Hollande chez Bourdin ou la fin de la présidence

Ce devait être un événement. Ce fut une catastrophe. L’une de ces ruptures qui passent inaperçues, mais annoncent la fin d’un régime.

En apparence, une opération gagnant-gagnant. BFMTV offrait au Président son audience populaire et obtenait en contrepartie la reconnaissance de son rôle d’acteur médiatique majeur. Le Président, de son côté, consentait à la séance de torture bourdinienne, ce qui devait lui permettre de renouer le dialogue avec les Français, et de parachever ainsi la relance de son quinquennat.

L’interview terminée, la controverse politico-médiatique reprit ses droits. Le Président avait-il répondu aux attentes des Français ? Bonne ou mauvaise prestation ?  Quelles nouvelles annonces ? Etc.

En apparence, rien que du normal. Et pourtant, tout venait de changer, au détour de cet échange :

« François Hollande, je vais encore plus loin : absence de résultats, amateurisme, manque d’autorité… Est-ce que vous êtes à la hauteur de la fonction ?...

– C’est aux Français d’en juger.

– … franchement ? »

Jean-Jacques Bourdin venait de faire son travail : donner à entendre la déception des gens, ou leur colère, et mettre l’interlocuteur au pied du mur. Enfin quelqu’un osait dire au chef de l’État ses quatre vérités. Enfin le journalisme plaçait la présidence à hauteur de peuple.

Grand moment de démocratie. Ou peut-être tout à fait le contraire.

« Est-ce que vous êtes à la hauteur de la fonction ?... franchement ? » Que peut signifier pareille question ? Cela n’a pu échapper à personne. Puisque le Président ne pouvait y répondre, sauf – par le non comme par le oui – à se ridiculiser, il ne s’agissait pas d’une question, mais d’un jugement, d’un verdict. Celui des gens, dirait sans doute Jean-Jacques Bourdin pour sa défense. Peut-être. Sauf que, prononcé en face à face, le journaliste dans le rôle du chasseur et le Président dans celui de la proie, cette question rhétorique équivalait à un soufflet.

Souvenons-nous quelques instants de l’époque où la présidence était encore une fonction verticale, ou même des premiers mandats horizontaux. « Est-ce que vous êtes à la hauteur de la fonction ?... franchement ? » Aurait-on pu s’adresser de la sorte à Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac, François Mitterrand – sans parler de Charles de Gaulle ? Que s’est-il donc passé pour que semblable question devienne possible ?

Peu importe ici de savoir si François Hollande a échoué ou pas, dans quelle mesure il est lui-même responsable de son impopularité, s’il aurait pu faire mieux, si une autre politique ne serait pas souhaitable… Hollande chez Bourdin, ce n’était pas un débat de fond, mais le spectacle d’une métamorphose, celle du rapport entre médias et pouvoir politique, et au-delà entre la société et sa représentation. Hollande chez Bourdin, c’était le Président qu’on appelle par son prénom et son nom, comme si la fonction était secondaire, comme si l’on pouvait parler n’importe comment à l’homme incarnant le peuple français. Hollande chez Bourdin, c’était la présidence traînée dans la boue.

Alors, bien que le Hollande bashing soit très à la mode, ne devrions-nous pas détourner un peu nos regards du Président et nous interroger sur cette métamorphose ? Ce qu’il s’est passé, pour que la question de Jean-Jacques Bourdin devienne possible, ce n’est pas la montée du mécontentement. C’est le retour – comme un peu partout en Europe – du mépris de la démocratie. C’est la dérive populiste d’une partie des médias. C’est l’affaissement de la parole politique, construite autour des sondages plutôt que d’une vision de l’avenir. C’est l’oubli du fait qu’en démocratie, la vie publique, quoique fondée sur le principe d’égalité, est impossible sans asymétrie, c’est-à-dire sans respect de la plus haute fonction, et donc sans égards pour la personne qui l’endosse.

Tout cela a fini par rendre la présidence impossible. Non pas celle de François Hollande, mais la présidence comme telle. Cela ne serait pas grave s’il ne s’agissait que de l’épuisement de la Ve République. Une VIe, mieux conçue, est certainement possible. Mais il est à craindre que ce qui se trouve atteint aujourd’hui en France ne soit rien de moins que le désir de démocratie lui-même.

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