UN DISNEY POUR ADULTE QUI SE PREND EN PLUS AU SERIEUX par Audrey Ventura

UN DISNEY POUR ADULTE QUI SE PREND EN PLUS AU SERIEUX

On nous avait promis de la baise et de la subversion. On devait soit-disant couper court avec le romantisme dégoulinant des films à l’eau de rose et être embarqué dans une passion sulfureuse et destructrice… C’est en tous cas ce que l’on a pu lire avant la sortie en salle de Cinquante Nuance de Grey. Un beau teasing.

Ce film de Sam Taylor-Johnson, dont les gardiens de la pudeur se sont demandé s’il fallait l’interdire aux moins de 18 ou de 16 ans, n’est en réalité qu’une romance de midinette concoctée pour les plus jeunes ou les plus chastes d’entre nous. C’est une espèce de bleuette où Monsieur Grey est au sadomasochisme ce qu’Edward Cullen (Twilight) est au mythe du vampire : une vaste blague. 

Bon, il faut quand même avouer que réaliser un bon film à partir d’un mauvais livre n’est pas chose aisée. Toutefois, si le best-seller, en restant de la littérature de bas étage, a le mérite de parvenir à actionner facilement la mécanique sexuelle du corps, malheureusement le film lui, a bien du mal à nous émoustiller. Sa réalisatrice a en effet un sens de la mise en scène sexuelle emprunté à Walt Disney. Ses acteurs mal dirigés, semblent souvent gênés ou absents. Du coup évidemment, l’alchimie censée exister entre Christian et Anastasia ne prend pas. Mais alors pas du tout. Tout n’est que pénombre et suggestion car quand même, il ne faudrait pas dépasser les limites de la bienséance. Le tout est pollué par une tonne de clichés insupportables repris du roman : La vierge de 21 ans incapable de mettre un pied devant l’autre sans trébucher, qui attend sagement son prince charmant, un prince qui est riche et beau et grand et intelligent et qui sait piloter un avion, et un hélico, et jouer du piano à queue - ce sera d’ailleurs la seule du film. Les personnages sont dépourvus de profondeur et les dialogues tombent dans le grotesque. Tant et si bien que l’on ne peut s’empêcher de pouffer et d’être consterné quand Christian promet une fessée à Anastasia. On n’y croit pas. La Bête de Walt Disney est plus convaincante. 

De fait, on se retrouve devant un film d’amour des plus conventionnels. Grey (Jamie Dornan) n’est ni mystérieux, ni pervers, ni attirant. C’est un demi-dur monoexpressif avec ses fêlures et son regard de braise, et ça tourne vite au ridicule. Anastasia (Dakota Johnson) est drôle certes, mais elle n’a absolument aucune dimension sexuelle, ou plutôt la réalisatrice ne parvient pas à lui en donner une. On s’ennuie à mourir du début à la fin. Ce film est en fait une torture en règle infligée au spectateur, ce sera le seul sadomasochisme de Cinquante Nuances de Grey. Le reste n’est que piano langoureux, danses sur fond de Sinatra, promenades en forêt, repas romantiques et scènes d’amour « réac ». La réalisatrice ne nous apprend rien sur la pratique du sadomasochisme, qu’elle aurait pu démystifier. L’autoroute ouverte par un roman très moyen aurait pu donner des idées aventurières à un réalisateur ambitieux. Or, Sam Taylor-Johnson ne se risque même pas à enrichir le propos de la découverte de la sexualité d’une jeune femme par un quelconque parti pris. Ce n’est qu’un pâle copié-collé d’un roman écrit au lance-pierre. Franchement, Sam Taylor-Johnson, vous auriez mieux fait de vous abstenir.

2/20 (pour la réussite du teasing). 

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