Mais que se passe-t-il à Grenoble?

Sommes-nous à Hayange, où la mairie RN harcèle un local du Secours Populaire? Ou à Fréjus où les subventions destinées aux centres sociaux ont été réduites de moitié? Contre toute attente, c'est à Grenoble, fer de lance d'une nouvelle politique humaniste que se joue cette pièce entre l'engrenage, un petit centre social et la Mairie de la ville. Décryptage d'une situation qui interpelle.

A Grenoble, la fermeture administrative de « l’Engrenage » fait grand bruit. Si la Mairie de la ville justifie cette décision par le non-respect de normes de sécurité, les bénévoles, eux, acceptant les raisons de cette fermeture, reprochent à la mairie son manque de proposition concernant des solutions alternatives. Ils demandent que des solutions leur soient proposées.

Cette scène aurait donc pu se passer dans une ville à la municipalité moins progressiste mais contre toute-attente, c’est bien à Grenoble que se  mène cette bataille entre un lieu de vie populaire et la Mairie de la ville. « Grenoble, fer de lance autoproclamé de la démocratie participative, des luttes environnementales de la solidarité sous toutes ses formes vient ainsi d’entériner notre fermeture administrative, brutalement, en envoyant la police municipale en pleine soirée » lâche amèrement un membre de l’équipe.

 

L’Engrenage, ce bar associatif au grand-cœur.

 

Ce bar associatif, bien connu des grenoblois qui le fréquentent en nombre depuis deux ans maintenant, est situé au cœur du quartier Saint Bruno. Cette grande salle carrelée à l’apparence modeste est pourtant devenue le centre névralgique d’une dynamique sociale se revendiquant « métissée et populaire ».

Il y a deux ans, un collectif d'une vingtaine de personnes a repris le bail de cet ancien café-concert : « Nous voulions créer et développer un centre social dans lequel les valeurs d'autogestion, d’auto-responsabilié, de tolérance, de respect et de solidarité seraient érigées en pilier de fonctionnement», explique C, un des responsables qui souhaite garder l’anonymat.

 

A l’Engrenage, donc, la religion, l’orientation sexuelle, l'origine où la possession ou non de papiers n’importent pas. « Même si toutes les personnes qui viennent ici sont très différentes, toutes et tous sont rassemblées par le respect. Le respect, pour le lieu, pour son équipe, et pour les gens qui le fréquentent. En deux ans de fonctionnement, sans physionomistes, il n'y a pas eu une seule histoire. C'est très rare pour un établissement rassemblant autant de monde » affirme C.

 

Riad, un autre membre du collectif, est sans-détours : « Aujourd’hui, on taxe d’utopistes ceux qui prônent ces valeurs dans notre société, mais cela n’a pas de sens. C'est tellement plus facile de ne penser qu’à soi, plutôt que de faire l’effort de comprendre qui sont les autres, quels sont leurs parcours, leurs besoins… ». C. abonde : « Faire vivre un lieu comme le nôtre, ce n’est pas verser dans la facilité, croyez-nous. Mais notre lieu, lui, est ancré dans le réel avec ses coups durs et ses joies... »

 

Depuis deux ans, l'Engrenage avait réussi à mettre en place un modèle économique local original, stable. Les bénéfices dégagés étant systématiquement reversés en intégralité à des collectifs et des associations. Ainsi, ce sont près de 15.000 euros qui ont été versés à une vingtaine d’organisations, comme le Planing Familial, Help SDF, MJC Lucie Aubrac, Accueil Demandeurs d'Asile, et, en tout, plus d'une centaine d'associations ont été soutenues…

 

Le collectif revendique être un des seul qui propose à son public des entrées « prix libre », afin que l’argent ne soit pas un frein pour les bourses les plus modestes. Cette démarche, qu’ils qualifient de « politique » permettait d’après eux au public « de se responsabiliser dans leur position de consommateur », et de choisir leur contribution en fonction de leurs revenus, de leur appréciation de la soirée ou de l'activité.

Pour de nombreuses personnes dans le besoin, ce lieu semblait donc être le seul de la ville où elles pouvaient voir des concerts gratuitement, passer une soirée au chaud, pratiquer un sport, ou regarder une projection.

 

C’est avec fierté que l’équipe de l’Engrenage annonce son bilan : ce sont près de 850 groupes qui sont montés sur cette petite scène lors des trois soirées hebdomadaires. Ce centre social un peu hors-normes accueillait aussi pêle-mêle des cours de danse, des projections, des ateliers pour enfants, des cours de sport et servait gratuitement de salle de réunion pour d'autres associations.

 

Une fermeture sans alternatives.

 

« Lors de d’hiver 2017, nous avons ouvert nos portes aux personnes sans abri, leur assurant un hébergement calme, des repas chauds, une douche et des vêtements propres » rapporte Riad. L'engouement que leur action avait suscité alors sur Grenoble est resté dans les mémoires. Le Samu Social lui même confiant à l’équipe de l’Engrenage, au beau milieu de la nuit et à plusieurs reprises, des personnes transies de froid au plus fort de l’hiver.

 

En dépit de ce bilan très positif, la mairie de Grenoble a malgré tout décidé de fermer l’Engrenage, le mercredi 7 novembre, en pleine soirée, contraignant l’équipe à renvoyer chez-elles les quatre-vingt personnes présentes.

 

En cause pour les élus, le non-respect de normes de sécurité : une issue de secours est manquante ainsi qu'une alarme incendie normalisée. Pour l’équipe, cela n’a pas de sens : « L’issue de secours en question est impossible à réaliser, le local étant mitoyen sur trois de ses faces et nous n'avons pas les moyens d'acheter le système d'alarme que nous demande la mairie». Pour ces derniers, une récente pétition signée par quelques voisins mécontents –comme c’est souvent le cas autour de nombreux bars grenoblois- semble être à l’origine des premières visites de sécurité et donc de la spirale qui aboutira sur cette fermeture.

 

Face à ces accusations, le collectif de l'Engrenage se montre compréhensif: « Nous ne dénonçons pas pour autant les manquements en matière de sécurité, pointés par les autorités ; la sécurité du public, comme celle des bénévoles, n’est pas négociable. Nous dénonçons par contre le manque de contre-propositions, d’humanité, et de soutien de la municipalité. ».

 

Ils enragent : « Dans une ville comme Grenoble, avec une municipalité revendiquant des valeurs de solidarité, il est très regrettable de ne se voir proposer aucune alternative à la fermeture du lieu comme le notre. Rappelons qu’en plus, nous ne bénéficions d’aucune subvention et n'en n'avons même pas fait la demande. Nous avons réalisé tout cela bénévolement. C’est une erreur politique de la part d’une mairie qui n'a pas su prendre conscience du travail social que nous réalisions ».

 

A Grenoble, la fermeture de l’Engrenage fait grand bruit. Les messages de soutien à l’équipe affluent, leur publications sont visionnées par des dizaines de milliers de personnes, les voisins se positionnent et les médias locaux commencent à s'emparer du sujet. En plein match du Grenoble Foot 38, une banderole leur a même été dédiée par les supporters du club.

 

Le collectif a mis en ligne une pétition sur leur page Facebook. Ils espèrent plusieurs milliers de signatures, et comptent bien faire valoir leur bilan si une médiation venait à être proposée par la mairie de Grenoble. Comme le souligne Riad: "Nous sommes constructifs par nature, nous nous tournons vers l'avenir avec une situation qui est désormais bien établie, fort de notre bilan et de nos valeurs. Nous souhaitons vivement rencontrer notre maire afin que la situation puisse rapidement évoluer vers un heureux et utile dénouement."

 

Même si les adjoints du maire, Eric Piolle, semblent tenus à la réglementation en matière de sécurité, les membres du collectif de l’Engrenage veulent croire qu'en pleine période pré-électorale, la municipalité de Grenoble ait tout intérêt à désamorcer un sujet brûlant « impactant directement leur électorat ».

L’affaire de l’Engrenage ne semble pas être encore tout-à-fait terminée...

.Cet article n'a vocation à être commenté par aucun des deux partis.

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