Press (2010)

[4] « L’événement Anthropocène », J.-B. Fressoz, C. Bonneuil, Le Seuil (2013)

[5] « Projected cumulative future CO2 emissions over the lifetime of existing and currently planned fossil fuel infrastructure without additional abatement exceed the total cumulative net CO2 emissions in pathways that limit warming to 1.5°C (> 50%) with no or limited overshoot. They are approximately equal to total cumulative net CO2 emissions in pathways that limit warming to 2°C (> 67%). », AR6 WG3, résumé pour les décideurs, paragraphe B.7 (2022).

[6] Certaines émissions de CO2 ne sont pas liées à la production d’hydrocarbures et ne peuvent être supprimées par l’électrification, car elles sont liées à une réaction chimique ; c’est le cas pour la production de chaux, ciment, dolomite ou de briques, par exemple. D’autre part, il existe des émissions d’autres gaz à effet de serre, qui contribuent au réchauffement et dont la contribution peut, là encore, difficilement être supprimée sans mettre en péril l’alimentation mondiale : c’est le cas pour la culture du riz (émissions de méthane), les émissions d’engrais ou de fumier (émissions de N2O) et celles liées à l’élevage de ruminants (méthane encore), par exemple. Même si, dans le dernier cas, ces émissions peuvent et doivent décroître par une diminution des cheptels, il est peu probable  -  et peut-être même pas souhaitable  –  qu’il n’y ait plus du tout d’élevage bovin en 2050. Si l’on souhaite que la neutralité carbone en 2050 soit effective, il faudra probablement que ces émissions  –  que l’on qualifie d’émissions résiduelles  –  soient compensées par du stockage en sous-sol de CO2, même si elles ne proviennent pas d’hydrocarbures : les puits naturels, qui n’absorbent actuellement qu’une faible fraction de nos émissions et dont les capacités de stockage sont mises à mal par le réchauffement en cours, seront très probablement insuffisantes à cet effet. Mais pour que cela soit possible, il ne faut pas que ces cavités en sous-sols soient saturées par les émissions dues à la combustion de ressources fossiles.

[7] « Fossil fuel firms accused of renewable lobby takeover to push gas », The Guardian, 22 janvier 2015. « Les géants du pétrole ont dépensé 250 millions d’euros en lobbying auprès de l’Union européenne, selon des ONG », Ouest France, 24 octobre 2019.

[8] « La transition énergétique ? », Conseil d’Etat, 14 novembre 2022

[9] « Forum Toulouse Zéro Carbone », YouTube, 14 octobre 2022

[10] « Pourquoi le géant français TotalEnergies s'accroche-t-il à la Russie ? », TF1 Info, 19 mars 2022.

[11] « COP 27 : "Notre monde vit d'énergies fossiles, croire qu'on va changer le système en une nuit, ça ne marche pas", déclare le PDG de TotalEnergies », France Info, 12 novembre 2022

[12] « Total retourne à la fac », Canard enchainé, 12 octobre 2022. « De beaux cours de fac, au Total », Canard enchainé, 9 novembre 2022. « A Saclay, Total renonce à installer son nouveau pôle de recherche chez Polytechnique », Libération, 28 janvier 2022. On peut également noter que lL’économiste Christian Gollier, qui a organisé récemment un évènement dénoncé comme un « sommet du greenwashing », est titulaire de la chaire annuelle « Avenir Commun Durable » du Collège de France, cofinancée par Total.

[13] « Le greenwashing de TotalEnergies débunké (par anticipation !) par les Scientifiques en rébellion », YouTube, 16 novembre 2022.

[14] « Les actes de désobéissance civile se multiplient contre TotalEnergies et ses « projets climaticides », Le Monde, 26 mai 2022 ; « TotalEnergies visé par une action de désobéissance civile », L’Echo, 6 octobre 2022.

[15] « TotalEnergies : des militants écologistes ont bloqué le dépôt de Mardyck », Sud-Ouest, 4 novembre 2022

[16] « Des représentants de cinq religions manifestent à Paris contre le mégaprojet pétrolier de TotalEnergies en Afrique », Le Monde, 29 novembre 2022

[17] « Les « Scientifiques en rébellion » interpellent les décideurs », Energies de la mer, 17 octobre 2022

[18] « Climat : à Montpellier, conf sauvage à la BNP et scientifiques rebelles pour des mesures d’urgence », Le Poing, 15 octobre 2022.

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