Un mercredi après-midi au spectacle pour enfants ou comment la haine libère la haine

C’est en sortant d’un Monoprix d’une grande ville des Yvelines, le mercredi suivant les attentats du 13 novembre, que j’ai croisé ce visage haineux.

C’était un mercredi après-midi de spectacle pour enfants. Le premier mercredi après les attentats du Bataclan. Je longeais les boutiques décorées de l’allée commerçante, flanquée de mes deux petites filles. Une dans chaque main.
Nous nous sommes arrêtées devant une enseigne pour admirer les nouveaux manteaux d’hiver. J’ai d’abord senti comme une présence froide dans mon dos, avant qu’on ne me siffle quelques mots dans l’oreille: « Tous les poseurs de bombes sont maghrébins ».
Je me tourne vers la rue, mais… personne.
Je ne comprends pas d’où viennent ces paroles et je ne sais pas qui me les a adressées. Je me retourne vers les vitrines et il est là maintenant à côté de moi ; il s’est glissé dans mon dos en quelques secondes.
Son visage me dévisage. Ses yeux sont vides et glacés, sa bouche répète, cette fois de façon audible : « Tous les poseurs de bombes sont magrébins ».

Quel manque de culture générale… Un instant j’allai argumenter sur l’ETA, l’IRA, le FLNC, mais je me ravise. Ce visage est inquiétant, l’air pas vraiment équilibré. L’expression est légèrement rageuse. Aucun raisonnement raisonnable n’est possible visiblement. Pourtant son ton plein d’assurance fait contraste ; cette personne est convaincue du bien fondé de ses paroles imbéciles et reste certaine de son bon droit à les exprimer ouvertement.  

Son regard me desserre et se pose sur le corps de mes enfants ;  il les fixe comme deux petites proies.
J’entends : « Elles n’ont pas bonne mine ces enfants…elles n’ont vraiment pas bonne mine ». Poseur de bombes maghrébins, la fatigue hivernale de mes enfants…Rapport ? Aucun. Du moins je ne le vois pas encore. Il rajoute «  Elles ont le teint brouillé, elles ont un mauvais teint… ». On y est. Maintenant je comprends.

Soudain, le personnage s’en prend de nouveau à moi,  il se rapproche et colle sa face contre la mienne si près, j’ai l’impression qu’il va me mordre. Les mots bondissent hors de sa cage thoracique : « Des beaux petits bâtards, que vous avez fait là ! Ce sont des beaux petits bâtards! ». Les bras m’en tombent. Je n’arrive même pas à répondre.
Mes filles ont 4 et 6 ans et elles se serrent contre moi.


Je suis blonde aux yeux verts, on ne peut plus verts. Un type caucasien, européen, voire « aryen » pour certains. Le père de mes enfants est amérindien, ses yeux et ses cheveux sont noirs, on ne peut plus noirs. Notre progéniture est donc on ne peut plus métissée, c’est vrai.
Et cela n’échappe pas à l’œil acéré que la différence dérange. Même en pleine foule d’une rue commerçante, un après-midi de soleil.

Mais ce n’est pas fini pour mon mercredi et le meilleur est à venir, nous reprendrons bien encore une louche d’insultes, n’est-ce pas ? « Ce que vous avez fait …c’est irresponsable, c’est dégoûtant » continue-t-il.
Je n’ai pas l’esprit spécialement mal placé comme on dit, du moins je ne l’avais pas à ce moment là, mais il me semble y avoir une allusion à l’acte de procréation avec le père de mes enfants. Si je reprends le raisonnement, nos ébats sont « dégoûtants », quasi contre nature et les fruits de nos amours sont des « beaux petits bâtards ». Faut suivre…mais malheureusement il y a une cohérence dans son délire.

J’attrape les petites mains et reprends au plus vite le chemin du théâtre. Il embraye. Il nous suit de son corps et de son regard. Je m’arrête net et je tranche;  « Nous ne nous connaissons pas alors vous ne parlez pas avec moi ». Sous le coup de ma contre-attaque son visage s’offusque, se pique, se tortille et se recroqueville. Bref il s’écrase… . Et fait volte-face. Je le vois se faufiler parmi les silhouettes aux premiers achats de Noël. Il disparaît. Du moins je ne le vois plus, mais il existe toujours quelque part. Juste parler en face, lui montrer que je n’étais pas impressionnée, cela a suffi pour le faire fuir. Quand j’étais petite, mes parents m’avaient toujours conseillé d'agir de la sorte si une bête me poursuivait. Méthode efficace.

« On va au spectacle maman ? » Mes filles sont à côté de moi. Elles ne sont pas maghrébines, elles sont franco-brésiliennes. Elles ont le teint doré et les cheveux légèrement crépus. D’ailleurs ces cheveux ont été longtemps une sorte d’énigme pour nous ; qui dans la famille de mon mari avait ces cheveux indomptables, qui nous retardaient tous les matins ? Personne, non, on ne voyait pas. Non vraiment.
Mystère, jusqu’à ce que ma grand-mère paternelle m’éclaire ; ce sont exactement les cheveux de ton arrière-arrière grand-mère, la mère de la mère de ton grand père paternel exactement. Elle était corse. 
Ces cheveux noirs et un brin crépus, n’en déplaise à certains, viennent de moi et non de mon mari. Je les porte en moi, ce sont mes gènes, ma famille et mon histoire d’européenne. C’est notre histoire d’européens et c’est aussi l’histoire que portent en eux, tous ceux qui marchent dans la rue autour de moi cette après-midi là.

Si les bombes des attentats du 13 novembre ont fait exploser le métal et les cris, elles ont aussi fait éclater la parole xénophobe et raciste cachée au fond de certaines âmes.
Et leurs voix nous auront atteintes, mes filles et moi, de leurs éclats.

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