Les mots ne sont pas seulement porteurs d'idées.
Les mots portent en eux aussi des actes.
Envisageons toujours l'action derrière le discours.
Ne soyons pas naïfs, même face à une parole qui se prévaut de la démocratie et de la liberté d'expression.
Une parole anti-démocratique, porte en elle des actes anti-démocratiques.
Une parole de va-t-en-guerre porte en elle la guerre.
Trop longtemps nous avons cru, parce que nous étions dans des pays apaisés, dans des pays assoupis aussi dans le confort vendu par des marchands de somnifère, trop longtemps nous avons cru parce qu'il nous semblait que le processus démocratique était établi depuis toujours et pour tous les temps, et qu'il nous suffisait d'y souscrire même de loin, en passant, de temps en temps, trop longtemps nous avons cru donc que la parole n'était qu'une aimable dispute d'idées, les éléments d'un débat au cours duquel les partis permutaient leurs rôles au rythme des élections.
Un coup à gauche, un coup à droite, jusqu'à penser que tout cela pouvait se faire en même temps.
Trop longtemps nous avons cru que la démocratie était un espace policé où les idées circulaient sans danger. Bien sûr il y avait quelques dingues excités de l'histoire, bien sûr il y avait des rejetons nauséabonds, nazillons ridicules. Mais parce que nous croyions que cela pouvait se régler au détour d'un plateau télé avant un premier tour de présidentiel, de législative, d'élection régionale, que sais-je encore, nous laissions les portes grandes ouvertes aux gueules puantes des prétendus victimes de la liberté d'expression.
Car la démocratie, la liberté du peuple, sa liberté à se déterminer de façon souveraine, est liée à jamais à la liberté d'expression.
Mais quelle erreur d'interprétation en a suivi ! Celle où la liberté d'expression justifierait l'idée qu'on pourrait dire n'importe quoi, n'importe comment, à n'importe qui.
Ah qu'ils en ont bien profité les hurleurs de bon ton fascinés par les régimes autoritaires, les falsificateurs bien propres de l'histoire, les nostalgiques réactionnaires dans les dîners en ville ! Car nous les avons invités sur les plateaux médiatiques, dans nos colloques, à la table des mariés, pensant que tout cela était négligeable. Et Voltaire, pauvre Voltaire récupéré par ces ennemis de la liberté, mis à toutes les sauces pour se prévaloir de leur droit à la parole, Voltaire récupéré pour qu'ils puissent s'élever avec des cris de putois contre ce prétendu état où l'on ne pourrait plus rien dire, plus rien penser.
Et nous avons cru, dans notre tranquillité endormie par les douceurs des temps, cela sans conséquence.
Mais les mots ont un poids, les mots sont chargés comme des armes. Les mots ne sont pas des formes flottantes dans l'air sans but et sans effet. Mêmes les paroles gelées de Rabelais explosent et font du raffut. Les paroles peuvent détruire, exciter à la haine, les paroles sont des balles, elles sont tragiques comme l'Histoire.
Alors cessons d'être naïfs, ne laissons pas les mots aux autres et faisons de nos propres mots des actes, soyons furieusement raisonnables et démocratiques.
La liberté n'est pas une idée, c'est un poing dans la gueule des dictateurs.