Le juste équilibre, en urbanisme, c’est le business-as-usual avec quelques arbres

Alors que les travaux de construction de la Tour Occitanie à Toulouse doivent bientôt commencer, des membres de l'Atelier d'écologie politique s'interrogent sur la récupération marketing des enjeux environnementaux. Comment une politique d'urbanisme aussi banalement prédatrice que celle de Toulouse peut-elle encore se dire écologique ?

« Notre rôle d’élus locaux est d’être moteur » en matière de transition écologique, rappelait très justement le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, dans un entretien au Point en octobre dernier. Preuve de ses ambitions écologiques, au printemps, il avait pris l’engagement d’« assujettir toutes les décisions de Toulouse Métropole à leur impact positif ou neutre sur le climat et la bioversité », en réponse à l’interpellation d’un collectif d’associations environnementales. Mais, critiqué sur l’un des projets phares de l’urbanisme toulousain, celui d’une tour « Occitanie » de 150 mètres de haut, la volte-face n’avait cependant pas tardé. Pour la justifier, le vice-président de Toulouse Métropole en charge du développement durable (Michel Aujoulat), avait déclaré :

« Il faut savoir garder un juste équilibre, entre le besoin d'aménagements, de logements, et la défense du climat. […] La Tour d'Occitanie, près de la gare Matabiau, va permettre de loger des personnes, qui peut-être auraient fait construire leur logement en périphérie. Au final, leurs trajets en voiture auraient pollué bien davantage que la construction de la tour, et que les climatiseurs qui y seront installés. »

 Dans la foulée, le 23 juillet, était signé le permis de construire de ladite tour. En tant que scientifiques, témoins privilégiés de l’accumulation de données sur le désastre écologique en cours, ce projet et cette acceptation du « juste équilibre » nous semblent constituer une illustration (de trop ?) du dévoiement des politiques de « verdissement » des villes.

 La tour en question s’inscrit dans le cadre du projet « Grand Matabiau, quais d’Oc » qui doit reconfigurer les alentours de la gare Matabiau, à Toulouse. Il prévoit la création d’un ensemble d’habitations, de bureaux et d’espaces commerciaux, dans des immeubles pouvant s’élever à 60 mètres de haut. L’opération doit se répartir sur un périmètre de 135 hectares d’un quartier encore relativement mixte socialement. Quartier situé aux abords du centre-ville, concentrant 15 % de la population toulousaine et dont la densité (8 200 habitants/km²) est déjà deux fois plus élevée que la moyenne communale.

 Le vertical contre l’horizontal

Au cœur de la controverse, la Tour Occitanie est le phare du projet et l’emblème de la politique urbaine, présentée comme écologique, de la métropole : une tour haute de 150 mètres, adossée à la gare, auprès du canal du Midi, dominant une ville réputée pour ses hauteurs modestes. Un phare qui a échappé au processus de concertation. Un phare orné d’arbres, chargés de montrer à quel point Toulouse est une ville verte. Pourtant, pour supporter leur poids, il faudra employer davantage de ce béton si polluant, qui s’ajouteront aux autres tonnes de verre et d’acier.

 Toulouse Métropole défend un projet tourné vers le futur, qui serait en quelque sorte un moindre mal face à ce qui aurait pu exister : l’étalement urbain. Mais ce moindre mal, que rien n’étaye sérieusement en l’absence de proposition d’aménagements alternatifs intégrés dans une vision d’ensemble, entraînera forcément un accroissement des impacts négatifs par rapport à la situation présente.

 Les collectifs de riverains, les associations écologistes et même, plus timidement, l’Autorité environnementale, ont rapidement pointé les biais de l’étude d’impact et les méfaits prévisibles. Quoi qu’en disent les promoteurs du « Grand Matabiau, quais d’Oc », pour un effet sur l’emploi hypothétique, cette tour et ses multiples petites répliques, lors de leur construction et dans leur fonctionnement,  seront des sources supplémentaires d’émission de gaz à effet de serre et de dégradation de la biodiversité – en perturbant la circulation des oiseaux, par exemple. Le « Grand Matabiau, quais d’Oc » participera, aussi, à l’engorgement du centre-ville, à la croissance de la dépense énergétique, à la spéculation immobilière ou encore à la hausse des loyers (à la « gentrification »).

 Au-delà du discours, ce projet n’a aucune ambition écologique réelle, et chassera les habitants les plus modestes du centre-ville, en dépit du paravent communicationnel. Le « juste équilibre », ici comme dans bien des lieux, c’est le « business as usual », où le verdissement ne sert qu’à apporter une caution écologique à la plus-value immobilière.

 L’aménagement contre l’environnement

 Ce projet est symptomatique de politiques de la ville incapables de prendre la mesure des enjeux écologiques et sociaux. Ce n’est pas propre à Toulouse : le Haut conseil pour le climat estime au niveau national que « le rythme de cette transformation est actuellement insuffisant, car les politiques de transition, d’efficacité et de sobriété énergétiques ne sont pas au cœur de l’action publique. »

 Pourquoi les élus tiennent-ils tant à ces projets, lorsqu’il faudrait drastiquement réduire les nuisances écologiques ? La domination de la compétition économique à toutes les échelles, la pression du chômage, la fusion des intérêts publics et privés ou le manque d’imagination sont des éléments de réponse. Le « juste équilibre » n’est pas cherché entre les besoins de la population et les contraintes climatiques, mais entre les pressions économiques et les ambitions politiques.

 La métropole communique allègrement sur sa prise en compte de l’environnement – se targuant du titre de « ville française la plus ambitieuse en matière de développement durable ». Le désastre écologique est l’occasion d’une communication promotionnelle, prolongeant jusqu’à l’absurde la compétition interurbaine.

 Le poumon vert, le « grand chantier » et la tour

 Replacé parmi les projets d’aménagement métropolitains en cours, cette tour « verte » illustre en effet ce que le marketing peut avoir d’hypocrite.

 Toulouse entend ainsi aménager un grand parc sur une île qui en fut jadis pourvue et à première vue, on ne peut que s’en réjouir. Bien sûr, ce futur « poumon vert » sera un outil supplémentaire dans la grande compétition à laquelle se livrent les métropoles. Instrumentalisé par le marketing urbain, il permettra de séduire les populations jeunes issues de catégories socioprofessionnelles supérieures. En y regardant de plus près, on découvre que ce projet est lié à un autre : le déménagement du parc des expositions, qui occupait l’île avec ses parkings et ses surfaces bétonnées.

 Il s’en va pour mieux grandir en périphérie toulousaine, dans une logique revendiquée de « développement » et d’« ambition » compétitive (« l'un des plus grands chantiers de France » affiche-t-on fièrement). Il est supposé permettre un « rééquilibrage urbain » dans une zone encore non-bâtie : bel euphémisme pour ne pas dire étalement urbain. Il sera isolé des lieux de vie, relié par une ligne de tramway trop lente pour dissuader de prendre la voiture. La preuve en est : 4 500 places de parking sont prévues. Si ce déménagement libère sept hectares pour des espaces verts, il conduit par ailleurs à l’artificialisation de cent hectares de terres arables du nord-ouest toulousain. Un rapport qu’on peut difficilement qualifier d’équilibré. Conçu pour l’automobile, il accueillera des événements aussi grands que polluants.

 La politique d’une métropole comme Toulouse est en somme fort banale : elle n’a aucune vision englobante ni temporelle des projets d’aménagement. Elle s’enferre encore et toujours dans la croyance, pourtant largement démentie, dans les « politiques d’attractivité des territoires ». Elle n’est pas à la hauteur des enjeux de la transition écologique et aggrave toujours davantage la situation tant sociale qu’environnementale. Pourtant, en commercialisant cette transition, au moyen d’une communication soignée, elle conduit à tromper, en leur promettant un illusoire « juste équilibre », les citoyens inquiets des bouleversements écologiques.

 Un autre urbanisme est-il possible ?

 Cette tour Occitanie sera un poids pour les générations futures, un de plus. Dans un avenir proche, ses concepteurs, par leur désir de grandeur désuet, feront peut-être rire les esprits moqueurs, mais pas les oiseaux, ni les riverains chassés du quartier. Elle restera une de ces innombrables plaies laissées par la démesure contemporaine.

 Elle restera l’un des feux persistants d’une modernité qui ne s’effondrera pas tant que le « juste équilibre » ne sera pas recherché entre justice sociale et impératifs écologiques, mais entre affichage promotionnel, calculs politiques et profits pour quelques-uns. Des profits faits sur le chevet d’une nature en déroute, dont la fragilité ne fait, au fond, qu’accroître la valeur marchande.

 Un urbanisme tourné vers l’avenir, c’est-à-dire soucieux de la biodiversité et du climat, ne viserait pas tant la compétition internationale que l’interaction équilibrée avec les territoires environnants. Il s’inquiéterait de la polarisation croissante de la population et de l’activité régionales, mais aussi de la reconversion de l’industrie aéronautique. Il éviterait en tout cas d’ajouter de nouveaux problèmes environnementaux alors que tant d’autres se posent déjà. Il renoncerait à cette course au gigantisme, cynique et désastreuse, pour se tourner vers des projets pensés en lien étroit avec les bouleversements environnementaux en cours : entre sobriété énergétique et résilience urbaine.

 Ce texte a été écrit dans le cadre de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse par Steve Hagimont (historien), Aurélien Berlan (philosophe), Frédéric Boone (astrophysicien), Julian Carrey (physicien), Guillaume Carbou (linguiste), Fabienne Denoual (design), Laurent Gabail (anthropologue), Adeline Grand-Clément (historienne), Jean-Louis Hemptinne (écologue), Jean-Michel Hupé (écologie politique), Etienne-Pascal Journet (agronome), Hervé Philippe (biologiste), Gaël Plumecocq (économiste), Valery Rasplus (sociologue), Béatrice Roure (informaticienne), Sébastien Rozeaux (historien), Léa Sébastien (géographe), Laure Teulières (historienne), Vincent Vlès (urbaniste).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.