L'identité calédonienne, une fiction néo-coloniale

L'année 2020 sera marquée par la tenue du second référendum d'autodétermination du peuple Kanak, en Kanaky / Nouvelle-Calédonie. Retour sur nos impressions de voyage en 2018, alors qu'avait lieu le premier référendum.

Il est une chose d’entendre les récits témoignant des formes de racisme et de colonialisme en Kanaky, il en est une autre d’en faire l’expérience.

Au premier jour de notre séjour dans la « Ville blanche » (Nouméa), nous décidons d'aller, à l'instar de la plupart des touristes, nous promener sur la célèbre « Baie des citrons », ventée par les différents guides touristiques mis à notre disposition. Le long de la plage, une question s'impose à nous : « Après près de 23h de vol et 22 000 km parcourus, n'aurions-nous pas finalement atterri sur la Côte d'Azur ? ». Aux terrasses des cafés et des restaurants ne sont installés que des Blancs, pas un seul kanak. Nous nous décidons malgré tout à prendre une citronnade, pour la modique somme de 900 francs pacifique (soit l'équivalent de 8 euros)... En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous nous apercevons qu'en Kanaky, les colons ont substitué leurs casques coloniaux par des chemises à fleurs tahitiennes, tout en dissimulant à peine leur complexe de supériorité derrière leur cigare à la main. Un homme, que nous appellerons Mr.X., parle fièrement à ses amis d'un projet immobilier pour lequel il aurait reçu des subventions... D'un montant néanmoins insuffisant pour être terminée, la construction a débuté, puis s'est arrêtée en cours. Mr.X. s'amuse que sur son terrain se dressent désormais des semblants d'infrastructures inachevées, laissées à l'abandon. Il n'est pas non plus peu fier de sa grande maison, « aux murs de quatre mètres de haut, entourée de barbelés et protégée par des chiens » – sait-on jamais, si quelques kanaks venaient à tenter de s'y introduire... Mr X. n'est pas seulement un homme fier, c'est également un bon citoyen. Décidé de participer au référendum le 4 novembre, il met en garde ses amis de « ne pas y aller trop tard ». Faute de quoi, le bulletin (pour le « Non ») serait plus difficile à mettre dans l'urne, « les tribus descendant dans l'après-midi en famille pour aller voter ». Un goût amer dans la bouche (en aucun cas lié à la citronnade que nous venons de boire), nous décidons de partir, sans savoir que ceci ne constituerait qu'un petit aperçu de que nous réservait notre voyage.
En cette veille de référendum, l'effervescence populaire n'est pas au rendez-vous. Quelques drapeaux bleu-blanc-rouge ornent les voitures des partisans du « NON », qui puisent davantage leur fierté dans la puissance des chevaux de leurs bolides que dans leur faculté de jugement. Les partisans du « OUI » arborent le drapeau de la Kanaky, ce qui nous rassure et nous conforte : nous ne sommes bel et bien pas en France, mais en terre kanak.

Tout est fait dans cette ville pour marginaliser le peuple premier de cette île et le rendre invisible. En fait, Nouméa nous apparaît comme un vaste théâtre dont le décor bénéficie de sa proximité géographique avec le Vanuatu : même les sculptures qui ornent les voies piétonnes, les rond-points, les vitrines des boutiques de souvenirs, ne sont pas de l'art kanak mais proviennent de cette île voisine (qui, rappelons-le, a acquis son indépendance en 1980). Près des hôtels, les magasins de souvenirs ne manquent pas, mettant en avant des œuvres d'art kanak, en réalité, made in China. A l'Anse Vata, Mr Y., gérant d'une boutique, tente de nous vendre un drapeau et une serviette de bain aux couleurs de la Kanaky, nous garantissant que cette parure nous « évitera de nous faire caillasser sur la plage le jour du référendum ». Apparemment soucieux de notre sécurité, Mr.Y. nous déconseille également de nous rendre dans les Iles Loyauté, « dangereuses en raison des actualités », sans omettre de nous mettre en garde « Les Kanaks, ils ne supportent pas bien l'alcool et quand ils boivent vous savez, et bien ils ont l'alcool mauvais ». Après avoir ironiquement rappelé à Mr.Y. que nous n'ont plus, ne sommes pas très marrants après un verre de trop, nous quittons ce charmant endroit.
Plus que quotidien, le racisme envers le peuple kanak est, à Nouméa, ordinaire, standardisé, banalisé. Le jour du référendum, en visite à Mont-Dore, nous faisons une halte dans un restaurant du centre commercial. Alors qu'une jeune femme kanak, serveuse au comptoir, a le malheur de parler sa langue, le Drehu, avec nos camarades de l'USTKE, la gérante (blanche) la réprimande aussitôt, lui rappelant que « le Mr.peut parler la langue qu'il veut, mais toi, tu dois parler Français devant moi, et puis, on ne sait pas, si tu m'insultes et que je ne puisse pas comprendre. Demain, on verra...». Nous sommes effarés, un épisode comme celui-ci suffirait à ce que les indépendantistes corses descendent dans la rue et l'embrasent. Mais la serveuse dédramatise, arguant de la « folie habituelle de sa patronne ». La situation par rapport à celle de la Corse est après réflexion toute autre : les Corses peuvent être et sont gérants de commerces sur leur terre, à la différence de Nouméa qui ne comporte qu'un seul commerce géré par un Kanak.

Tous ces cas de racisme ordinaire ne constituent que quelques exemples dont nous avons pu être témoins durant notre séjour, auxquels s'additionnent bien d'autres... Néanmoins, la liste est trop longue, et plutôt que de continuer à mettre l'accent sur les situations insupportables auxquelles nous avons assister nous préférons souligner ceci : Nouméa ne reflète pas ce qu'est Kanaky. La ville principale de la Grande Terre n'est qu'un ersatz de métropole française dont la cruauté envers le peuple Kanak ne saurait parvenir à dissimuler l'indépendance déjà acquise des Iles Loyauté, où les Caldoches et les touristes de France et d'ailleurs ont bien compris qu'ils ne devaient pas prendre pour acquise cette terre qui ne leur appartient pas et qui ne leur appartiendra jamais, quand bien même l'Etat colonial affirme au jour le jour le contraire. Iaai, Drehu et Maré montrent que l'indépendance ne nécessite pas seulement le OUI au référendum, l'indépendance ne se trouve pas dans les urnes, elle s'éprouve au quotidien, elle se vit. La 9ème édition du Congrès du Parti Travailliste* a témoigné de la résilience kanak et a permis d'offrir un aperçu des grandes bases sur lesquelles la Constitution de Kanaky serait fondée et la base juridique dont tend à se doter le peuple Kanak. La place importante accordée à la jeunesse, aux femmes, à la coutume, les réflexions portées autour de la citoyenneté, ont mis en évidence cette non-inéluctabilité de la défiance des institutions qui prétendent pouvoir penser en lieu et place du peuple qu'elle a cru voir courber l'échine suite à la signature des Accords de Nouméa en 1998. Alors oui, il est grand temps que Kanaky se libère des jougs de l'hydre capitaliste colonial que constituent l'Etat français et son appétit féroce pour le nickel. Mais quoi qu'il en soit, nous ne doutons pas qu'elle y arrive un jour, avec ou sans référendum, car la terre appartient et appartiendra toujours à celui qui la travaille.

« Congrès du Parti Travailliste », Tribu de Rôh, Maré, 18 novembre 2018. © Aurélie Journée-Duez « Congrès du Parti Travailliste », Tribu de Rôh, Maré, 18 novembre 2018. © Aurélie Journée-Duez

Encore merci à toutes et à tous les camarades de l'USTKE et du Parti travailliste pour nous avoir accueilli sur votre terre de coutumes et pour tout ce que vous faites au quotidien pour construire une véritable Kanaky libre et socialiste... Même si nous sommes séparé.e.s de milliers de kilomètres, nous sommes des frères et des sœurs de lutte, lié.e.s par l'amitié entre les peuples et la solidarité internationale.

* Du 16 au 18 novembre 2018, à Maré, Tribu de Rôh.

Aurélie Journée-Duez et Sylvain Duez

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