De quoi les mots "violence" et "terroriste" sont-ils les noms ?

Violence : « Force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu'un ou pour obtenir quelque chose ». Terroriste : « Qui adopte une attitude d'intolérance, d'intimidation ».

 

Violence étatique, violence systémique, violence politique, violence sociale, violence sociétale, violence institutionnelle, violence des conflits, violence psychologique, violence physique, violences policières, violences raciales, violences (post)coloniales, violences de genre, violences au travail, violence de la réforme des retraites, violence du 49-3, violence de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche... La violence est partout, tout le temps. Ces violences quotidiennes relèvent des expériences, des vécus, des parcours, des conflits et des façons avec lesquelles ceux-ci sont perçus, des ressentis. Ces formes de violences sont à la fois individuelles, et communautaires, physiques dans une certaine mesure, et psychologiques dans une autre. Regard croisé sur la France et l'"Amérique".

En France, les violences policières exercées contre les manifestant.e.s n'ont pas seulement pour but de faire mal aux victimes. Elles ont pour but, nous l'avons bien compris, de servir d'exemples (de ce qu'il ne faut pas faire), d'interpeller le peuple sur ce qu'il risque s'il ose exercer l'un de ses droits constitutionnels, celui de manifester. « Ne vous indignez pas », « ne vous soulevez pas », « sans quoi vous en paierez les conséquences ». La violence dans ce cas agit comme une sorte de chantage, dont le point culminant consiste à la création de figures exemplaires : éborgné.e.s, amputé.e.s, mutilé.e.s, humilié.e.s, gardé.e.s à vue, emprisonné.e.s. A ceci s'ajoute l'élément comparatif de ceux à quoi il (ne) faut (pas) ressembler, les « black blocs » voulant la mort du capitalisme d'un côté, les « bons manifestants » de l'autre. Les premiers sont assimilés à des « terroristes », les seconds à de « simples citoyens ». A l'international, ce triptyque violence / terrorisme / peur comme tactique de répression se retrouve bien évidemment. Nous pouvons ainsi traverser l'océan et voir ce qu'il arrive de l'autre côté de l'Atlantique.

Aux Etats-Unis par exemple, entre avril 2016 et février 2017, des membres de peuples autochtones décident de se rassembler dans la réserve sioux lakota de Standing Rock (dans le Dakota du Nord), pour lutter contre la construction d'un oléoduc destiné à transporter du pétrole sous une rivière d'eau potable. Trois camps sont alors mis en place, Oceti Sakowin, Sacred Stone et Red Warrior. L'occupation spatiale y est accompagnée par des manifestations, des prières, des chants et des cérémonies. Des actions plus symboliques, qui restent pacifiques, sont organisées, telles que des blocages pour empêcher les pelleteuses et autres engins de chantier de commencer la construction. En réponse, la police du comté, des compagnies de sécurité privée, des brigades canines, et même l'armée, sont déployées. La répression est violente, la criminalisation de la résistance exponentielle. Là encore, la rhétorique mobilisée a pour objectif de diviser la population, à la fois celle mobilisée sur place contre la construction de l'oléoduc, et celle qui regarde les événements de plus loin. La sémantique utilisée, nourrie de concert par le gouvernement, le constructeur de l'oléoduc et les médias conservateurs, propage cette idée d'un « terrorisme domestique », émanant d'« éco-activistes » sévissant à l'intérieur même du pays. Ceux-ci ne sont pas de simples terroristes, mais des terroristes environnementaux qui, au nom de leur idéologie, sont capables d'enfreindre le jeu des règles du libéralisme et du marché. En novembre 2016, des canons à eau sont ainsi utilisés contre manifestant.e.s sous des températures extérieures à 0°C. Les grenades utilisées font plusieurs mutilé.e.s sévères au niveau des jambes et des bras. Parmi les autres tactiques, des hélicoptères volent 24h/24h, 7j/7j, au dessus des camps, tandis que des lumières sont déployées constamment la nuit. Plusieurs personnes sont interpellées et d'autres toujours emprisonné.e.s. C'est notamment le cas de la militante autochtone Red Fawn Fallis, condamnée à 52 mois de prison pour port illégal d'arme à feu, alors que son dossier a révélé qu'un agent infiltré avait placé son arme dans sa tente.

Nous pouvons également prendre pour exemple ce qu'il se passe actuellement sur le territoire wet'suwet'en, en Colombie-Britannique (Canada). En janvier 2019, la société Transcanada a obtenu une injonction pour commencer ses travaux de construction de l'oléoduc Coastal Gaslink à 700 km au nord de Vancouver, dans un territoire autochtone non-cédé, c'est-à-dire dont la propriété ne revient pas à l'Etat fédéral du Canada. Pendant plusieurs mois, les chefs héréditaires de cette nation et leurs allié.e.s se sont opposés à la réalisation effective de ce chantier. Il y a près d'un mois, la GRC (Gendarmerie Royale du Canada) ou RCMP (Police Montée Royale du Canada) a été déployée, ainsi qu'une brigade canine, pour déloger les manifestant.e.s qui avaient construit une barricade à l'entrée du lieu où devaient dérouler les travaux. 20 personnes ont été interpellées, parmi lesquelles des aîné.e.s. Là encore, la rhétorique mobilisée est la même. Les autochtones opposé.e.s à cet oléoduc ne seraient que des « terroristes ». En 2015, le Canada s'est doté d'un dispositif légal favorable puisque l'Anti-Terrorism Act permet de qualifier ainsi tout manifestant prenant part à des actions qui « porte atteinte à la souveraineté, à la sécurité ou à l'intégrité territoriale du Canada ou à la vie ou à la sécurité de la population du Canada ». Cela concerne, en outre, toute « interférence avec la capacité du gouvernement du Canada en ce qui concerne le renseignement, la défense, les opérations frontalières, la sécurité publique, l'administration de la justice, les relations diplomatiques ou consulaires, ou la stabilité économique ou financière du Canada ».

La violence ne vient jamais seule, même si celle-ci peut avoir un unique et seul agent producteur. Pour autant, la violence n'est pas une pression exercée de façon solitaire, mais fonctionne en duo. La peur est sa meilleure amie. Sans elle, la violence ne parviendrait pas à atteindre son but. Pour décourager l'adversaire ou ce qui est identifié comme tel par un ou plusieurs, son action n'est pas seulement sanctionnée par la violence. Cette force qui s'abat fonctionne à la manière d'un séisme, avec son épicentre et ses ondes de choc. La violence est un épiphénomène, que la peur fait se propager. Celle-ci n'a pas pour seul objectif de ne frapper qu'une seule fois, à moins de n'être barbare. Non, dans la plupart des cas, la violence est machiavélique, elle opère dans un certain état d'esprit afin que son ultime but soit atteint : le contrôle des masses. Notamment lorsqu'il s'agit de maintenir sous perfusion le système capitaliste. Et à ce titre donc, la violence est partout, tout le temps. Sa force est un aimant dont l'attraction réside dans sa compagne et son amante : la peur et l'exemplarité. Mais sa force est aussi sa faiblesse : la peur attire, l'exemplarité repousse.

Affiche "Mort au capitalisme", Université de Buenos Aires, Faculté des Sciences Sociales. Forum contre le sommet de l'OMC, Buenos Aires, Argentine, décembre 2017. © Aurélie Journée-Duez Affiche "Mort au capitalisme", Université de Buenos Aires, Faculté des Sciences Sociales. Forum contre le sommet de l'OMC, Buenos Aires, Argentine, décembre 2017. © Aurélie Journée-Duez

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.