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Billet de blog 27 janv. 2022

Ehpad Orpea, gueule de bois libérale

Le monde privé a effectué un travail de sape intensif et constant depuis 40 ans pour persuader les citoyens qu'ils devaient eux-mêmes se désarmer et se déposséder pour, un jour, espérer prospérer. Non seulement cette prospérité n'arrive pas mais en plus les citoyens perdent année après année services, protections, sécurités et patrimoines collectifs.

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Ehpad Orpea, gueule de bois libérale

Souvenirs des années 90 et 2000, à l'époque où les médias vantaient en boucle le miracle libéral, l'inégalable efficacité du privé et de ses aventuriers (Tapie, Messier, Jobs, etc). Des sortes de demi-dieux, les Stakhanov de l'ère libérale. Je n'exagère rien, l'ennemi était même désigné : le secteur public. Jugé archaïque, ringard, gabegique, accaparé par des armées de fainéants, d'incapables et de syndicalistes. Nous étions alors bombardés de soirées spéciales TOP 10 dépenses inutiles des collectivités, de journaux TF1 où Pernaut nous contait une énième fois l'effroi des petits patrons asphyxiés d'impôts et de taxes, de reportages sur la réussite des modèles allemands ou américains qui n'avaient pas peurs des privatisations et des baisses d'impôts. Tout fonctionnait tellement mieux ailleurs, et pour moins cher. Partout, sauf ici. Nous autres français étions bien trop conservateurs, grogneurs, oisifs, jaloux. Nous n'aimions ni l'argent ni la réussite. Il fallait nous secouer, voire nous punir, c'était pour notre bien. "Notre" prospérité était à ce prix. De leur côté, les voix discordantes n'étaient jamais invitées sur les plateaux TV, ou plus exactement, elles ne l'étaient qu'à des heures tardives, limitées aux émissions culturelles se voulant subversives, que seules les catégories supérieures ayant les codes regardent, c'est-à-dire les moins concernées.

C'est que, en coulisse, les loups s'impatientaient. 

Entre 1985 et 2011, les privatisations massives ont divisé de moitié le nombre d'entreprises publiques et fait basculer la part de l'emploi public dans l'emploi salarié de près de 11% à 3%. Autant de pouvoir transférés dans les mains avides du privé, autant de terrain perdu par le contrôle démocratique. Mais il en fallait nettement plus. À partir des années 90, les employeurs et les plus forts revenus auront droit à des baisses constantes de cotisations que l'on va transférer aux citoyens (via la CSG en particulier, et la TVA). Jusqu'à atteindre un seuil en 2019, année où les ménages participent pour la première fois plus que les employeurs au financement de la Sécurité sociale (54% VS 46%). Ces réductions du coût du travail (en faveur du capital) conduiront même à la création de la prime d'activité, qui est littéralement une compensation des bas salaires (le smic net est à 200€ du seuil de pauvreté) d'une part des citoyens... par d'autres citoyens.

La première gueule de bois arrivera avec la crise économique de 2008 qui obligera les États (les citoyens, donc) à sauver le système financier avec des plans massifs de recapitalisation. Nicolas Sarkozy déclara qu'« il ne faut pas que le monde ne soit régi que par le droit du commerce et par la seule logique marchande » (2010). Une prise de conscience trop tardive et qui ne débouchera sur rien : après avoir socialisé ces montagnes de pertes, les gains de la décennie suivante seront privatisés. Dans le même temps, nous avons pris la mesure de l'ampleur de la corruption, de l'avidité et de l'indécence qu'étaient les idoles d'hier, les Tapie, les Messier, les Jobs.

La deuxième gueule de bois arrivera dans les années 2010 avec la prise de conscience massive de la catastrophe climatique en cours. La mondialisation et l'industrialisation ont transformé l'écosystème de manière irréversible en dépit des alertes répétées du consensus scientifique (les scientifiques du GIEC produisent des rapports depuis les années 90). Ce sont des collectifs de citoyens et des ONG qui finiront par imposer ce sujet dans la sphère politique, avec des actions coup de poing, des marches, des grèves de la faim, etc. Trop tard : les conséquences à venir sont telles qu'une transformation brutale et rapide de tout le système de production est nécessaire pour au mieux tenter de les contenir. Emmanuel Macron organise la convention citoyenne pour le climat : montagne qui accouche d'une souris, la plupart des mesures proposées par les citoyens seront édulcorées voire supprimées (contrairement à l'engagement initial). Les intérêts privés concernés sont colossaux et feront un intense lobbying durant toute l'opération.

La troisième gueule de bois arrive avec la crise du COVID et une triple prise de conscience : confier les secteurs stratégiques de l'économie au secteur privé/marchand est un danger mortel pour la Nation, les agents des services publics / salariés les plus précaires sont essentiels et en première ligne et enfin que le niveau de sous-investissement dans le secteur public est dramatique. L'État (les citoyens, donc) s'endette à nouveau sur le long terme pour sauver le système économique.

On verra ce qui ressortira de cette nouvelle crise, mais la même tendance que celle rigoureusement poursuivie depuis 40 ans semble se maintenir pour un moment encore, en tous cas en France. Le « jour d'après » n'est déjà plus qu'un lointain souvenir et de nouvelles diversions émergent : Zemmour propose, en parallèle de son programme ségrégationniste, de baisser l'impôt sur les sociétés à 15%, baisser les cotisations sur le SMIC (pour l'augmenter artificiellement), défiscaliser les primes de participation, les heures supplémentaires, etc. En bref, d'en demander toujours moins au Capital et toujours plus au Travail, jusqu'à l'implosion de l'État providence. 

L'adage qui dit que « nous avons toujours dix ans de retard sur les États-Unis » se vérifiera peut-être : demain nous aurons Trump, après-demain la même gueule de bois.

Ce long développement pour en venir à cette conclusion : le monde privé, qui n'a comme unique préoccupation que la poursuite de ses intérêts, a effectué un travail de sape intensif et constant depuis 40 ans pour persuader les citoyens qu'ils devaient eux-mêmes se désarmer et se déposséder pour, un jour, espérer prospérer. Non seulement cette prospérité n'arrive pas (les rapports d'inégalités de revenus/patrimoines ont explosé dans presque tous les pays de l'OCDE) mais en plus les citoyens perdent année après année services, protections, sécurités et patrimoines collectifs. Le sentiment de déclassement s'accroît, touchant plus de la moitié des français. Cette spirale fracture la société, les individus s'isolent, c'est la guerre de tous contre tous. De nouveaux boucs émissaires sont jetés à la vindicte et au harcèlement médiatique : c'est la faute aux musulmans, c'est la faute aux assistés, c'est la faute aux chômeurs, bref ça doit être la faute aux minorités. Surtout lorsqu'elles sont au plus bas de l'échelle sociale. 

Il n'y a qu'une minorité à qui pratiquement personne ne demande rien, une minorité si discrète et invisible pour le citoyen ordinaire qu'il ne peut pas la croiser dans la rue, la côtoyer au travail. Il ne peut pas prendre conscience de l'échelle du patrimoine qu'elle possède comme il pouvait le faire pour les nobles du moyen-âge. Cette minorité a depuis bien longtemps fait sécession dans les ghettos dorés de Paris ou de n'importe quelle autre capitale et ses avoirs sont principalement virtuels. Le système entier a été remodelé en sa faveur car elle concentre suffisamment de richesses, de pouvoirs et d'influence pour court-circuiter la démocratie. Il ne faut voir aucune théorie du complot derrière cela : ces gens ne sont pas plus maléfiques ou viciés que le citoyen moyen. Ils n'ont en commun ni origine, ni religion, ni culture. La seule chose qui fait qu'ils œuvrent dans la même direction, c'est qu'ils sont *anormalement* et *démesurément* riches.

C'est à tout ceci que je pense en prenant connaissance de l'affaire du groupe Orpea. C'est un cas d'école qui nous fait penser à tant d'autres. Toujours le même procédé : l'État privatise une mission d'intérêt général, les intérêts privés s'engouffrent et la transforme en machine à cash, les usagers sont lésés et les travailleurs menés à la cravache. Au final, le service est plus cher (620€ de plus par mois que dans le public), l'État doit généreusement subventionner et enfin, c'est la sidération. Ils étaient tellement obnubilés par les résultats financiers qu'ils en oubliaient qu'ils s'occupaient d'êtres humains et non de marchandises. Ceci dans une telle impunité que tout continuerait comme d'habitude si un journaliste ne se décidait pas à compiler les horreurs qu'il découvre dans un livre. Ils lui proposent d'acheter son silence pour 15 millions d'euros, il refuse. Son livre est publié. C'est un scandale fracassant, les actionnaires s'enfuient, le cours de bourse s'effondre, l'exécutif frappe du poing sur la table.

Mediapart révèle que la maltraitance et la politique du moindre coût dans certains établissements sont des secrets de Polichinelle, sur lesquels les autorités de santé ferment les yeux. Combien de victimes silencieuses, combien de familles révoltées, combien de souffrances invisibles ? On devrait en prendre la mesure dans les prochains mois. Tous sacrifiés sur l'autel de l'intérêt, du court terme et d'un système infernal.

Dimitri

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