Atenco
Abonné·e de Mediapart

29 Billets

1 Éditions

Billet de blog 16 avr. 2009

C’est Zepeda qui l’a dit

Atenco
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est Zepeda qui l’a dit
JEAN-PIERRE PETIT-GRAS

«… sans autre chemin que celui que me tracent les lois du
destin, aveugle et désespérée, je descendrai les pentes
escarpées… »
Pedro Calderón de la Barca.


JOSÉ COURT, IL COURT aussi vite que peuvent le porter ses
jambes affolées sur le sentier qui descend vers la rivière,
glissant sur la terre mouillée, tordant ses chevilles sur les
pierres accroupies comme de grosses tortues grises, se retenant
aux lianes luisantes, recevant les gifles fraîches des
larges feuilles de bananiers. José court, il court sur ce sentier
que l’autre jour Maria et lui ont descendu la main dans la
main, la tête dans les rayons de lune, enivrés du parfum obscur
de mille fleurs invisibles. Il se souvient en un éclair de son
rire quand, il y a quelques années, à la terrasse du Madrid,
Celia avait annoncé à la cantonade, sur le ton de certitude sans
faille qui lui était habituel dans ce genre de discussion, que
des scientifiques venaient de confirmer la vieille théorie du
film de toute ta vie qui se déroule en quelques minutes ou
quelques secondes quand l’heure de ta mort arrive. Pour le
moment, José court, il sait que l’essentiel est d’arriver à la
rivière, de la traverser en sautant de rocher en rocher, au dessus
de la cascade, mais il ne peut s’empêcher de penser à
Maria, à Celia, à ses frères et soeurs, à sa mère, au combat fou
qu’ils ont engagé depuis deux ans aux côtés des plus démunis.
Il repense à la petite musique au téléphone, aux menaces,
aux rassemblements devant la cathédrale, aux discours de
l’évêque Samuel Ruiz et aux marches pour la justice et contre
la sale guerre organisées à travers les rues colorées de San
Cristobal. Dans la ville qui, après bien sûr les dizaines de
générations de ces Mayas sortis de nulle part, mais avant, bien
avant les actuels gouvernants corrompus de Tuxtla, est devenue
la leur, parce qu’elle a accueilli ses ancêtres. Des ancêtres
qui, certes, avaient tué, pillé, volé et installé brutalement un
pouvoir colonial, implacable et béni par l’Église, et qui pourtant
avaient fini par aimer cette terre violée, comme on aime
un objet précieux dont peu à peu on a oublié qu’il est mal
acquis. Ces ancêtres qu’il partage avec ceux qui aujourd’hui
ne lui ont pas pardonné la pire des trahisons, le soutien à la
révolte insolente du gueux, de l’Indien zapatiste.
Tout à l’heure, quand José, échappant aux griffes de ses agresseurs,
s’est jeté comme un dératé dans le talus qui borde la
route, à une cinquantaine de mètres du départ du sentier qu’il
a pris l’autre soir avec Maria, les autres ont hurlé leur dépit,
leur haine et leur colère avant de se lancer à ses trousses sous
les grands arbres noirs de la nuit.
Maintenant il est là, rat transi tapis sous un gros tronc par
endroits rugueux comme un crocodile et ailleurs visqueux
comme un serpent, tremblant de toute son âme malgré la tiédeur
du soir, à quelques pas du courant qui gronde, rassurant
et terrible à la fois. Il n’a pas pu atteindre l’autre rive avant
l’arrivée des autres qui l’attendent avec leurs torches et leurs
revolvers, pleins de cris et de menaces. Il ne peut s’empêcher
de revoir les yeux de feu et de lumière de Maria, et ses jupes
qui cachaient des brassées d’arômes, et les moustiques et les
autres insectes qui dansaient comme des lucioles sous la lune,
et les reflets d’argent aux feuilles des arbres, dans les plis de
l’eau. Et José se prend à espérer lâchement que tout ça, Maria,
San Cristobal, la manifestation de l’autre jour et les priistes,
ce n’est qu’un vaste rêve inutile, que son corps mouillé l’autre
soir n’a jamais existé, qu’il ne l’a pas tenue entre ses bras
émerveillés, et que bientôt ce sera le retour de l’aube et le
retour tranquille sur la berge apaisée du fleuve vert…
Les autres se sont rapprochés, sûrs d’eux, de leur force, de
leur nombre. L’un d’eux l’a aperçu enfin, il hurle, le triomphe
du tigre, les autres brandissent les bâtons. Une heure plus tard
José Jesús, charpentier et crucifié, n’est plus qu’un tas d’os
brisés, de chair sanguinolente et de vêtements déchirés, à
demi inconscient, jeté sur le plancher nu de la camionnette
des paramilitaires, et l’odeur d’huile se mêle à celle du sang
qui emplit sa bouche et obstrue son nez cassé, et si la respiration
ne lui arrache même pas de cris de douleur, c’est qu’il
ne peut plus rien dire, et le souvenir de Maria commence à
s’estomper, la douceur et le goût de cannelle de ses seins dansent
à peine dans sa cervelle aux trois-quarts éteinte. La dernière
chose perçue par José, avant de sombrer dans la rivière
sans fin qui sent l’huile et l’acier, c’est une phrase dont il ne
comprend pas très bien le sens, et ça n’a d’ailleurs plus du tout
d’importance : « Vous pouvez le liquider, c’est Zepeda qui
l’a dit ».

Ce récit a été écrit en hommage à la mémoire de José Jesús
Hidalgo, militant chrétien enlevé à San Cristóbal de las Casas,
État du Chiapas au Mexique, et assassiné par une police parallèle
du PRI (le parti au pouvoir) en juin 1999. Sa mère a reçu,
quinze jours après l’enlèvement, un crâne humain nettoyé à
l’acide, le crâne de José. Après avoir recueilli le témoignage
de la famille, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à sa mort.
Comme dans presque tous les récits, il y a des anachronismes,
un personnage, un dialogue qui n’est exactement à sa place,
entre rêve et réalité. Mais l’histoire est vraie, comme il est vrai
que Zepeda, Eraclio Zepeda, est aujourd’hui ambassadeur de
son pays à l’UNESCO.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Gouvernement
Le malentendu Pap Ndiaye
Insulté par l'extrême droite et critiqué par certains partisans de Macron, le ministre de l'éducation nationale est en réalité un modéré, loin des caricatures indigénistes et des procès en wokisme. Mais, entouré de proches de Jean-Michel Blanquer et du président, Pap Ndiaye aura du mal à s’imposer.
par Joseph Confavreux et Ellen Salvi
Journal — Climat
Face à la sécheresse, organiser collectivement la solidarité
La sécheresse est en train de dévaster l’Inde et le Pakistan. Ce type d’épisode, de plus en plus fréquent, ne se limite plus aux pays en voie de développement. En France, une vingtaine de départements font déjà l’objet de mesures de restriction d’eau.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Asie
Au Pakistan, la température frôle les 50 °C et accable les plus pauvres
Classé en 8e position parmi les pays les plus à risques face au changement climatique, le Pakistan vient de subir une vague de chaleur quasi inédite. D’Islamabad à Karachi, des millions de personnes ont fait leur possible pour assurer le quotidien dans des conditions extrêmement difficiles.
par Marc Tamat
Journal — Gauche(s)
Parlement : ce que peut espérer la Nupes
Et si la gauche devenait la première force d’opposition au Palais-Bourbon en juin prochain ? Un scénario plausible qui pourrait, dans une certaine mesure, transformer le paysage politique, explique Olivier Rozenberg, spécialiste de la vie parlementaire.
par Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
Couple binational : le parcours du combattant
Si on m’avait dit auparavant, qu’en 2021 je serais mariée, j’aurais éclaté de rire ! Pourtant, par amour, on est capable de tout.
par Amoureux Au ban public
Billet de blog
Mineur·es en danger à la rue, il est urgent de les protéger !
« Les droits de l’enfant ne se discutent pas, encore moins au profit d’affichages politiciens de “lutte contre l’immigration”. » Face au nombre croissant d’enfants migrants en grand danger faute de prise en charge, une soixantaine d'associations locales de terrain et d'organisations nationales tirent la sonnette d’alarme. Ils demandent que « la présomption de minorité soit inscrite explicitement dans la loi. »
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Accès au droit des étrangers : régularisons l’administration !
Des élus de la République, des responsables associatifs, des professionnels du droit et autorités administratives intervenant dans le 20e arrondissement, et à Paris, sonnent la sonnette d'alarme. La prise de rendez-vous dématérialisée auprès des préfectures en vue de déposer des demandes de titres de séjour est devenue quasi impossible. « La déshumanisation et le dévoiement des services publics sont à leur comble ! » 
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
A quoi sommes-nous sensibles ?
La mort des non Occidentaux semble invisible. Qu’ils soient Syriens, Afghans, Nord Africains, du Moyen Orient, d’Asie... Ils sont comme fantomatiques, presque coupables d’effleurer notre champ de vision.
par Bruno Lonchampt