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Billet de blog 3 janvier 2025

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Les disparitions forcées : un aspect du génocide en cours à Gaza

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Israël ne se contente pas d'anéantir Gaza et d'assassiner ou faire périr en masse les habitants de cet ancien camp de réfugiés de la Nakba (1947-1949) : dans ses prisons civiles et bases militaires − un réseau de camps de torture, d’après un rapport publié en août 2024 par l’organisation B’Tselem −, il détient au secret − c’est-à-dire sans que les familles puissent connaître le sort et le lieu de détention de leurs proches capturés ces derniers mois après l’invasion terrestre de la bande de Gaza (17 octobre 2023) − des milliers de Gazaouis enlevés dans les maisons et les hôpitaux suspectés d'abriter des "terroristes", ou arrêtés au franchissement des checkpoints de l'armée d'occupation. D’autres civils, hommes, femmes et enfants, disparaissent purement et simplement entre les mains des "forces de défense" d’Israël après avoir été séparés de leurs proches. En décembre dernier, le journal israélien Haaretz a enquêté sur cette pratique généralisée de la disparition forcée − considérée en droit international comme un crime contre l'humanité − qui accompagne le génocide en cours : https://www.haaretz.com/israel-news/2024-12-31/ty-article/.premium/gazans-disappear-in-israeli-custody-the-army-claims-it-doesnt-know-where-they-are/00000194-1c99-dc42-afbc-3cffbcf40000

[ Depuis le début de la guerre, le sort de nombreux Gazaouis qui ont été vus pour la dernière fois aux mains de l'armée israélienne (Tsahal) reste inconnu. L'armée affirme n'avoir « aucune information » sur leur détention ou leur arrestation. Cependant, la dernière fois qu'ils ont été vus, ils étaient détenus ou arrêtés par les troupes israéliennes.

Au cours des derniers mois, des Palestiniens et des organisations de défense des droits de l’Homme ont déposé 27 requêtes pour savoir ce qu’il est advenu des disparus. Si la plupart ont été rejetées, certaines d’entre elles ont poussé l’armée à mener des enquêtes plus approfondies. Elles ont révélé que certaines personnes, sur lesquelles Tsahal avait affirmé ne disposer d’aucune information, sont retenues dans des centres de détention israéliens ou sont décédées.

Abdel Karim Al-Shana, 39 ans, père de six enfants, a été arrêté fin janvier 2024 alors qu'il traversait un poste de contrôle de Tsahal au sud de Khan Yunis, après que l'armée eut ordonné aux habitants locaux d'évacuer vers Muwasi (classée par Tsahal comme « zone sûre » malgré les attaques en cours à cet endroit). Sans nouvelles d'Al-Shana depuis cinq mois, sa famille le recherchait désespérément jusqu'à ce qu'elle reçoive des nouvelles de la part d'un prisonnier qui venait d'être libéré.

« Il nous a dit qu’il l’avait vu à Ashkelon [dans le centre de détention de Shikma] où il n’y avait pas de matelas. Il a dit qu’il avait été torturé », raconte sa nièce Doha, qui vit en Cisjordanie, en pleurant au téléphone. Lorsque la famille a essayé d’obtenir la visite d’un avocat, les services pénitentiaires israéliens ont affirmé qu’il était détenu à la prison d’Ofer. Cependant, une fois que la famille a contacté le centre de contrôle des incarcérations de Tsahal, elle s’est vue répondre qu’il n’y avait « aucune information » sur son arrestation ou sur sa détention. La famille a reçu la même réponse lors d’une deuxième demande.

La famille d'Al-Shana, qui réside toujours à Gaza, a fait de gros efforts pour le retrouver. « Nous avons contacté le bureau des prisonniers, la Croix-Rouge, Addameer [Association palestinienne de soutien aux prisonniers et de défense des droits de l'Homme] et toutes les organisations auxquelles nous avons pu penser », explique Doha.

« Nous avons cherché des prisonniers libérés et, chaque fois que nous entendions parler de la libération de nouveaux détenus, nous allions dans les hôpitaux pour demander s'ils l'avaient vu. Nous avons parlé à chacun d'entre eux. Nous sommes allés dans les écoles [utilisées comme refuges] et s'il y avait un prisonnier libéré, nous avons essayé de lui parler », ajoute-t-elle. Le fils d'Al-Shana, âgé de 17 ans, avait également été arrêté et avait reçu la visite d'un avocat à la prison de Megiddo.

En septembre dernier, HaMoked, le Centre pour la défense de l’individu, une ONG de défense des droits humains qui aide les Palestiniens vivant sous l’occupation israélienne, a déposé une requête auprès de la Haute Cour exigeant des autorités des informations sur le lieu où se trouve Al-Shana. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’État a révélé qu’il était détenu à la prison d’Ofer dans le cadre d’une procédure pénale et qu’un avocat lui avait rendu visite en mai 2024 – sa famille n’était au courant de rien. L’État a affirmé que la réponse précédemment fournie à la famille, qui affirmait qu’il n’y avait aucune information sur son lieu de détention, « contenait une erreur ».

Le jugement a estimé que l'erreur des autorités « suscitait des inquiétudes » et qu'un cas similaire avait déjà été porté devant la justice. La requête a cependant été rejetée. Le service de sécurité, le Shin Bet, a refusé de commenter auprès de Haaretz l'accusation portée contre Al-Shana. Cependant, une source au sein de l'appareil de défense a déclaré qu'il avait été arrêté pour suspicion d'implication dans des activités terroristes.

Depuis le début de la guerre, de nombreux Gazaouis arrêtés par l'armée ont été conduits dans des centres de détention en Israël, tandis que d'autres ont été détenus à Gaza. La plupart ont été capturés en vertu de la loi sur l'incarcération des combattants illégaux, qui permet actuellement de détenir des personnes pendant 45 jours sans la visite d'un avocat, ce qui constitue une amélioration par rapport à la version précédente de la loi qui leur interdisait l'accès à un avocat pendant 180 jours. D'autres, comme Al-Shana, ont été arrêtés dans le cadre de procédures pénales.

Pendant plusieurs mois, l'Etat a refusé de fournir des informations sur les détenus à leurs familles et a également refusé aux représentants de la Croix-Rouge de visiter les centres de détention en Israël. En mai, à la suite de requêtes déposées par HaMoked, l'Etat a fourni une adresse électronique permettant de prendre un rendez-vous pour le prisonnier avec un avocat après les 45 premiers jours de détention, et ainsi de savoir s'il était effectivement détenu et, si oui, où. De mai à octobre, HaMoked a déposé 901 demandes de localisation de prisonniers. 501 ont reçu une réponse sur le lieu de détention et 400 ont été déclinées : « Il n'y a aucune information sur l'arrestation ou la détention. »

Dans certains de ces cas, il est probable que les personnes en question ne soient pas détenues par l'armée et que les familles aient perdu contact avec elles en raison d'autres circonstances liées à la guerre. Dans 27 de ces cas, les familles disposaient d’indications selon lesquelles leurs proches avaient effectivement été détenus ou vus pour la dernière fois en captivité ou arrêtés à Gaza.

Ainsi, en mai dernier, lorsqu’un homme de Gaza a été arrêté par Tsahal, sa famille a contacté l’armée pour obtenir la même réponse. Pourtant, deux mois plus tard, après sa libération, il a déclaré que pendant tout ce temps, il avait été déplacé d’un endroit à un autre de Gaza, alors qu’il était détenu par Tsahal. (...)

Un autre cas concerne la disparition du père de la famille Al-Ajur et de sa fille de cinq ans. La mère de la fille, qui a souhaité garder l'anonymat auprès de Haaretz, a déclaré avoir vu les deux enfants pour la dernière fois le 24 mars, dans leur maison près de l'hôpital Al-Shifa à Gaza. Ils avaient auparavant quitté le quartier de Tel al-Hawa où ils vivaient avant la guerre.

« Nous avons été assiégés pendant une semaine et le septième jour, des soldats sont entrés dans la maison et ont ouvert le feu. J'étais enceinte et j'ai reçu une balle dans le ventre. Mon mari a été blessé à la jambe et ma fille à l'épaule. » Elle raconte que les soldats ont emmené la fille dans une autre pièce pour soigner sa blessure. « Ils ont pointé leurs armes sur moi et m'ont dit : "Tu dois quitter la maison et te diriger vers le sud". Je leur ai demandé de me donner mon fils de quatre ans et je suis partie. Depuis, je ne sais pas ce qui est arrivé à mon mari et à ma fille. »

Quand d'autres proches sont revenus à la maison deux semaines plus tard, ils ont vu qu'elle avait été bombardée, mais n'ont pas pu localiser les corps. Le père et la fille ont disparu sans laisser de traces. Quelques mois plus tard, la mère a soudainement entendu parler de son mari, du moins c'est ce qu'il semblait. « Un prisonnier nous a dit qu'il l'avait vu dans la prison du Néguev [Ketziot]. Mais il n'a rien pu nous dire sur les blessures ou l'état dans lequel il se trouvait », dit-elle.

Elle a entendu un récit similaire d'un autre prisonnier libéré. Cependant, lorsque la famille a tenté, avec l'aide de HaMoked, de faire une enquête officielle sur le sort du père et de la fille, elle a reçu une réponse selon laquelle il n'y avait « aucune information » sur leur arrestation. La requête de HaMoked sur cette question a été rejetée par la Haute Cour de justice après une réponse identique de l'État. « Pourquoi disent-ils qu'il n'a pas été arrêté si des prisonniers libérés nous disent qu'ils ont entendu son nom ? », demande la mère. « Je veux savoir ce qui s'est passé après que j'ai quitté la maison. Où mon mari et ma fille ont-ils disparu ? Que s'est-il passé ensuite ? » (...)

« Des centaines de personnes ont disparu après avoir été détenues par Tsahal. Soit l’armée refuse de fournir des informations sur ces cas, soit, plus grave encore, les soldats ne documentent en aucune façon la manière dont la population civile est traitée », explique Jessica Montell, directrice de HaMoked. « Nous avons porté des dizaines de cas devant la Haute Cour, qui a refusé d’exercer un quelconque contrôle judiciaire. En fait, la Haute Cour agit comme une instance d’approbation automatique des déclarations qui sont faites, dans ces cas précis, par l’armée et les services pénitentiaires. Le fait qu’il n’y ait personne pour rappeler les services de sécurité à l’ordre, contrairement aux guerres précédentes, conduit à une situation dans laquelle de graves violations de la loi sont commises, tandis que des détenus disparaissent à jamais. »

Concernant la famille Al-Ajur, le porte-parole de Tsahal a déclaré : « Nous ignorons l'incident décrit. Nous soulignons que le père n'a pas été arrêté ni enregistré dans un centre de détention de Tsahal. » Le porte-parole a refusé de commenter tous les autres cas, ainsi que la plainte générale concernant l'impossibilité de localiser les détenus. ]

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