Ce dimanche 29 novembre, j'aurais dû être arrêté

Jugeant partiels les récits que les grands médias ont diffusés sur le rassemblement de la République, et alors que les plus hautes autorités évoquent des débordements "scandaleux", je souhaiterais apporter à mon tour un témoignage alternatif, pensant que la démarche pourrait notamment servir la défense de personnes arbitrairement interpelées et mises en garde à vue.

Je n'ai pas une grande habitude des mouvements sociaux. Avant ce dimanche 29 novembre, j'avais de fait principalement manifesté, du temps du gouvernement Balladur, contre le CIP. Depuis deux semaines, outré par les mesures d'exception limitant nos libertés, j'étais pourtant décidé à investir pacifiquement ce lieu symbolique qu'est la place de la République, afin de souligner, en tant qu'écologiste, que la lutte contre le dérèglement climatique ne saurait s'engager sans une pleine association des citoyens. Les actions alternatives proposées -- le dépôt de chaussures, la chaîne humaine, la réalisation de marches par procuration -- me paraissaient louables et utiles mais non suffisantes. Je devais être présent et me déclarer, compte tenu de l'urgence climatique, en désobéissance civile.

Je suis arrivé à la place peu après midi. Si des camions de CRS étaient déjà présents en nombre, les accès n'étaient pas bloqués. Jusqu'aux environs de 14 heures, le rassemblement, fait en réalité de multiples petits regroupements, s'est déroulé dans un esprit bon enfant. La sécurité était notamment assurée par une compagnie de clowns mimant, avec le sens de la dérision, des défilés militaires et des actions de protection des populations. Au coeur de la place, un déjeuner, une sorte de ratatouille, était offert à prix libre.

Vers 14 heures, un cortège a commencé à se former sur la voie publique, prenant la direction des avenues, alors qu'elles étaient déjà toutes bloquées par d'épais cordons policiers. J'ai, un court instant, espéré que l'affluence conduirait finalement les forces de l'ordre à laisser la manifestation poursuivre son mouvement naturel. Leur fermeté, qui nous condamnait au mieux à tourner en rond dans un jeu infantilisant, ne pouvait que générer et accroître les violences qui suivirent.

De fait, les premières actions des Black Blocks ont fait écho, à mon sens, aux lancements de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. Couverts par des foulards, équipés de lunettes et de sérums physiologiques, ils semblaient prêts à l'utilisation de ces armes. Pour moi, l'expérience, désagréable, était une première. 

Face au blocage de l'avenue de la République, mon cortège a logiquement fait marche arrière. Les premiers jets de chaussures ont peut-être commencé à ce moment. Les participants à cette performance semblaient cependant dix fois moins nombreux que les photographes, journalistes ou non. J'ai ensuite regagné la place. Si j'ai surpris un manifestant déterrer un gros caillou, je n'en ai vu aucun ramasser les "bougies pour Paris" pour les utiliser ultérieurement comme projectiles, ce qui m'a fait douter, jusqu'à aujourd'hui, de la véracité de l'information relayée par la préfecture de police avec la complaisance des chaînes d'information en continu. Il est certain, en tout cas, que les jets de projectiles les plus violents ont débuté à mon retour sur la place.

C'est en réponse à ces actions, de petits groupes très mobiles et rapides, que la compagnie située rue Turbigo a entrepris, à ma connaissance, d'enfumer la place pour la première fois. L'opération a permis d'éclater définitivement le rassemblement. Ce résultat obtenu, une première compagnie, venant du boulevard Voltaire, a investi la place, notre place, distribuant au passage ses premiers coups de matraque contre les membres de groupes refusant de quitter les lieux.

Certains, organisant une nouvelle chaîne humaine, ont alors encerclé la statue, sous le slogan de "sans violence, sans haine et sans armes". J'ai appris par la suite qu'une première chaîne s'était formée pour protéger les témoignages de soutien aux victimes des attentats. Les CRS n'ont pas tardé plus de dix ou vingt minutes pour mettre un terme, mais sans égards pour lesdits témoignages, à ces manifestations de résistance, qui étaient de toute façon trop peu soutenues et isolées pour perdurer.

Plus tard, une autre compagnie, venant peut-être du boulevard de Magenta, a investi le nord de la place. Avec plusieurs jeunes gens, je me suis spontanément assis, pour faire opposition à cette intrusion, avec l'espoir que le geste serait imité par des dizaines de manifestants et qu'il suffirait alors à l'interrompre. C'était un peu naïf. La compagnie a marché vers nous sans faiblir. J'ai reçu, de deux CRS, mes premiers coups de matraque, et surtout deux coups de pied au niveau de l'arcade sourcilière gauche. Lorsque j'ai répondu par mes propres coups de pied à cette réaction policière injustifiée, j'ai été violemment mis debout par un troisième CRS venu par derrière, qui a été à deux doigts d'écraser mes lunettes.  J'étais très choqué.

Alors que la place avait été définitivement coupée en deux camps, le groupe qui nous faisait face, a entonné un drôle de chant, qui illustrait la jeunesse de notre mouvement : "On gueule, on gueule, c'est à bâbord qu'on gueule le plus fort". Notre camp répondait, à l'unisson : "On gueule, on gueule, c'est à tribord qu'on gueule le plus fort !" 

En assistant impuissant, au terme de ces jeux, à des dizaines d'interpellations, j'ai été surpris que l'affirmation de ma propre opposition à l'investissement de la place ne se soit pas traduite par mon arrestation. Les manifestants, rassemblés dans des cars de police, semblaient avoir été arrêtés aléatoirement, ce qui me laisse un persistant sentiment d'injustice.

J'aurais dû être interpellé, puisque j'ai bravé l'interdiction de manifester, puisque je me suis opposé, pacifiquement mais physiquement, à l'investissement de la place, puisque j'ai adhéré, à l'exception notable de "CRSS SS", aux slogans de la journée, puisque je me sens solidaire, même si par la force des choses j'ai le plus souvent marché seul, de mes compagnons de marche. Ecologistes, anticapitalistes ou anarchistes, ils étaient dans leur immense majorité pacifiques.

En interdisant la marche, en infantilisant des citoyens-participants, en autorisant leur répression, le président Hollande et le gouvernement Valls ont bien commis le scandale de ce triste dimanche 29 novembre 2015. Nous avons honte pour eux, la République a honte pour eux.

Manuel

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