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Billet de blog 11 janvier 2026

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Il y a 42 ans, Deleuze parlait déjà d'un processus génocidaire en Palestine

Le 10e numéro de la Revue d'études palestiniennes (janvier 1984) contient un article intitulé « Grandeur de Yasser Arafat », dans lequel Deleuze mentionne l'existence d'un processus génocidaire affectant les Palestiniens.

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Il y a 42 ans, Gilles Deleuze évoquait la situation, aussi terrible que grotesque, d’un peuple palestinien nié dans son existence même par le mouvement sioniste puis par l’Etat d’Israël, dont la création avec l’aval de l’ONU (dominé alors par les deux Grands et les puissances coloniales) n'aurait sans doute jamais eu lieu sans l’extermination des deux tiers des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie et ses nombreux collaborateurs des pays européens occupés par le IIIe Reich ou alliés à celui-ci (toutefois, il se trouve que les considérations d'ordre géopolitique ont eu autant sinon plus d'importance que la nécessité d'une "réparation" [1]). Un génocide, le judéocide nazi, dont les Palestiniens étaient absolument innocents. Un génocide dont la mémoire, devenue la propriété de l'Etat juif, a été constamment invoquée par les dirigeants d’Israël pour légitimer le projet sioniste d'épuration et de re-peuplement d’une terre proche-orientale qui aurait appartenu de toute éternité et en toute exclusivité au peuple juif − d’après ce nationalisme juif ethnique et étatique qu’est le sionisme, et non d’après cette religion plurimillénaire qu’est le judaïsme [2].

Cette mémoire est invoquée également pour blanchir tous les crimes commis depuis 77 ans contre le peuple autochtone de Palestine, depuis le transfert forcé de 80 à 90 % des Palestiniens qui vivaient sur le territoire accaparé par les sionistes jusqu’à l’anéantissement de Gaza, en passant par des décennies d’occupation militaire et coloniale de la "Judée-Samarie", dont les habitants non-juifs ont subi (et subissent toujours) une oppression insoutenable faite d’entraves multiples à la circulation, d’humiliations, de brutalités, de démolitions, d’expulsions et de violences à caractère terroriste.

Deleuze insistait aussi sur le fait que le peuple palestinien devait reconnaître le droit d’Israël à exister alors même qu’il avait été dépossédé de tous ses droits sur sa propre terre, ou bien rendu apatride par l’expulsion vers les pays arabes voisins sommés de l’"intégrer", c’est-à-dire de le faire disparaître. L’histoire de la résistance palestinienne nous montre que celles et ceux qui se sont opposés, pacifiquement ou au moyen de la lutte armée, à cette condition exigée par l’Etat sioniste et ses alliés occidentaux (reconnaître l’Etat construit à partir de l’épuration ethnique de 1948-1949, puis son occupation illégale de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, et de Gaza, malgré l’interdiction du retour des expulsés et de leurs descendants et l’assujettissement des autochtones restés en "terre d’Israël" à un régime d’apartheid) ont fait l’objet d’arrestations arbitraires, d’emprisonnements sans inculpation ni procès, et de tortures systématiques ; il faut y ajouter les meurtres et destructions de masse destinés, d’après la propagande d’Etat israélienne, à supprimer le "terrorisme" (alors que les actions des prétendues forces de défense d’Israël visent toujours la population dans son ensemble, à Gaza comme en Cisjordanie).

[1] On explique ainsi le soutien sans équivoque du gouvernement soviétique au projet sioniste lors du débat à l'ONU sur le partage de la Palestine mandataire (mai-novembre 1947), puis la reconnaissance précoce d'Israël par l'URSS, trois jours seulement après la déclaration d'indépendance de l'Etat juif (14 mai 1948). Le régime stalinien espérait, en particulier, assister à la création d'un Etat socialiste, et contribuer à accélérer le déclin de la domination britannique sur le Proche-Orient. Cette politique pro-sioniste a été suivie, au cours des trois dernières années du régime stalinien, par des persécutions et une campagne médiatique antisémites en lien avec le "complot des blouses blanches".

[2] Soulignons le fait que la grande majorité des Juifs de la première moitié du XXe siècle n'adhéraient pas au sionisme :

- c’est la raison pour laquelle les Etats-Unis, jusqu'à l'Immigration Act de 1924, étaient de loin le premier lieu de refuge des Juifs d'Europe centrale et orientale victimes des pogroms et d'un antisémitisme endémique ;

- c’est aussi la raison pour laquelle seulement 60 000 des 432 000 Juifs du Reich (l’Allemagne proprement dite ainsi que les territoires annexés par les Nazis, en particulier l’Autriche et les Sudètes) qui se sont exilés entre 1933 et 1939 ont choisi la Palestine pour terre d’accueil [American Jewish Yearbook, vol. 42 1940-1941 : https://ajcarchives.org/Portal/Yearbooks/en-US/RecordView/Index/505 : voir page 596] : cette émigration s’est d’ailleurs faite essentiellement (53 000) dans le cadre d’un accord dit de transfert (Ha'avara) entre le régime nazi et l'Agence juive, laquelle s'occupait de l'immigration en Palestine pour le compte de l'Organisation sioniste mondiale.

- de nombreux Juifs rejetaient le sionisme pour des raisons politiques* ou religieuses**, ou encore par attachement à la "diaspora" et à ses cultures multiséculaires (en particulier la culture yiddish que les Nazis ont très largement détruite par le génocide, une destruction parachevée par la création d'Israël et l'assimilation au creuset national israélien que ses dirigeants et promoteurs ont réclamée de la part des survivants du judéocide).

* Cet antisionisme d'ordre politique est bien incarné par Lord Edwin Samuel Montagu (1879-1924), secrétaire d’État à l’Inde et seul membre juif du gouvernement de Lloyd George (1916-1922) au moment de la publication de la Déclaration Balfour. [Rappel utile : le 2 novembre 1917, le ministre des affaires étrangères Arthur Balfour adressa une lettre contenant cette déclaration − discutée en amont entre les chefs du mouvement sioniste britannique, le Foreign Office et le cabinet de guerre − à Lionel Walter Rothschild, l’un des principaux leaders sionistes britanniques, afin que ce dernier porte le texte à la connaissance de la Fédération sioniste de Grande-Bretagne et d’Irlande. La déclaration par laquelle le gouvernement britannique « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif » est parue une semaine plus tard dans la presse britannique. Cette politique pro-sioniste a été par la suite intimement associée au mandat britannique sur l’ancienne province ottomane.]

Montagu prend connaissance du projet de Déclaration quelques mois avant son officialisation et remet un mémorandum (intitulé « Au sujet de l’antisémitisme du présent gouvernement », 23 août 1917) au cabinet de guerre pour faire connaître son avis : « La politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et servira de point de ralliement aux antisémites du monde entier. » Il lui semble « inconcevable que le sionisme soit officiellement reconnu par le gouvernement britannique et que M. Balfour soit autorisé à déclarer que la Palestine doit être reconstituée en tant que "foyer national du peuple juif" ». Il poursuit : « J’ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans [musulmans] et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l’Angleterre l’est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine. (...) Lorsque les Juifs auront leur foyer national, il est certain que la volonté de nous priver de nos droits de citoyens britanniques s'en trouvera considérablement renforcée. La Palestine deviendra le ghetto du monde. Pourquoi les Russes accorderaient-ils aux Juifs des droits égaux ? Leur foyer national est la Palestine. Pourquoi Lord Rothschild accorde-t-il tant d'importance à la différence entre les Juifs britanniques et les Juifs étrangers ? Tous les Juifs deviendront des Juifs étrangers, habitants du grand pays qu'est la Palestine. » (https://www.jewishvirtuallibrary.org/.../Montagumemo.html)

Ainsi, Montagu s'oppose fermement au soutien du gouvernement britannique à l'entreprise sioniste, pour deux raisons essentielles :

. Le devenir des autochtones de Palestine. Montagu conteste non seulement l’existence d’une nation juive (« Les membres de ma famille, par exemple, qui vivent dans ce pays depuis des générations, n'ont aucune communauté de vues ou de désirs avec aucune famille juive d'un autre pays, si ce n'est le fait qu'ils professent, à des degrés divers, la même religion. »), mais aussi le droit des Juifs sionistes à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif (« Il est tout à fait vrai que la Palestine joue un rôle important dans l'histoire juive, mais c'est également le cas dans l'histoire musulmane moderne et, après l'époque des Juifs, elle joue certainement un rôle plus important que tout autre pays dans l'histoire chrétienne. »).

. En appuyant le projet sioniste, la Déclaration Balfour prive les Juifs de leurs foyers nationaux légitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Par conséquent, le risque est grand que les pays européens gagnés par l'antisémitisme soient encore plus enclins à ostraciser leurs citoyens juifs − ces derniers disposant désormais d'une nouvelle "patrie" en Palestine.

** Dès sa naissance, le sionisme politique juif a suscité une franche hostilité au sein des milieux religieux, et celle-ci est venue autant des réformistes [apparu dans la seconde moitié du XIXe s., le judaïsme réformé s’est d’abord implanté en Allemagne et aux Etats-Unis : il insiste sur la nature évolutive du judaïsme, donne la primauté à ses aspects éthiques et met ses rituels au second plan] que des orthodoxes. Dans son ouvrage intitulé Ten Myths About Israel (Verso, 2017), l’historien israélien Ilan Pappé évoque longuement ces oppositions de nature religieuse (voir le chapitre 3 : « Zionism is Judaism ») :

. « Lorsque les réformistes ont rencontré le sionisme pour la première fois, ils ont rejeté avec vigueur l’idée de redéfinir le judaïsme comme un nationalisme, ainsi que la création d’un Etat juif en Palestine. (...) En Allemagne, les réformistes ont rejeté publiquement d’idée d’une nation juive et se sont autoproclamés "Allemands de religion mosaïque". (...) [Aux Etats-Unis], le rabbin Kaufmann Kohler, figure emblématique de ce mouvement, rejetait l'idée selon laquelle "la Judée est la patrie des Juifs, une idée qui ‘déracine’ les Juifs partout dans le monde". »

. « Lorsque le sionisme fit son apparition en Europe, de nombreux rabbins traditionalistes interdirent à leurs fidèles d'avoir des contacts avec les militants sionistes. Ils considéraient le sionisme comme une ingérence dans la volonté divine de maintenir les Juifs en exil jusqu'à la venue du Messie. Ils rejetaient totalement l'idée que les Juifs devaient faire tout leur possible pour mettre fin à l'"Exil". Au contraire, ils devaient attendre la parole de Dieu à ce sujet et, en attendant, pratiquer le mode de vie juif traditionnel. Si des personnes étaient autorisées à se rendre en Palestine et y étudier en tant que pèlerins, cela ne devait pas être interprété comme une autorisation pour un mouvement d'émigration de masse. (...) La plupart des figures de proue du judaïsme orthodoxe avaient un autre compte à régler avec le sionisme. Le nouveau mouvement ne souhaitait pas seulement coloniser la Palestine ; il espérait également séculariser le peuple juif, inventer le "nouveau Juif" en opposition aux Juifs religieux orthodoxes d'Europe. »

Au-delà des oppositions religieuses au sionisme politique, Ilan Pappé montre qu’il existe d’importantes divergences entre l’interprétation traditionnelle de la Bible et le sens que les sionistes ont attribué aux Ecritures :

« Dans le monde juif pré-sioniste, la Bible n'était pas enseignée comme un texte unique ayant une connotation politique ou même nationale (...). Dans leur univers spirituel d'apprentissage, les grands rabbins considéraient l'histoire politique contenue dans la Bible et l'idée de la souveraineté juive sur la terre d'Israël comme des sujets marginaux. Ils s'intéressaient beaucoup plus, comme le judaïsme en général, aux écrits sacrés axés sur les relations entre les croyants, et aussi, en particulier, sur leurs relations avec Dieu. (...) Les Amants de Sion [actifs dans l’empire russe dès le début des années 1880 et considérés comme des précurseurs du sionisme moderne], par exemple, interprétaient la Bible comme l'histoire d'une nation juive née sur la terre de Palestine en tant que peuple opprimé sous le joug d'un régime cananéen. Ce dernier exila le peuple juif en Égypte, jusqu'à ce qu'il revienne sur sa terre et la libère sous la direction de Josué. L'interprétation traditionnelle, en revanche, se focalise sur Abraham et sa famille en tant que groupe de personnes découvrant un dieu monothéiste, plutôt que sur une nation et une patrie. La plupart des lecteurs connaissent bien ce récit conventionnel des Abrahamites découvrant Dieu et se retrouvant en Égypte après avoir traversé des épreuves − on peut difficilement y voir l'histoire d'une nation opprimée engagée dans une lutte de libération. Cependant, cette dernière interprétation était privilégiée par les [premiers] sionistes, et elle reste valable aujourd'hui en Israël. L'une des utilisations les plus intrigantes de la Bible dans le sionisme est celle pratiquée par l'aile socialiste du mouvement. La fusion du socialisme et du sionisme a véritablement commencé après la mort de Herzl en 1904, lorsque les différentes factions socialistes sont devenues les principaux partis du mouvement sioniste mondial et sur le terrain en Palestine. (...) [Les sionistes socialistes] se trouvaient donc confrontés à un paradoxe complexe, car ils voulaient à la fois séculariser la vie juive et utiliser la Bible comme justification pour coloniser la Palestine. En d'autres termes, même s'ils ne croyaient pas en Dieu, celui-ci leur avait néanmoins promis la Palestine. (...) Dans un article célèbre publié dans The Jewish Chronicle (10 juillet 1896), Theodor Herzl justifiait la revendication juive sur la Palestine à partir de la Bible, mais il souhaitait en même temps que le futur État juif fût dirigé selon les philosophies politiques et morales européennes de son époque. »

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