La politique touristique en Occitanie sur la voie du «tourism-as-usual»

Le 4 août dernier, plusieurs membres de l’Atécopol co-signaient une lettre ouverte publiée sur un blog de Médiapart et intitulée «Lettre à Carole Delga : votre paradis touristique contribue à l’enfer climatique». Ces signatures ayant suscité quelques interrogations, nous apportons ici des précisions sur la position de l’Atécopol vis-à-vis de la politique touristique régionale.

Le 4 août dernier, plusieurs membres de l’Atécopol apposaient leur signature à une lettre ouverte publiée sur un blog hébergé par Médiapart et intitulée « Lettre à Carole Delga : votre paradis touristique contribue à l’enfer climatique ». Ces signatures ont suscité quelques interrogations sur les raisons pour lesquelles certain-e-s d’entre nous avaient pu soutenir une lettre qui 1) passait sous silence les politiques écologiques de la région Occitanie dans plusieurs domaines 2) minorait l’importance du tourisme pour le développement des économies locales en difficulté et 3) pouvait apparaître injuste pour les acteurs touristiques du territoire dont l’engagement  environnemental était réel. Il nous faut donc apporter ici des précisions sur la position de l’Atécopol vis-à-vis de la politique touristique régionale.

Tout d’abord, il nous faut insister sur le fait que l’atelier n’est pas auteur de la lettre. De plus, signer une tribune ou un texte collectif est toujours un acte délicat : il faut accepter certaines formulations ou certains propos avec lesquels on n’est pas forcément toujours en plein accord, afin de donner du poids à une orientation générale. De ce fait, nous sommes bien sûr navrés si certains passages ont pu paraître blessants à l’endroit des équipes régionales et plus généralement des acteurs du tourisme de la région, dont nous ne remettons pas en cause la sincérité du souci environnemental.

En revanche, l’esprit du texte correspond tout à fait aux positions défendues par l’Atelier depuis sa création (cf. son manifeste) : il s’agit de pointer du doigt les incompatibilités entre les politiques publiques ou privées et l’adoption d’un mode de vie à l’empreinte environnementale soutenable. Dans cette optique, la communication de la Région autour du plan tourisme laisse craindre que l’urgence climatique ne soit pas pleinement prise en compte. Ainsi, aux côtés des politiques effectivement durables qu’elle peut mettre en œuvre, une partie au moins du plan tourisme s’inscrit dans une logique qui va à l’encontre des enjeux écologiques : attractivité fondée sur le rayonnement international, inscription de la région dans les circuits économiques mondialisés, appui au développement des stations de ski sans condition, etc. Ces intentions se retrouvent tant dans les déclarations de la Présidente de Région relayées par La Depêche que sur la page web de présentation du plan tourisme en Occitanie. Ainsi, le tourisme régional est avant tout présenté comme un moteur de croissance pour l’Occitanie et une condition de la vitalité de ses territoires. Cette manière d’assujettir les politiques publiques au développement économique se heurte pourtant aujourd’hui nettement au mur écologique. Bien sûr, nous n’appelons pas à sacrifier l’économie d’Occitanie sur l’autel de l’environnement, mais il est crucial aujourd’hui d’adopter une autre conception de l’économie.

L’importance de changer de logique

En l’état actuel des connaissances académiques sur la question environnementale, si l’on prend au sérieux les alertes du GIEC, de l’IPBES et de tout un ensemble d’autres observatoires des dégradations environnementales, notre modèle économique n’est pas soutenable. Celui-ci, fondé sur la croissance, la compétitivité, les échanges internationaux ou encore le développement permanent d’infrastructures et de technologies via l’innovation, est responsable de nombreuses problématiques environnementales et sociales. Or, le plan d’investissement régional pour le tourisme est profondément imprégné d’une idéologie [1] économiste basée sur la croissance et le productivisme, pourtant incompatible avec l’organisation d’une société durable [2]. Ainsi, les éléments de langage de la communication de la Région sur le plan d’investissement relèvent pleinement de l’envahissement de la pensée politique par ces logiques économiques. Il y est question d’attractivité, de compétitivité et de top des classements, de labellisation, de projets, d’innovation, d’objectifs de croissance, de publicité massive, d’indicateurs chiffrés de performance, etc [3]. Sans vouloir pousser trop loin la critique, comment ne pas voir à l’œuvre la logique de la démesure dans le choix de la rhétorique qui entoure les critères d’attribution du label tourisme Occitanie : « un marché très concurrentiel dominé par des critères d’hyper-satisfaction, d’hyper-information et d’hyper-rapidité où les touristes souhaitent en plus vivre et partager des expériences ! » ? Cette rhétorique, généralement attribuée au discours néolibéral, n’est pas qu’un simple vernis. Au contraire, comme le soutiennent économistes et sociologues, elle permet à la fois de justifier, de consolider et de propager les logiques non soutenables de la croissance, de la marchandisation et de la compétition. Aussi, le fait que cette rhétorique enrobe le plan tourisme de la région, et plus généralement une bonne partie des politiques publiques, peut légitimement inquiéter sur les effets néfastes qui pourraient en résulter.

Notre critique porte donc moins sur les ambitions louables de la Région en matière environnementale que sur les moyens mis en œuvre pour les atteindre. Quelles que soient les professions de foi « durables » ou humanistes qui entoureront le plan tourisme, celles-ci ne pourront être crédibles (et surtout efficaces !) qu’à condition d’inventer d’autres manières de faire de la politique, c’est-à-dire d’envisager le bien commun. Les alertes scientifiques sont claires : aujourd’hui, le maintien de l’habitabilité de la planète dans des conditions raisonnables pour l’ensemble du vivant impose une profonde réforme de nos modes de vie. Cette réforme va de pair avec un changement de philosophie politique, car l’économisme, et le modernisme universaliste qu’il a pris en charge (en le galvaudant à bien des égards), ne sont plus capables de tenir leurs promesses d’aisance pour tous, et surtout pas à un coût écologique acceptable. Or, en l’état, il nous semble malheureusement que la conception du bien commun adoptée par la Région reste prisonnière de ces logiques économistes et modernistes qui dégradent depuis trop longtemps le système Terre.

Cette philosophie politique sous-jacente s’exprime, outre la rhétorique économique que nous venons de relever, dans plusieurs éléments de la communication autour du plan tourisme. Nous les détaillons ici, afin d’expliciter notre critique lorsque nous contestons publiquement la politique touristique de la Région : il s’agit de la question du développement, de l’emploi, des labels et de la compétitivité.

Qu’est-ce que le développement ?

Tout d’abord, la politique touristique régionale s’inscrit dans la recherche d’un équilibre entre développement économique et préservation de l’environnement. Cette formule, habituelle dans les politiques publiques depuis les années 1970, a jusqu’à présent accompagné et nullement empêché l’accélération des dégradations de l’environnement. Elle est par ailleurs représentative de la vision du développement adopté par la Région : un développement surtout quantitatif et peu qualitatif, un développement fondé essentiellement sur la croissance économique, et un développement qui avoue être en contradiction avec les impératifs environnementaux. Comment donc soutenir une telle politique qui elle-même admet ses travers ? L’urgence écologique ne demande plus d’« équilibre » entre développement et environnement, mais une révolution dans la relation à l’environnement et une reconception totale de l’idée même de développement.

En effet, le concept de développement, surtout lorsqu’il se jumelle si fortement avec celui de croissance économique, porte avec lui tout un ensemble de présupposés sur la « modernité », le « progrès », le « confort » ou encore la « réussite ». La littérature académique l’a largement exposé [4] : le « développement » sans contenu (ou plutôt dont le contenu économique et moderniste passe pour naturel) est un vecteur d’exploitation de la terre et des hommes, d’affaiblissement des solidarités locales, de réduction des rapports sociaux à des rapports marchands, ou encore d’assujettissement des esprits à la recherche d’un « toujours plus » aliénant. Que des nuances ou des limites soient à apporter à la radicalité de cette analyse, c’est certain, mais cela n’enlève rien au fait qu’il est aujourd’hui impératif de sortir au plus vite de ces logiques si l’on veut préserver l’habitabilité de la planète.

Le procès est ici bien sévère, et nous ne suggérons bien sûr pas que la Région soit coupable de tous ces maux, mais nous ne pouvons manquer de remarquer que sa politique participe au moins en partie à ce genre de phénomènes.

Car ce n’est pas « le voyage » ou « le tourisme » que le plan d’investissement promeut, mais une certaine conception du voyage et du tourisme. En effet, ce sont des voyages internationaux pour les classes moyennes des pays émergents ; ce sont des loisirs marchands dont la Région n’interroge pas le coût écologique (les études d’impact de la fréquentation et de « capacité de charge » progressent en ce sens) ; ce sont des semaines en chambre d’hôte d’où l’on butine les « Grands Sites » alentour. Certes, les financements permettront peut-être également l’émergence de quelques propositions « alternatives », mais cela sera à coup sûr marginal, puisque le fonctionnement du plan par « appels à projets » fait que ce sera presque toujours la viabilité sur le marché qui commandera. Pouvons-nous encore feindre de croire que ce marché sera à même de préserver notre environnement et nos territoires, notamment quand les accords de Paris nous demandent de réduire notre empreinte environnementale non pas de manière importante, mais de manière massive ?

Alors, encore une fois, l’enjeu est dans la créativité : aujourd’hui nous devons faire autrement. C’est impératif, et c’est urgent. La Région s’engage dans des politiques comme celles du Plan Climat Air Energie Territorial (PCAET), du budget participatif changement climatique, ou de l’énergie décarbonée. C’est bien dans cette même direction que devrait aller la politique touristique, en adoucissant et en relocalisant les mobilités (dans une région qui compte des villes importantes et donc un grand bassin de clientèle, avec Toulouse, Perpignan, Montpellier et, tout près, Bordeaux, Pau, Bilbao, Saragosse ou Barcelone) et en faisant des arbitrages forts qui se situent en cohérence avec les grands constats scientifiques sur le climat et la biodiversité comme par exemple :

- refuser le soutien aux canons à neige et plus généralement sortir de l’impasse écologique et financière de l’aide aux stations de ski pour l’enneigement artificiel.

- favoriser les rénovations plutôt que la fuite en avant immobilière.

- développer la desserte ferroviaire, s’il le faut au détriment des routes.

- soumettre les aides régionales accordées aux sites touristiques d’Occitanie à des actions favorisant uniquement les modes d’accessibilité non carbonés, les politiques de rénovation thermique et la création d’hébergements touristiques écologiques [5].

- rendre obligatoire la régulation des flux pour éviter le surtourisme et les surfréquentations à fort impact sur l’environnement – là aussi, nous disposons d’expérimentations mondiales très efficaces, notamment en Nouvelle-Zélande ou au Canada [6].

- favoriser des économies résilientes dans lesquelles le tourisme n’est qu’un complément pour l’équilibre économique et social local.

Des moyens d’intervention sont connus et désormais maîtrisés dans des sites pilotes (anglo-saxons et autrichiens, pour la plupart, mais pas seulement). La recherche opérationnelle a mis au point des outils pour éviter le surtourisme et maîtriser les flux. Il faut désormais que la technostructure qui accompagne les politiques publiques (offices de tourisme, agences départementales du tourisme, comité régional du tourisme, direction du tourisme) s’empare de la question et décide de passer à l’acte. Sur tous ces sujets, les compétences sont nombreuses sur le site Toulousain.

Chantage à l’emploi

Penser différemment, cela impliquerait par ailleurs de sortir de la conception de l’emploi et du dynamisme économique qui étouffe les politiques publiques. Ainsi, la Région défend son action par la nécessité de ramener de l’activité économique dans nos territoires. Évidemment les populations des régions françaises ont besoin pour s’épanouir d’un territoire actif et dynamique. Mais cette activité et ce dynamisme ne passent pas de facto par la soumission aux logiques marchandes, aux impératifs budgétaires, ou à l’exigence de rentabilité. Ainsi par exemple, de nombreuses études émergent aujourd’hui autour du concept de « Bien vivre » ou de « buen vivir » développé notamment à partir de l’Amérique Latine [7] : le fait est que la croissance économique n’est pas un critère premier pour nombre de personnes qui revendiquent, à travers le monde de « bien vivre ».

Aussi, si le faible « dynamisme » d’une localité devient préoccupant, n’a-t-on pas d’autres solutions que de compter sur le tourisme pour la « sauver » ? Car à rester enchainé à la logique de la rentabilité, il y a fort à craindre que celle-ci applique comme partout ailleurs son activité destructrice. Des études et recherches dans les grands sites d’Occitanie ou de France (y compris les recherches menées dans le cadre du Plan Urbain Construction Architecture par le Ministère de l’Ecologie) [8] montrent toutes, en effet, que la logique du développement et de la marchandisation des sites architecturaux et naturels a atteint le cœur des projets d’aménagement et contribue à la défiguration des cadres de vie, des conditions de vie des populations et des écosystèmes. Le branding territorial est devenu un prédateur de la planète sans précédent, et les politiques touristiques menées sans cette préoccupation en sont l’alibi tout autant que l’outil.

Sur le plan de l’histoire des idées politiques, la position adoptée par la Région sur la question de l’emploi et du tourisme est caractéristique de ce que les économistes appellent parfois le « compromis social-démocrate avec le capitalisme » : au cours des années 70, les tenants de l’économie libérale ont réussi le tour de force de faire apparaître le travail salarié et la croissance économique comme les seuls leviers de l’amélioration des conditions de vie de la population. Aujourd’hui il semble que beaucoup, même au sein de la gauche la plus sincère et la plus sociale, ne savent plus penser sans faire allégeance à l’évidence que seul le marché, dans sa forme la plus aride, est capable de dynamiser une région et d’apporter des bénéfices sociaux à ses habitants. Mais il faut mesurer à quel point cette idée qui paraît à beaucoup une évidence inébranlable aujourd’hui est une exception historique, voire géographique : elle n’aurait pas eu le moindre sens il y a encore quelques décennies, et elle n’en a pas plus pour les communautés les moins « modernes » de l’humanité contemporaine [9]. Bref, au risque de nous répéter, ce que l’urgence écologique commande aujourd’hui au politique, c’est de faire preuve d’inventivité et d’audace, et de ne pas se cantonner aux vieilles recettes du dynamisme économique et du productivisme des Trente Glorieuses, qui aujourd’hui sont en échec tant sur le plan social qu’environnemental. Si les années 90 pouvaient éventuellement encore permettre de croire à la fable de la croissance, les crises à répétition, l’état de la planète, la colère des peuples, le creusement des inégalités [10] devraient aujourd’hui nous faire réfléchir à deux fois avant de céder au chantage à l’emploi.

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour implorer de « réinventer le travail »[11] et surtout pour le sauver d’une conception étriquée de la rentabilité économique [12] tant il est clair que redonner son épaisseur sociale au travail est aussi un enjeu écologique [13]. Les politiques publiques doivent se saisir de cette thématique majeure au vu des évolutions de modes de vie qui seront nécessaires, de gré ou de force, dans les années à venir.

Le label, ou la marchandisation du non marchand

Sur un autre registre, la philosophie politique marchande qui sous-tend la conception régionale du tourisme est parfaitement illustrée par les 262 labels qui sont le fer de lance de sa politique « durable ». Les labels sont avant tout des outils économiques : ils sont des arguments de vente, des instruments de gestion, et surtout un moyen d’internaliser des éléments qualitatifs, autrement dit de rendre du non marchand compatible avec la logique du marché. Les conséquences de ce mode de gestion dans le domaine de l’environnement en général et du patrimoine en particulier sont bien connues : il s’agit moins de favoriser une gestion éthique des espaces labellisés que de respecter des critères bureaucratiques et d’entrer dans des logiques de compétition et de distinction sur fond d’uniformisation [14]. Au final, si les labels peuvent bien dans certains cas être des instruments de gestion écologique, ce n’est souvent qu’à la marge [15]. Par ailleurs, la labellisation est en grande partie une industrie [16] dont le rôle est évidemment moins la poursuite du bien commun que la recherche de rentabilité. La certification que propose la Région vient ainsi avec son lot de consulting, coaching et expertise marketing [17] dont les logiques strictement commerciales sont bien sûr patentes. Aussi, il est légitime de douter que ce modèle « start-up », avec toutes les dispersions budgétaires qu’il implique, soit vraiment optimisé en ce qui concerne la protection de l’environnement. En revanche, avec sa lourdeur administrative, ses critères pas toujours pertinents, et son obligation à s’inscrire dans des pratiques de mise en scène de soi publicitaire, il est tout à fait possible que la labellisation décourage des initiatives formidables du points de vue écologique mais peu acculturées au marketing touristique et à la constitution de dossiers de subvention.

La compétition contre la qualité de vie

Enfin, et dans la lignée de ce qui précède, la politique touristique régionale s’inscrit dans une optique claire de compétitivité. Or, nous l’avons assez répété, la compétition, comme elle est organisée par les logiques néolibérales, est au cœur des problèmes environnementaux que nous devons maintenant prendre en main. D’autant plus si nous voulons respecter les accords de Paris, ce n’est plus de compétition dont nous avons besoin, mais bien de solidarité, d’objectifs communs ambitieux, et surtout d’une profonde libération de nos imaginaires de l’hégémonie économiste. Et puis, pourquoi devrions-nous être compétitifs ? Pour « piquer » les touristes de PACA ou de Nouvelle-Aquitaine ? Ou peut-être de l’Espagne ou du Maroc ? La lutte de tous contre tous pour un gain hypothétique d’emplois ou quelques points de croissance n’est plus un modèle supportable, s’il l’a un jour été.

De surcroît, la compétitivité se mesure à l’aune des résultats comptables et d’indicateurs comme le PIB. Or, nous ne savons pas valoriser la qualité sociale ou environnementale d’une entreprise, pas plus que les indicateurs comme le PIB ne sont capables de nous dire s’il fait bon vivre dans un territoire, et encore moins si une activité participe ou non à la catastrophe climatique. Nous savons pourtant bien faire la différence entre l’importance pour la collectivité entre un berger qui entretient la montagne et un vendeur de cartes postales, mais notre système économique nous rend totalement aveugles à ce type de distinction [18]. Pour revenir au plan tourisme, la compétition économique est ainsi un bon moyen d’écraser tout un ensemble de valeurs qualitatives comme la qualité de vie, la profondeur des relations sociales, l’authenticité des lieux et des gens, le respect du patrimoine, etc. « Bien vivre » dans un lieu dépend moins de la richesse économique qui y est créée abstraitement que de la richesse des relations qui s’y tissent et du sens que l’habiter prend pour l’habitant [19].  Ainsi, et au risque de grossir le trait, qu’un enfant du pays de l’Aveyron se transforme en vendeur de cartes postales pour touristes indiens n’est sans doute pas le meilleur moyen de donner du sens à sa façon d’habiter le territoire. Lui permettre d’acheter un vélo électrique ou une voiture hybride (avec tous les effets rebond et les déplacements de pollutions que produisent ces technologies) ne règlera sans doute pas vraiment non plus son problème d’isolement. Au contraire, favoriser l’agriculture locale, les circuits courts, le maillage du territoire par des transports en commun efficaces, les commerces de proximité, l’activité sportive et culturelle dans les petites localités aura sans doute beaucoup plus d’impact sur le dynamisme de l’Aveyron. Ce dynamisme-là ne fera certes pas exploser le PIB du département, mais il remplira le cœur de ses habitants.

Ce n’est plus l’heure de l’« équilibre »

Ainsi, « développement économique », « nécessité de l’emploi », « labellisation » et « compétitivité » résonnent pour nous comme les chevaux de Troie du néolibéralisme et surtout comme la continuation à peine voilée de politiques qui ont sinistré nos régions depuis 50 ans. Il nous apparaît même étonnant qu’à ce jour, une gauche humaniste puisse encore sincèrement croire à l’investissement, à l’innovation, à l’attractivité et à la compétitivité comme levier pour améliorer le sort des plus démunis et des écosystèmes. Le marché ne résoudra pas les problèmes qu’il crée. C’est au contraire de politique dont nous avons besoin. Une politique qui porte les valeurs de la sobriété, de la simplicité, de la convivialité et de la coopération. Or, le plan de 100 millions d’euros pour le tourisme en Occitanie nous semble aller radicalement à l’encontre de cet idéal. A l’heure de l’urgence écologique, nous ne pouvons plus accepter d’entendre parler d’équilibre, car l’équilibre dont il est question consiste à détruire la planète tout en satisfaisant, souvent à la marge, quelques revendications écologiques et sociales.

Nous ne remettons pas en cause l’humanisme ou la volonté sincère des acteurs politiques du territoire. Nous savons les pressions que subissent les postes à responsabilité, et nous savons combien il est difficile de s’extirper de l’hégémonie économiste. Mais si la politique régionale veut être à la hauteur des ambitions de justice sociale et environnementale qu’elle affiche, il est de notre responsabilité de dire publiquement que le plan tourisme s’inscrit dans la mauvaise voie. La lassitude devant des politiques qui se disent écologiques tout en s’inscrivant dans des logiques de compétition internationale est aujourd’hui forte, en Occitanie comme ailleurs. Nous ne pensons bien sûr pas que l’Occitanie soit plus responsable que d’autres ; nous sommes en revanche convaincus qu’en tant que grande région européenne elle a un rôle historique à jouer. La tribune parue sur Médiapart était, pour nous, un moyen d’inviter ses élu-e-s à prendre résolument ce tournant écologique.

[1]          Ne nous méprenons pas sur le sens à donner au terme idéologie ici. Il ne s’agit pas de dire que l’économie n’impose pas des contraintes bien réelles. Nous sommes parfaitement conscients de l’importance de l’activité économique pour nos territoires. Nous savons bien, par exemple, qu’il faut parfois faire des compromis avec des industries aux pratiques environnementales et sociales critiquables pour « sauver l’emploi ». Cependant, il est aujourd’hui crucial d’arriver à se désengager des pressions que ce type de fonctionnement a créées, et cela passe par un effort conceptuel permettant de ne pas assujettir toutes nos politiques aux soi-disant « impératifs » économiques et budgétaires. La capacité à penser en dehors du cadre économiste est un enjeu majeur pour des politiques soutenables.

[2]          Les derniers rapports du GIEC mènent à la conclusion que seule une perspective de décroissance est réaliste pour respecter les accords de Paris et maintenir la température moyenne de la planète en dessous de +1.5°C par rapport au niveau préindustriel. Cf. notre analyse sur le sujet.

[3]          Chacun de ces concepts fait l’objet d’une critique raisonnée dans la littérature académique : les mirages de l’attractivité, les méfaits de la compétition dans les secteurs du bien commun , la réduction de valeurs qualitatives en valeurs marchandes par les labels, le projet comme nouveau moteur du capitalisme et constitutif d’une anthropologie moderne bien spécifique, l’innovation comme vecteur de la transformation néolibérale de l’économie, les KPI comme outils de gestions aux effets pervers

[4]          On se reportera par exemple à des ouvrages tels que « Le développement, histoire d'une croyance occidentale », « Survivre au développement » ou « Critique du développement exponentiel » et plus généralement à toute la littérature anglo-saxonne sur le « post-development ».

[5]          L’architecture sait le faire, nous avons les expériences très positives de l’architecture écologique du Vorarlberg avec son modèle social, économique et culturel remarquable.

[6]          Pour un développement de ces questions, et un focus sur le cas particulier des Pyrénées, voir ici.

[7]          Pour un aperçu de la question, voir ici.

[8]          Pour une revue des études sur le sujet voir ici.

[9]          Ce constat se retrouve de manière limpide chez un économiste classique comme Karl Polanyi qui montre en quoi « le » marché, l’hégémonie du travail marchand, et sa rationalité instrumentale détachée du social et de la nature, sont une invention récente.

[10]        À ce sujet on s’intéressera aux analyses médiatisées de Thomas Piketty sur le creusement des inégalités au cœur de l’organisation capitaliste depuis les années 1970 ; aux effets profondément délétères des inégalités sur la santé générale des sociétés que documentent les épidémiologistes Kate Pickett & Richard Wilkinson ; ou encore aux travaux de Jason Hickel sur la manière dont les politiques de développement censées réduire les inégalités renforcent en fait les écarts entre les plus défavorisés et les plus riches.

[11]        Les travaux de Dominique Méda par exemple ont acquis une certaine visibilité médiatique. La place du travail dans la refondation d’une société soutenable est par ailleurs au cœur de nombreuses réflexions, qu’elles soient radicales, ou plus modérées. Une tribune, certes partisane, mais néanmoins informée, donne un bon aperçu de ces enjeux.

[12]        Pour une discussion de l’élargissement de la conception de la rentabilité aux dimensions sociales et environnementales, voir par exemple Quelles normes comptables pour une société du commun ?

[13]        Voir à ce sujet les propositions stimulantes compilées ici.

[14]        On trouvera aux liens suivants des développements sur la labélisation comme marchandisation ; les ecolabels touristiques comme forme de branding ou encore sur les effets de distinction, de compétition et d’uniformisation qu’ils produisent.

[15]        Une revue de la littérature internationale conclut ainsi prudemment que si la complexité du sujet ne permet pas de tirer des conclusions affirmées sur l’efficacité environnementale ou non de l’écolabellisation, les études les plus pessimistes considèrent que « Eco-labelling schemes result in the distortion of information, the distortion of prices and the distortion of trade flows. They inhibit product development and result in the consumption of more scarce natural resources and more harmful emissions to the environment than would be the case if they were absent » tandis que les plus optimistes se contentent de noter que « regarding forestry issues, certification is one of many actions to be taken to protect the environment, though, as such, it is highly unlikely that certification will be the ultimate solution to forest depletion ».

[16]        À ce propos, voir cet article.

[17]        Le site du label assure ainsi une offre d’ateliers « animés par un expert reconnu » qui « abordent différentes thématiques autour du marketing et du e-tourisme (Tourisme et Internet) » avec des modules de « suivi de l’e-réputation », ou encore des financements publicitaires de reportages photographiques.

[18]        Rappelons la leçon d’un des théoriciens phares de l’économie classique, Léon Walras à propos de l’utilité en économie : «  il n’y a pas davantage à tenir compte ici de la moralité ou de l’immoralité du besoin auquel répond la chose utile et qu’elle permet de satisfaire. Qu’une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade, ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c’est une question très importante à d’autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas, et peut même l’être plus dans le second que dans le premier ». Si l’usage descriptif de cette conception a des vertus en économie théorique, on voit bien le problème qu’elle pose lorsqu’elle devient un instrument de gestion politique.

[19]        Sur l’importance politique de « l’habiter » voir par exemple les travaux de F. Barbe.

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