Italie : malgré l'avancée des droites, une lueur d’espoir à gauche

En Italie, une nouvelle force politique a vu le jour ces derniers mois à l’approche des élections législatives qui auront lieu ce dimanche 4 mars. Cette force politique, intitulée Potere al Popolo (Le Pouvoir au Peuple), se donne pour objectif de redonner vie à un projet de gauche véritable, au sein d’un paysage politique où la droite domine.

En Italie, une nouvelle force politique a vu le jour ces derniers mois à l’approche des élections législatives qui auront lieu ce dimanche 4 mars. Cette force politique, intitulée Potere al Popolo (Le Pouvoir au Peuple), se donne pour objectif de redonner vie à un projet de gauche véritable, au sein d’un paysage politique réduit désormais à une alternative étouffante entre un centrisme néolibéral d’austérité et une droite raciste, ultra-sécuritaire et fascisante. Potere al Popolo pourrait bien redessiner les contours de la gauche italienne au cours des prochaines années. Jean-Luc Mélenchon ne s’y est pas trompé, et s’est empressé au lendemain du lancement du nouveau mouvement de saluer « l’émergence d’une force politique nouvelle cousine de notre mouvement La France Insoumise ».

L’initiative a été lancée mi-novembre dernier par un groupe d’activistes napolitains du centre social Ex OPG « Je So’ Pazzo » (« Je Suis Fou » en dialecte napolitain), un immense espace autogéré qui occupe les locaux d’un ancien hôpital-prison psychiatrique. Ce centre social a acquis une notoriété considérable à Naples ces dernières années, notamment par la mise en place d’une série de services et d’activités visant à répondre aux besoins concrets immédiats des classes populaires enserrées par la crise et par les coupes budgétaires touchant les services publics et les infrastructures collectives. Dans une démarche de mutualisme et de contrôle populaire, le centre a non seulement mis en place permanences de soins médicaux, garderie, soutien scolaire, soutien juridiques pour les travailleurs et les migrants, activités culturelles et récréatives, mais aussi soutenu et nourri de nombreuses luttes locales, par exemple auprès des travailleurs exploités, des migrants et des femmes.

Réunis le 18 novembre à Rome, le noyau napolitain et plusieurs autres groupes militants semblables ont lancé un appel à la constitution d’un mouvement national qui soit en mesure de se présenter aux prochaines élections législatives. Ce premier rendez-vous réunissait aussi bien des réalités informelles du milieu militant tels que centres sociaux, collectifs étudiants, représentants des luttes des migrants, des luttes pour le droit au logement, et des luttes pour la défense des territoires comme No Tav, No Tap et No Muos, que des structures politiques officielles de la gauche radicale, comme Rifondazione comunista, un parti formé sur les ruines du Parti Communiste Italien après sa dissolution en 1991 mais aussi Rete dei comunisti, et Sinistra anticapitalista. On y voyait aussi des structures syndicales indépendantes de base telles que USB, nées du rejet des grands syndicats traditionnels tels que CGIL, CISL et UIL accusés de ne pas avoir su contrer l’ascension des politiques néolibérales et la destruction du droit du travail italien, laissant pour compte un nombre croissant de travailleurs précaires et surexploités.

Ce défi lancé a été relevé pendant les semaines successives sur l’ensemble du territoire italien, de Turin à Lampedusa en passant par Padoue et Lecce, où près de 200 assemblées ont vu le jour au cours des dernières semaines, réunissant des milliers de militants de diverses réalités politiques des luttes « d’en bas ». Le programme politique de Potere al Popolo, qui a émergé progressivement de ces assemblées et par l’intermédiaire du site internet du parti en formation, se fonde sur des principes fondamentaux tels que le droit au travail, à un salaire digne, et aux protections relatives au travail (le chômage des jeunes frôle les 40% en Italie, et il n’y a pas de salaire minimum national), la réduction du temps de travail sans diminution de salaire, l’accès universel égal à la santé et à l’éducation pour tous, l’accueil des migrants, l’abolition des inégalités de genre et des violences envers les femmes, et de toutes les formes d’oppression qu’elles soient de sexe, de race, de langue, de religion ou d’orientation sexuelle, ainsi que la protection de l’environnement.

Potere al Popolo se pose en opposition au parti actuellement au pouvoir en Italie, le parti centriste Parti Démocrate (PD) qui, à l’instar du PS de François Hollande et de La République en Marche ! d’Emmanuel Macron, et à l’aide du Pacte budgétaire européen, a achevé de mettre le pays sur les rails des réformes néolibérales et des politiques d’austérité, et de démanteler les aspects les plus progressistes du droit du travail qui avaient été le fruit des luttes sociales des années 1960.  Avec la mise en place du ‘Jobs Act’ en 2015 et l’abolition de l’article 18 du Statut des Travailleurs concernant les licenciements, le gouvernement de l’ex-Président du Conseil Matteo Renzi est parvenu à infliger des défaites aux travailleuses et travailleurs italiens que même Silvio Berlusconi n’était pas parvenu à imposer. En même temps, le PD adoptait une ligne de plus en plus ferme et raciste en matière de politique migratoire, notamment avec l’imposition du « décret Minniti-Orlando » et en obstruant les secours portés par des ONG en Méditerranée.

Par réaction, au printemps dernier, une branche de la gauche du PD qui avait fait sécession pour former le Mouvement Démocratique et Progressiste (MDP), s’est tournée vers une nouvelle alliance intitulée Liberi e Uguali (Libres et Egaux). Malgré son opposition affichée à la dérive libérale du parti sous la direction de Matteo Renzi et sa tentative de se présenter comme une force « d’en bas », cette nouvelle alliance a tout d’une opération de rebranding politique opportuniste : elle réunit les mêmes figures qui, comme Pier Luigi Bersani ou Massimo D’Alema, ont soutenu ou fait partie du gouvernement de Renzi ou de ses prédécesseurs. Les mêmes qui ont participé à la mise en place des politiques d’austérité qu’ils prétendent aujourd’hui dénoncer, ou qui ont tout du moins été complices du glissement vers la droite de la gauche institutionnelle italienne. L’humeur aléatoire de Roberto Speranza, l’une des figures clé du MDP, qui un jour soutient le Jobs Act et le lendemain regrette la décimation de l’article 18, n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Rien de  bien nouveau sous le soleil donc, d’autant plus qu’il y a fort à parier que l’issue de cette entreprise, si elle était victorieuse, ne serait autre que la formation d’une coalition avec le PD lui-même, ce qui reviendrait en définitive à ramener l’ensemble des votes de gauche dans son orbite. L’incapacité de cette alliance à rassembler toutes les principales forces de la gauche institutionnelle au printemps dernier dans une tentative avortée connue sous le nom de « parcours du Brancaccio » laissait donc un vide politique important à gauche de l’échiquier politique italien.

Pendant ce temps-là, la droite prospère et entend bien récolter les fruits des politiques d’austérité qui asphyxient le pays depuis plusieurs années. Qu’il s’agisse de son expression libérale conservatrice classique (le parti Forza Italia de Berlusconi), populiste (le Mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo), quasi-fasciste ou clairement fasciste (La Ligue du Nord et les Frères d’Italie), la droite a le vent en poupe en Italie. L’inéligible Silvio Berlusconi, toujours en procès en appel devant La Cour européenne des Droits de l’Homme pour fraude fiscale, continue infatigablement de tirer les ficelles de la droite italienne, et il n’est pas exclu qu’une coalition Forza Italia – Ligue du Nord – Fratelli d’Italia prenne le pouvoir à l’issue de ces élections. Comme en France, les discours sécuritaires et xénophobes ont gagné du terrain ces dernières années au sein de toutes les formations politiques, de la droite jusqu’au centre.

Le Mouvement Cinq Etoiles, donné vainqueur par les sondages, a également largement bénéficié de l’accroissement des inégalités et du sentiment d’injustice sociale. Ce parti anti-establishment né à l’aube de la crise de 2008, qui doit son ascension fulgurante à sa rhétorique d’opposition aux « élites » et au « système » n’hésite pas désormais à adopter des positions anti-migrant, à défendre l’apologie du fascisme, et à s’opposer à l’union civile pour les personnes de même sexe. Au Parlement Européen, le « M5S » a opté pour une alliance avec le parti d’extrême droite  populiste britannique UK Independence Party (UKIP) de Nigel Farage. Son jeune leader de 31 ans, Luigi di Maio, qui a succédé récemment à l’humoriste Beppe Grillo à la tête du mouvement, a ensuite opéré un virage pro-élites spectaculaire pendant cette campagne électorale, en revenant sur les positions anti-UE et en se rapprochant des élites financières européennes.

Potere al Popolo entend constituer une alternative de gauche dans ce paysage politique resserré à droite, en présentant une liste électorale socialiste, jeune, anti-austéritaire et anti-libérale, et en se posant en opposition aux discours sécuritaires et racistes. Malgré une ostracisation massive de la part des médias « mainstreams », la nouvelle force politique est parvenue à relever les défis de cette campagne électorale ; elle a par exemple réussi à récolter près du double des signatures nécessaires pour présenter ses listes à la Chambre et au Sénat. Mais au-delà de la liste électorale, l’objectif fondamental de cette initiative est de se servir de cette élection comme d’un tremplin politique qui permette de fédérer toutes les forces de la gauche réelle, cette gauche d’en bas qui continue de résister et de lutter sur tout le territoire italien, et qui depuis longtemps a cessé de s’intéresser aux échéances électorales. Tout l’enjeu de Potere al Popolo est de parvenir à créer un mouvement durable qui réunisse travailleuses et travailleurs, chômeuses et chômeurs, surtout les plus jeunes et les plus précaires dont les salaires, les pensions et la sécurité sociale sont nettement moins bons que ceux de leurs parents. Au contraire de la « gauche » du PD ou des combines électorales comme Liberi e Uguali, qui représentent encore et toujours la vieille classe politique défraîchie sans véritable appui au sein des classes populaires, Potere al Popolo se présente comme une force différente, une force d’autoreprésentation. En ouverture de son manifeste, on peut lire : « Nous sommes les jeunes qui travaillent au noir, dans la précarité, pour 800 euros par mois parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement, et qui souvent émigrent dans l’espoir de trouver mieux. Nous sommes les chômeurs, ceux qu’on stigmatise comme «assistés», les exilés. Nous sommes les retraités qui vivent avec si peu alors qu’ils ont travaillé toute leur vie et qui, aujourd’hui, ne voient aucune perspective pour leurs petits-enfants. Nous sommes les femmes, qui subissent les violences sexistes, le patriarcat, la disparité de salaire à travail égal. Nous sommes les personnes LGBT discriminées dans le monde du travail et dans les institutions. »

Le 17 décembre au théâtre Ambra Jovinelli à Rome, ce sont près de 1000 personnes venant des quatre coins de l’Italie qui se sont réunies pour lancer officiellement la liste électorale de Potere al Popolo. Plusieurs invités de marque avaient fait le déplacement – des « stars » du milieu militant italien – comme Haidi Giuliani, la mère du militant tué par la police lors du sommet du G8 de Gennes en 2001, ou encore Nicoletta Dosio, symbole de la résistance No Tav des populations du Val D’Aoste. Il y avait même un représentant de la France Insoumise, Gabriel Amard, venu respirer l’air de la gauche radicale italienne. Le lendemain, Jean-Luc Mélenchon affirmait sur son blog son soutien à cette « alternative indépendante, sans compromis avec les sociaux-démocrates, la droite, et les débris du vieux monde ou de l’espoir trompé et foulé au pied du genre d’Alexis Tsipras et Syriza. »

Mélenchon s’est d’ailleurs rendu à Naples le 15 février dernier avec une délégation d’insoumis pour visiter la centre Je So’ Pazzo et rencontrer Potere al Popolo. Il y a déclaré avec enthousiasme son soutien au nouveau mouvement de gauche radicale italienne, et est même allé jusqu’à affirmer qu’il était « venu ici pour apprendre à faire la révolution ». Car si Potere al Popolo, qui oscillait dans les derniers sondages entre 1,5 et 2,7% des intentions de vote, a certes beaucoup à gagner d’une alliance politique avec un mouvement de gauche qui a frôlé les 20% aux dernières élections présidentielles en France, l’inverse est vrai aussi. La France Insoumise, bien qu’elle s’en défende, reçoit de nombreuses critiques sur son organisation floue et verticale, y compris de la part des militants de sa base. L’organisation « par le bas » de Potere al Popolo, dont les candidats sont tous issus des choix des assemblées territoriales en vertu de leur engagement dans les luttes locales, peut servir de modèle pour la construction de mouvements populaires de gauche partout en Europe. Le modèle du « mutualisme », une pratique de lutte qui se fonde sur la  solidarité et la mise en commun des ressources populaires pour pallier au désengagement de l’Etat dans tous les domaines, en est une autre force.

Potere al Popolo et la France Insoumise, comme d’ailleurs d’autres mouvements populaires européens tels que Momentum au Royaume Uni ou Podemos en Espagne, ont bien sûr des points communs : ces forces sont nées du rejet des politiques d’austérité imposées aux populations européennes depuis la crise de 2008, à dix ans d’injustices et d’inégalités croissantes, de chômage, de précarisation, de démantèlement de la protection sociale et du droit du travail, et de violation de plus en plus inquiétante des droits fondamentaux. Il y a cependant des différences importantes entre les deux forces. Aux accents patriotiques et aux drapeaux bleu-blanc-rouge de la FI, Potere al Popolo préfère l’internationalisme traditionnel du mouvement des travailleurs. A l’incarnation du mouvement par un « homme fort », Potere al Popolo oppose  une représentation collective, où chaque militant et militante est « chef politique ». Contraint par la loi électorale de désigner un chef de file, Potere al Popolo a choisi une porte-parole de 37 ans, femme et universitaire précaire jusqu’ici inconnue du public et des médias : Viola Carofalo, une activiste du centre Je So’ Pazzo qui milite depuis qu’elle a treize ans et qui n’hésite pas à se revendiquer communiste.

Potere al Popolo, qui s’ancre dans le contexte politique très spécifique de la gauche radicale italienne, caractérisée par un ancrage territorial historique très fort, pourrait donc donner naissance à un mouvement populaire de gauche radicale qualitativement différent de ce qu’on a vu  émerger en Europe ces dernières années. Reste à voir si la nouvelle force politique parviendra à obtenir les 3% de votes nécessaires en Italie pour entrer au Parlement et au Sénat et donner ainsi une visibilité plus grande à ses activités et à ses propositions. Pour l’instant, malgré la manœuvre des principaux médias et partis politiques, qui ont utilisé l’attentat fasciste de Macerata du 3 février dernier pour mettre en avant le danger des « extrêmes opposés » et appeler au fameux « vote utile », Potere al Popolo a continué de mettre en avant son programme axé sur le travail stable, la solidarité et l’antiracisme.

Les résultats des élections de demain risquent fort, quoi qu’il arrive, de replonger l’Italie dans une crise politique à court ou moyen terme, puisqu’aucune des forces favorites – M5S, la coalition de droite et le centre gauche – ne devraient obtenir la majorité nécessaire pour former un gouvernement. Sur le long terme, cependant, ce nouveau vent de gauche qui se lève en Italie pourrait redonner espoir à celles et ceux qui croient encore qu’une révolution populaire de gauche est possible.

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