Cet article de +972 est à mille lieues des poncifs de la propagande israélienne, repris tels quels − puis éventuellement nuancés − par l'immense majorité des personnes qui commentent cette guerre, y compris par celles et ceux qui prétendent ne choisir aucun des deux camps et vouloir la "paix" entre les deux peuples (vision erronée d'un conflit israélo-palestinien opposant deux mouvements nationaux symétriques qui disposeraient de la même légitimité) − en ne manquant jamais une occasion de faire remarquer que le Hamas est le Mal absolu, fondamentaliste, ultra-violent, terroriste, à l'origine (autant sinon plus que le gouvernement Netanyahou) des malheurs de son propre peuple.
I. Il ne s'agit pas d'une guerre contre le Hamas, mais d'une guerre contre l'existence même des Palestiniens de Gaza. La preuve : le gouvernement israélien a rejeté il y a deux mois le plan égyptien pour la reconstruction de Gaza qui prévoyait explicitement de mettre fin au gouvernement du Hamas (mise sur pied d’un comité pour gouverner la bande de Gaza : composé de notables et de fonctionnaires locaux, le Hamas n’y disposerait d’aucun rôle ; sécurité confiée à une force de police locale sélectionnée et formée par le régime égyptien d'Al-Sissi : on peut donc difficilement imaginer qu'elle intégrerait en son sein des militants du Hamas ; ce plan a été approuvé par le Hamas, le Fatah, l'Autorité palestinienne et la Ligue arabe). Israël impose désormais le désarmement du Hamas, et pas seulement la libération des otages, en échange d’une trêve à durée limitée qui n’est par ailleurs assortie d’aucun engagement à retirer les forces d’occupation et renoncer au projet de "relocalisation" des 2 millions de Gazaouis.
« L’insistance d'Israël sur le désarmement du Hamas est une diversion destinée à saboter toute avancée significative dans les négociations de cessez-le-feu et à permettre la poursuite du génocide. Cela est apparu clairement lorsque le gouvernement israélien a adopté [début mai] des plans visant à conquérir et à occuper définitivement la totalité de Gaza, à parquer la population dans des camps de concentration près de la frontière avec l'Égypte et à forcer le plus grand nombre [de Gazaouis] possible à partir, et à maintenir ce dispositif même après la libération de tous les prisonniers israéliens. (...) Pour Israël, le désarmement du Hamas n'est qu'un prétexte ; le véritable objectif, comme Netanyahou lui-même l'a récemment admis, est de rendre Gaza inhabitable, ingouvernable et, à terme, dépeuplée. Chaque négociation sabotée par Israël, chaque cessez-le-feu qu'il compromet et chaque convoi humanitaire qu'il bloque s'inscrivent dans une campagne délibérée de nettoyage ethnique. La stratégie de Netanyahou n'est pas la paix par la sécurité, mais la conquête par la souffrance : écraser Gaza jusqu'à ce que sa population fuie, meure de faim ou disparaisse sous les décombres. »
II. La prétendue menace existentielle pour Israël que constituerait encore le Hamas sert de prétexte à l’Etat occupant pour poursuivre le siège génocidaire de Gaza jusqu’au départ forcé de ses habitants survivants.
« Après un an et demi de bombardements et de blocus israéliens, le Hamas ne dispose pratiquement plus d'armes offensives. Si le groupe a lancé environ 5 000 roquettes sur Israël lors de son attaque du 7 octobre, il n'est désormais capable d'en tirer qu'une ou deux fois par semaine. (...) Netanyahou lui-même s'est vanté devant l'ONU en octobre dernier que le Hamas avait perdu plus de 90 % de son stock de roquettes. Les chances que le Hamas lance une nouvelle attaque du type du 7 octobre dans un avenir proche sont définitivement nulles. De nombreux analystes s'accordent à dire que le succès de l'attaque tient au fait qu'Israël a été complètement pris au dépourvu. Mais cet effet de surprise est révolu depuis longtemps, tout comme le risque qu'Israël répète les mêmes erreurs tactiques et de renseignement qui ont permis une telle attaque. Selon des responsables impliqués dans les négociations, les dirigeants du Hamas à Gaza affirment eux-mêmes qu'ils ne tireraient pas une seule balle sur Israël au moins pendant les dix à vingt prochaines années, tant qu'Israël autoriserait la reconstruction de Gaza et lèverait le siège. Le cessez-le-feu de janvier l'a clairement démontré : malgré les près de mille violations de la trêve par Israël, la mort de plus de 150 Gazaouis et le blocage de l'aide, le Hamas n'a pas tiré une seule balle sur les troupes israéliennes ni lancé délibérément une seule roquette sur Israël. »
III. Deux raisons évidentes − elles devraient aussi apparaître comme telles à tous les commentateurs qui tiennent le Hamas pour une organisation "terroriste", élément de langage directement puisé dans la propagande de l’Etat occupant et génocidaire qu’est Israël, mais qui sert aussi à masquer une véritable méconnaissance du sujet − pour lesquelles le Hamas se refuse à désarmer.
1. « Premièrement, Israël n'incite pas le Hamas à désarmer. Netanyahou a clairement indiqué que même si le groupe capitulait, exilait ses dirigeants et restituait tous les otages, Israël continuerait d'occuper et de dépeupler Gaza. Le ministre israélien de la Défense a réitéré cette position à la mi-avril, déclarant que l'armée israélienne continuerait d'occuper d'importantes parties de Gaza "quel que soit l'accord obtenu – temporaire ou permanent", par la création de "zones tampons", similaires à celles qu'Israël a précédemment établies au Liban et en Syrie. C'est pourquoi, lorsque l'on demande pourquoi le Hamas ne capitule pas comme le Japon ou l'Allemagne en 1945, on passe à côté de l'essentiel. Outre le fait que l'Allemagne et le Japon étaient des agresseurs et des occupants, tandis que les Palestiniens sont un peuple occupé résistant à une domination, aucun de ces pays n'a été confronté à la menace du colonialisme de peuplement ou d'un dépeuplement total comme c'est le cas aujourd'hui à Gaza. De plus, après leur capitulation, ces deux nations ont reçu des dizaines de milliards de dollars d'aide à la reconstruction de la part du pays [les Etats-Unis] qui a accepté leur reddition, alors qu'Israël refuse d'investir le moindre centime dans le reconstruction de Gaza et empêche activement les Palestiniens de reconstruire par eux-mêmes. »
2. « Deuxièmement, les Palestiniens ont appris par une expérience traumatisante que le désarmement, au lieu de faciliter la paix, n'a fait que faciliter les meurtres, les enlèvements et les mutilations perpétrés par Israël. Peu après que l'OLP eut rendu les armes en 1982 et quitté le Liban, Israël et son supplétif, l'Armée du Sud-Liban, ont massacré plus de 3 500 réfugiés palestiniens à Sabra et Chatila. L'atrocité était si choquante que 400 000 Israéliens étaient descendus dans la rue pour protester, forçant finalement le ministre de la Défense Ariel Sharon à démissionner. Aujourd'hui, Israël ne subit pratiquement aucune réaction à l’intérieur du pays pour ses actions à Gaza ou en Cisjordanie, aussi extrêmes soient-elles. Compte tenu de ce passé, exiger que Gaza renonce à ses rares armes restantes, largement rudimentaires, suscite des craintes existentielles. De nombreux Palestiniens craignent que Gaza reflète − de manière encore plus sombre − la situation de la Cisjordanie, où colons et soldats participent à des raids, pillent, assassinent, torturent, enlèvent et agressent sexuellement en toute impunité. »