Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

34 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 juin 2025

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

Pourquoi cette focalisation sur le "terrorisme" palestinien ?

Se focaliser sur le "terrorisme" palestinien permet depuis longtemps de faire oublier la nature coloniale d'Israël et de blanchir les crimes commis par cet Etat d’apartheid. Cela est encore plus vrai depuis le 7 octobre 2023.

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La légitimité de la résistance armée des Palestiniens à leur oppresseur colonial ne devrait absolument faire aucun doute, car le droit international est très clair là-dessus : le protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux permet aux peuples, « dans l’exercice de leur droit à disposer d’eux-mêmes », de recourir à la lutte armée « contre la domination coloniale et l'occupation étrangère et contre les régimes racistes ». [1] 

Pourtant, la moindre organisation palestinienne de premier plan opposant une résistance à une occupation entièrement illicite d'après la Cour Internationale de Justice (tant la présence des colons israéliens que celle du personnel de l'Etat occupant, sans oublier toutes les politiques et pratiques associées à cette occupation, lesquelles relèvent du régime d'apartheid et empêchent le peuple palestinien d'exercer ses droits fondamentaux) [2] a été qualifiée de "terroriste" par la plupart des gouvernements occidentaux : du FPLP marxiste (organisation phare de la résistance palestinienne à fin des années 1960 et dans les années 1970) au Jihad islamique palestinien en passant par le Hamas et les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa (ancienne branche armée du Fatah de Yasser Arafat durant la seconde Intifada). 

Si l'on applique le qualificatif de "terroriste" aux méthodes de lutte armée privilégiées par ces organisations, lesquelles ont eu effectivement recours, depuis la fin des années 60, à des actes de terreur et à la violence aveugle (détournements d'avions, prises d'otages, assassinats de civils, attentats à la bombe, attentats-suicides dans des rues fréquentées, jusqu'aux massacres commis le 7 octobre 2023 dans une dizaine de kibboutz et sur le site d’un festival de musique électronique organisé à proximité immédiate de la barrière de "sécurité" qui enferme les Palestiniens de Gaza depuis 18 ans), on peut alors considérer, à plus forte raison, qu'Israël est depuis sa création un Etat terroriste : le nombre de civils palestiniens innocents tués (sans même parler des blessés et de ceux qui ont été enlevés et torturés) par Israël est sans commune mesure avec le nombre de civils israéliens innocents assassinés à Tel Aviv, à Jérusalem, ou encore dans les kibboutz attaqués le 7 octobre 2023. 

Plus fondamentalement, en dehors du débat sur la qualification appropriée des actions menées par les organisations combattantes palestiniennes, il s’avère que les gouvernements européens et nord-américains cherchent à délégitimer par avance toute opposition armée à Israël. Ces derniers ne se contentent pas d'offrir une assistance diplomatique et/ou militaire à l'Etat israélien, ni de maintenir son impunité au sein du système juridique international, ni de criminaliser − par l'imputation d'antisémitisme − le soutien actif de fractions non négligeables des sociétés civiles occidentales au peuple palestinien. 

Il faut aussi remarquer que le droit international humanitaire ne parle jamais de "terrorisme" mais de "crimes de guerre" et de "crimes contre l'humanité" : tout comme l'armée israélienne, les organisations combattantes palestiniennes ont ainsi l'obligation de respecter les principes de distinction, de proportionnalité et de nécessité [3], et de ne pas enlever de civils pour les faire disparaître ou les retenir en otage. Le fait d'avoir classé les organisations politico-militaires palestiniennes comme "terroristes" a très certainement encouragé l'Etat occupant à commettre des violations systématiques du droit international humanitaire, à Gaza comme en Cisjordanie. Après le 7-Octobre, c’est sous couvert d’une "guerre d’auto-défense" contre l’organisation "terroriste" Hamas que les violences exercées contre le peuple palestinien ont été poussées à leur paroxysme, dans une logique d’extermination − ou à tout le moins, d’extirpation de la population gazaouie de son minuscule territoire : cela explique l'attaque généralisée des infrastructures civiles, et tout particulièrement des établissements hospitaliers, l'utilisation de la famine comme arme de guerre et méthode de nettoyage ethnique, la pratique généralisée des disparitions forcées accompagnées de tortures, ou encore l'instauration de seuils de "dommages collatéraux" qui autorisent le meurtre de masse des non-combattants. [4]

Aux yeux d'une grande partie des Palestiniens, la lutte armée − qu’elle soit menée par le Hamas, le FPLP, le Jihad islamique ou par des brigades indépendantes comme celles des camps de réfugiés de Jénine et Tulkarem − apparait comme le dernier recours pour faire avancer la cause de leur libération nationale, car Israël n’a pas laissé d’autre choix au peuple occupé. Non content d’avoir cherché à deux reprises (en 1948 puis en 1967) à expulser la totalité des Palestiniens de leur patrie et de s’être approprié toute la Palestine historique, Israël a supprimé les droits fondamentaux des autochtones − plus de 5 millions aujourd’hui − qui ont maintenu leur présence entre le fleuve et la mer tout en restant à l'extérieur du territoire israélien reconnu par la "communauté internationale" ; il les a aussi exposés à des violences quotidiennes exercées, au choix, par ses forces armées ou par ses citoyens-colons organisés en milices. Etabli sur une terre vidée des quatre cinquièmes de sa population autochtone, devenu ensuite un Etat occupant et d’apartheid, Israël a ignoré, sans subir la moindre sanction, les multiples résolutions du Conseil de Sécurité des Nations unies condamnant ses politiques d’occupation et de colonisation. Il s’est par ailleurs servi du processus de paix d’Oslo (1993-2000) − dont les Palestiniens n’ont rien obtenu, à part un semblant d’autonomie sous la forme d’une Autorité palestinienne corrompue qui sert beaucoup plus les intérêts "sécuritaires" de l’Etat occupant que le droit inaliénable à l’autodétermination du peuple occupé − comme d’un paravent pour perpétuer l’occupation et intensifier la colonisation des territoires dits palestiniens : entre 1993 et 2000, au plus fort du processus de paix, Israël a doublé la population de ses citoyens-colons sur les terres qui devaient constituer un État palestinien hypothétique. [5] De surcroît, il a réprimé − par la force militaire et par l’emprisonnement massif de la population masculine sous le régime de la détention administrative, sans inculpation ni procès − les formes non-violentes de lutte adoptées ces dernières décennies par les Palestiniens.

Les incursions meurtrières du 7 octobre 2023 peuvent ainsi être vues, en partie (l’autre objectif était politique : interrompre la normalisation des relations entre Israël et les Etats arabes sur le dos du peuple palestinien), comme un acte de représailles − longuement préparé − consécutif à l’écrasement dans le sang des "marches pour le retour" qui se sont déroulées à Gaza en 2018-2019 (plus de 200 manifestants tués par balles, des milliers d'autres grièvement atteints au niveau des membres inférieurs et handicapé à vie) : ces manifestations hebdomadaires qui se tenaient près de la barrière de "sécurité" réclamaient la levée du blocus punitif et illégal instauré à la suite de la prise de pouvoir du Hamas (2007) et le droit au retour des familles des réfugiés de la Nakba (soit 70 % de la population gazaouie). 

Cependant, en dehors des crimes de guerre massifs qui les ont accompagnées et qui resteront une tache indélébile dans l'histoire de la résistance palestinienne, les incursions du 7-Octobre ont débouché sur l'épisode le plus sombre de la longue tragédie du peuple palestinien : 
- l’extermination de milliers de familles palestiniennes, doublée de la réduction des habitants de Gaza à des conditions d’existence calculées pour entraîner leur destruction physique et mentale ou bien leur "émigration volontaire" vers des pays tiers − voulue par les responsables israéliens, qui ne cachent plus le fait que leur "guerre contre le Hamas" n’avait pas seulement pour objectif de détruire le principal bastion de la résistance armée à l'Etat occupant mais de vider la bande côtière de sa population majoritairement composée de descendants de réfugiés de l’épuration ethnique de 1948-49 ;
- l’accélération du nettoyage ethnique de la Cisjordanie et la suppression des dernières poches de résistance dans les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nour Shams − investis depuis bientôt six mois par les militaires israéliens qui ont déplacé de force la totalité des habitants et entrepris la démolition méthodique du bâti résidentiel.

[1] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/protocol-additional-geneva-conventions-12-august-1949-and

[2] https://orientxxi.info/magazine/cour-internationale-de-justice-l-imperatif-du-retrait-israelien-des-territoires,7609

[3] https://casebook.icrc.org/a_to_z/glossary/fundamental-principles-ihl

[4] L'armée israélienne elle-même a admis que 82 % des personnes qu'elle avait tuées à Gaza durant les 2 mois qui ont suivi la rupture du cessez-le-feu n'étaient pas des combattants : https://www.972mag.com/israelis-war-crimes-gaza-taboo/. Durant la première année de la "riposte", les victimes civiles représentaient plus des trois quarts des tués : https://witnessing-the-gaza-war.com/wp-content/uploads/2024/12/Bearing-witness-to-the-Israel-Gaza-War-v6.5.5-5.12.24.pdf : voir pages 18-19.

[5] L’ancien diplomate israélien Daniel Levy en parle mieux que quiconque, lui qui fut l’un des membres de la délégation israélienne chargée des négociations de paix avec les dirigeants palestiniens sous les gouvernements de Yitzhak Rabin (1992-1995) et d’Ehoud Barak (1999-2001) : « [Le processus d’]Oslo était fondé sur l’idée que si les Palestiniens acceptaient et reconnaissaient Israël et si les Palestiniens acceptaient un État sur seulement 22 % du territoire [de la Palestine historique], Israël mettrait fin à l’occupation. (...) Il aurait été si sage de la part d’Israël d’avoir admis : "voici une occasion historique". (...) Mais au lieu de cela, dans ces négociations, il s’agissait d’écraser les Palestiniens. Pas seulement 78 % mais aussi un peu plus de terres. Mais aussi s’assurer que Jérusalem-Est ne puisse pas vraiment être une capitale palestinienne. Que les Palestiniens ne puissent pas... Je pourrais continuer. (...) Israël devait être tenu pour responsable lorsqu’il n’a pas présenté la moindre proposition de négociation sérieuse et lorsqu’il a continué de construire des colonies. Quand il a violé ces accords [Oslo I en 1993 et Oslo II en 1995], il n’a pas été tenu pour responsable. (...) Depuis lors, Israël a bénéficié de plus en plus d’impunité. (...) Vous en arrivez [aujourd’hui] à un gouvernement israélien avec des gens qui proclament ouvertement le nettoyage ethnique, l’annihilation, et vous en arrivez à ce que vous voyez à Gaza. » (https://www.youtube.com/watch?v=rLi2tXUR48M)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.