Décoloniser les Césars

Pour la première fois dans l'histoire du cinéma français, un réalisateur noir des quartiers populaires remporte le César du meilleur film... Mais ne le dites surtout pas, c'est un secret.

Suspense insoutenable. Que va-t-il se passer durant cette 45ème cérémonie des Césars ? L'humoriste Florence Foresti va-t-elle s'en sortir ? Va-t-elle réussir à faire en sorte que toute l'intelligentsia du monde de la culture français passe une bonne soirée ? Les féministes dénonçant les viols de Roman Polanski vont-elle parvenir à perturber la soirée ? Préparent-elle une action choc au sein de la prestigieuse salle Pleyel ?

Le verdict tombe : le César du meilleur réalisateur est attribué à Roman Polanski pour son film J'accuse, après des semaines et des semaines de controverses, de polémiques, de dénonciations. Les langues des femmes victimes de l'assaut de prédateurs cupides se délient depuis des mois, dans toutes les sphères artistiques et non seulement celle du cinéma. Le comité des Césars annoncé démissionnaire est en réalité un non-événement. Comme un doigt majeur dressé aux visages de l'ensemble des victimes de viols et d'agressions sexuelles qui ne cessent de réclamer justice, le verdict est tombé. L'art a ses raisons que la raison ignore. Adèle Haenel s'en va, à tort ou à raison, ce n'est pas à nous d'en juger, elle a fait ce qu'elle avait à faire au moment où elle en a jugé bon. Nous ne souhaitons pas continuer ici à alimenter la controverse, en tout cas, pas celle-ci.

Cette cérémonie constitue néanmoins bel et bien un tournant. Ladj Ly, réalisateur noir des quartiers populaires de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), ressort grand vainqueur de cet événement majeur du cinéma français, avec quatre statuettes à son actif, dont celle du meilleur film pour Les Misérables. Un tournant, je le répète. Mais une nouvelle fois, les problèmes de la société dominante blanche éclipsent l'intersectionnalité des violences du quotidien, les violences que rencontrent les « Autres ». Les autres des quartiers, les autres de la périphérie, les autres des banlieues. Ces parcs d'habitations crées au lendemain de la fin de la guerre d'Algérie pour accueillir les travailleurs immigrés dont la France avait alors tant besoin... Ces logements où s'entassent des familles entières qui ne peuvent compter que sur elles-mêmes et sur la solidarité locale pour vivre, pour survivre. Ces logements où les ascenseurs tombent en panne et ne sont jamais réparés. Ces logements où les courses arrivent plus rapidement si elles sont transportées dans des sacs plastiques suspendus par des cordages de fenêtres en fenêtres. Ces bâtiments où les escaliers ne peuvent être gravis que par des jeunes gens en forme, car un, deux, trois étages, ça va, mais dix, pour une personne âgée, c'est plus compliqué... Ces logements dont les systèmes électriques ne sont pas contrôlés, et dans lesquels des incendies à répétitions se déclarent... Et tuent. Oui, tuent. Chaque année.

Les quartiers représentés dans Les Misérables sont les manifestations explicites de l'échec de l'Etat à considérer que le territoire sur lequel celui-ci à tant à cœur d'exercer son pouvoir est un tout. Ces quartiers ne sont en réalité pas des symboles d'échec, mais de renoncement. L'Etat français a renoncé à prendre en considération les populations vivant dans ces quartiers car il n'a aucun intérêt à s'en préoccuper. Les quartiers populaires existent car l'Etat a besoin d'eux, pour nourrir un seul et même but : le contrôle. L'Etat ne peut pas exister sans le contrôle d'une certaine frange de sa population. Toutes et tous ne peuvent pas avoir le même niveau car l'accès de toutes et tous à la culture, à l'art, à la connaissance, au savoir, à la philosophie, à la pensée, à la réflexion, fait peur aux instances les plus hautes de gouvernance. Tout n'est que question de gouvernance. André Malraux avait bien compris qu'il ne pouvait y avoir de réelle démocratie sans l'accès à toutes et à tous du monde de l'art et de la culture, raison pour laquelle il avait crée les Maisons de la Culture, dont une à Bobigny (et auxquelles Madame Foresti a fait un clin d'oeil, merci).

Mais alors donc, le fait que Les Misérables décrochent le César du meilleur film est un véritable tournant, oui. Car autre chose, et au risque que cette observation n'aille pas de soi dans les lignes qui précèdent, les habitant.e.s des quartiers populaires multiplient les facteurs de vulnérabilité. Elles et ils sont généralement jeunes, racisé.e.s et pauvres. En d'autres termes, les formes de violence auxquelles elles et ils se confrontent au jour le jour sont intersectionnelles. En remportant ce César, Les Misérables portent sur le devant de la scène cette réalité sociale à laquelle l'Etat ne s'intéresse pas, et ne le fera sans doute jamais, à moins de ne faire preuve d'audace.

Car de l'audace, il en faut. Il en faut pour se confronter au milieu très blanc du cinéma français. Il en faut pour affronter la domination masculine qui impose encore ses diktats dans le milieu. Il en faut aussi, pour, en tant que « gars » ou « meuf des cités », plonger tête baissée dans un monde qui ignore que vous existez, ou du moins qui n'a pas la volonté de vous voir. Dans les cités HLM, dans les ZEP, peut importe le nom que les politiques successives leur donnent, les seuls fois où vous voyez des gens de « bonne famille » (entendez, des personnes plutôt aisées qui viennent de Paris intra-muros), c'est parce qu'ils viennent chercher de la marijuana dans la cité d'en face. Des fils d'architectes, de musiciens,... Et oui, de l'audace il en faut, rien que pour « passer de l'autre côté du périphérique », il en faut. Alors, pour monter les marches du Festival de Cannes, ou sur la scène de la salle Pleyel, n'en parlons pas.

Dé-coloniser. Oui c'est ça. Les écrans, les images, les discours. C'est ce que participe à faire Ladj Ly, avec son film Les Misérables. Car la cité, elle a déjà été portée à l'écran. Rappelons-nous de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995) avec Vincent Cassel. 25 ans... 25 ans... Pour que cette-fois, les Césars célèbrent une nouvelle fois l'audace de ces réalisateurs qui osent parler de "ceux dont on ne parle pas" (toute référence à une réplique existante dans le Village de Shiyamalan est involontaire). Nous ne pouvons en effet oublier qu'il y a 25 ans, Mathieu Kassovitz remportait le César du meilleur film pour cette œuvre magistrale qui a marqué toute une génération, plusieurs générations, de jeunes qui avaient l'impression de n'être rien. C'est quelque chose, que de n'être rien, ou en tout cas d'avoir l'impression d'être différent, d'être un corps marginal dans une société aveugle.

Alors oui, Roman Polanski a encore fait parlé de lui. Oui, Adèle Haenel s'est levée et est partie. L'actrice a une nouvelle fois dénoncé les agressions sexuelles et les viols auxquels les femmes sont confrontées jour après jour. Mais Ladj Ly, lui aussi, s'est levé. Et avec lui son équipe, et toute une génération de jeunes que le réalisateur a et va sans aucun doute inspirer. Combien d'années a-t-il fallu pour que les crimes de P. soient dénoncés ? Que le réalisateur des Misérables ait fait ou non de la prison, peut importe. Tous les faits qui lui sont reprochés le sont alors que le couronnement de son œuvre marque un tournant dans l'histoire artistique, culturelle et sociale de ce pays. Tou.te.s les marginalisé.e.s ont le droit d'exister, de s'exprimer, d'être. Et pour rebondir sur les affirmations de certain.e.s et paraphraser la grande essayiste féministe Gayatri Chakravorty Spivak, oui, les masculinités subalternes, elles aussi, ont le droit de parler.

Vue sur la Cité Karl Marx, Bobigny, Seine-Saint-Denis, 2014. © Aurélie Journée-Duez Vue sur la Cité Karl Marx, Bobigny, Seine-Saint-Denis, 2014. © Aurélie Journée-Duez

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