À l’issue de la période de grand froid qui vient de s’achever, les pouvoirs publics, avec l’appui des collectivités territoriales et du secteur associatif, ont consenti un effort inédit pour renforcer les capacités de mise à l’abri sur l’ensemble du territoire. À Paris, cet engagement s’est notamment traduit par la transformation du Carreau du Temple — équipement culturel relevant de la Ville de Paris — en centre d’hébergement d’urgence, voire humanitaire. Un choix exceptionnel, à la hauteur de la gravité de la situation, qui témoigne de la capacité collective à se mobiliser rapidement lorsque l’urgence l’exige.
Cet effort mérite d’être reconnu. Il a permis d’éviter des drames, de protéger des personnes et des familles exposées à des conditions climatiques extrêmes, et de rappeler que le droit à l’hébergement d’urgence constitue une responsabilité collective.
Mais cette réponse, aussi nécessaire soit-elle, révèle en creux les limites d’un modèle fondé sur la répétition de l’exception. Lorsque des équipements culturels municipaux sont mobilisés pour répondre à l’urgence sociale, ce n’est pas seulement l’intensité de la crise qui est en cause, mais son inscription durable dans le temps. Une fois l’hiver passé, les lieux retrouvent leur vocation initiale ; les dispositifs se fragilisent ; et les personnes demeurent, elles, sans solution pérenne.
C’est à l’aune de cet effort inédit — et de ce qu’il ne parvient pas, à lui seul, à transformer durablement — qu’il faut aujourd’hui interroger le sens et l’avenir de l’hébergement d’urgence.
Dans une publication parue le 1er octobre, la Cour des comptes alertait déjà sur la nécessité de renforcer le pilotage des politiques d’hébergement, d’anticiper les besoins de mise à l’abri et de mieux adapter les réponses aux situations individuelles. Ce constat fait écho à une réalité largement partagée par l’ensemble des acteurs : services de l’État, collectivités, associations et professionnels de terrain.
Ces dernières années, de nombreuses associations ont ouvert, dans des délais extrêmement contraints, un nombre considérable de places en centres d’hébergement d’urgence, notamment pour des familles. Mais dans un contexte où la seule mise à l’abri ne suffit plus, une question s’impose : et si l’hébergement protégeait mieux, et surtout, donnait de l’élan ?
La France comptait déjà, en 2022, 330 000 personnes sans domicile, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Les crédits consacrés à l’hébergement ont fortement augmenté. L’effort budgétaire est réel, partagé et assumé. Le sens de la réponse, lui, interroge collectivement.
Les centres d’hébergement d’urgence (CHU) assurent la mise à l’abri de toute personne, quels que soient son profil ou son statut administratif, conformément au principe d’inconditionnalité de l’accueil, consacré par la loi du 25 mai 2009. Pensés comme des dispositifs temporaires, ils devaient permettre une orientation rapide vers des solutions adaptées.
Dans les faits, faute de solutions suffisantes en aval — logement accessible, accompagnement social et sanitaire, stabilisation administrative — les durées d’hébergement s’allongent, dépassant fréquemment douze mois. L’urgence s’installe. Elle devient la norme.
Ce qui frappe, c’est l’asymétrie progressive des politiques publiques : l’hébergement a été massivement renforcé, pendant que le logement social — pourtant clé de sortie de l’urgence — s’est trouvé fragilisé. Cette évolution ne résulte pas d’un renoncement explicite, mais d’arbitrages successifs, partagés entre l’État, les collectivités territoriales et l’ensemble des acteurs du logement. Elle fragilise l’ensemble du système : l’hébergement absorbe des moyens croissants sans pouvoir jouer pleinement son rôle d’orientation, tandis que les perspectives d’accès au logement se réduisent. L’urgence n’est plus un sas, elle devient un horizon.
Les visages de l’hébergement ont profondément changé. Aux hommes seuls vivant à la rue se sont ajoutés des femmes victimes de violences, des familles monoparentales ou élargies, des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance, des personnes sortant de prison, des personnes âgées, des personnes atteintes de troubles psychiatriques, venues d’ici ou d’ailleurs.
À cette diversité de situations devrait correspondre une diversité de réponses. Accueillir une famille implique des lieux favorables au développement des enfants et respectueux de l’intimité. Protéger des femmes victimes de violences suppose des dispositifs sécurisés. Accompagner des personnes malades ou vieillissantes nécessite des compétences spécifiques et des partenariats solides avec le secteur sanitaire.
À cette exigence qualitative s’ajoute une exigence d’équité territoriale, trop souvent reléguée au second plan. Les centres d’hébergement doivent être répartis de manière équilibrée sur l’ensemble du territoire, à l’échelle des villes comme des arrondissements. La concentration des dispositifs dans certains quartiers, déjà fragilisés, alimente l’épuisement des acteurs locaux, les tensions avec les riverains et un sentiment d’injustice territoriale. L’hébergement d’urgence, comme l’accompagnement social, ne peut reposer durablement sur quelques territoires ; il doit être pensé comme une responsabilité partagée.
Or, à défaut de solutions structurelles suffisantes, l’urgence contraint à accepter des formes d’hébergement — notamment en dortoirs — que l’on sait pourtant peu compatibles avec la dignité et l’accompagnement.
Dans ce contexte de normalisation de l’urgence, une question traverse aujourd’hui l’ensemble du secteur : l’humanisation de l’hébergement d’urgence, tant réclamée par les associations, est-elle encore possible ? Lorsque les dispositifs sont pensés pour absorber des volumes croissants, dans des lieux reconvertis à la hâte, avec des équipes éprouvées et des financements instables, la qualité de l’accueil, l’écoute des personnes et la construction de parcours individualisés deviennent des variables d’ajustement.
L’exemple de la Bulle humanitaire de la porte de la Chapelle, ouverte à Paris en 2016, éclaire de manière saisissante ces ambiguïtés. Pensée comme un centre d’accueil et d’orientation humanitaire, elle visait à offrir une mise à l’abri digne, organisée et temporaire. Elle a incarné une tentative assumée d’humanisation de l’urgence, fondée sur la qualité de l’accueil, la présence de professionnels et l’orientation vers des solutions en aval.
Mais sa saturation rapide et sa pérennisation de fait ont aussi révélé les limites d’une réponse pensée comme exceptionnelle et devenue durable. La Bulle n’est ni un modèle à généraliser ni une solution pérenne : elle est un signal d’alerte. Aucun dispositif innovant ne peut durablement compenser l’absence de solutions d’hébergement et de logement adaptées, stables et financées à la hauteur des besoins.
Redonner un cap à la politique d’hébergement
De cette analyse émergent plusieurs orientations claires. Il est d’abord nécessaire de sortir d’une gestion saisonnière de l’urgence pour inscrire l’hébergement dans une politique continue, anticipée et pilotée. Il est ensuite indispensable de rééquilibrer l’action publique en faveur du logement social, sans lequel aucune sortie durable de l’urgence n’est possible. La transformation progressive et massive des centres d’hébergement d’urgence en centres d’hébergement et de réinsertion sociale, adaptés aux publics accueillis, constitue un levier central pour redonner du sens à l’accompagnement. À cela s’ajoute l’exigence de faire de l’humanisation de l’hébergement une norme — et non une exception — en limitant le recours aux dortoirs et en sécurisant les conditions de travail des équipes. Enfin, la répartition équitable des dispositifs sur l’ensemble du territoire doit être pleinement assumée comme une condition de justice sociale et de cohésion urbaine.
Mais aucun de ces rééquilibrages ne pourra aboutir sans un effort collectif fondé sur la concertation. Les réponses durables ne se décrètent pas : elles se construisent avec les personnes concernées, les collectifs citoyens, les associations de terrain, les collectivités locales et l’État. La qualité de l’accueil, l’acceptabilité des dispositifs, la pertinence des orientations et la réussite des parcours dépendent de cette intelligence collective. À l’heure où l’urgence tend à s’imposer comme un cadre contraint, la concertation n’est pas un supplément d’âme ; elle est une condition de l’efficacité et de la légitimité de l’action publique.
L’effort consenti cet hiver montre que la société française sait se mobiliser lorsque l’urgence l’impose. Il est temps désormais de faire de cette capacité d’action non plus une réponse exceptionnelle, mais un choix politique durable, porté collectivement par l’État, les collectivités, le secteur associatif et les citoyens, afin de redonner sens, dignité et horizon à celles et ceux que l’urgence ne doit plus condamner à durer.
Aurélie El Hassak-Marzorati
Engagée dans le champ de la solidarité et de l’accueil, au croisement des politiques publiques et du terrain.