Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

34 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 décembre 2024

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

L'histoire d'Israël est aussi celle d'une épuration ethnique

Commentaire d'un article d'Orly Noy publié le 20 novembre 2024 dans le webzine israélien indépendant +972 : https://www.972mag.com/umm-al-hiran-destruction-zionist-demography

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'histoire d'Israël est aussi celle d'une épuration ethnique entre la Méditerranée et le Jourdain qui n'a jamais cessé depuis 1948. Celle-ci a pris − et prend actuellement, avec une violence inégalée depuis la Nakba − la forme de massacres, de démolitions (par les bombes ou à coup de pelleteuses), d'expulsions et de transferts forcés affectant le peuple autochtone palestinien dont les sionistes nient l'existence et jugent la présence illégitime dans l'espace qu'ils se sont réservé. Tout ce que les Palestiniens subissent depuis 1948 est lié à l'établissement d'une suprématie juive : cette expression est employée en Israël même par tous les Juifs qui défendent les droits des Palestiniens ou qui se sont distanciés du sionisme et de son projet d'ethnocratie excluant plus de 7 millions d'autochtones considérés au mieux comme des citoyens de seconde zone et un ennemi de l’intérieur (les 2 millions de Palestiniens d’Israël ou "Arabes israéliens"), sinon comme des indésirables indignes du moindre droit reconnu aux 7 millions de citoyens juifs sur une terre considérée par les sionistes (qu'ils soient de gauche, de droite, ou d'extrême-droite) comme la "patrie historique du peuple juif" − revendication qui procède elle-même de l'"ethnicisation" des Juifs (dont les communautés présentes pendant des siècles, voire plus de 2 000 ans, de la Perse au Maghreb, et de la Russie à l'Espagne, n'ont jamais rien eu d'autre en commun que le judaïsme, monothéisme qui s'est diffusé à des milliers de kilomètres du pays de Canaan, la Terre Promise des anciens Hébreux) et de la "nationalisation" de leur religion plurimillénaire.

Orly Noy, issue de la communauté des Mizrahim (Juifs "orientaux", originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient) et défenseuse inlassable des droits des Palestiniens (elle préside le conseil d’administration de l’organisation israélienne B’Tselem), montre dans son article que le projet sioniste de dépeuplement et de repeuplement de la Palestine historique n’affecte pas uniquement les Palestiniens des territoires illégalement occupés (du point de vue de la Cour internationale de justice et d'un très grand nombre de résolutions de l'ONU depuis 1967), mais aussi les 400 000 Bédouins du Néguev, citoyens israéliens théoriques vivant à l'intérieur du territoire reconnu par l'ONU comme celui d'Israël après que les sionistes l'aient vidé en 1948 de la plus grande partie de sa population autochtone (80 à 90 % selon les estimations des historiens). Ces Bédouins assistent depuis des années à la démolition de leurs villages ou hameaux "non reconnus" (d’après les autorités israéliennes, qui considèrent ces autochtones comme des envahisseurs sur leurs propres terres) dont ils sont expulsés pour être regroupés de force ailleurs :
« Avant 1948, le Néguev était uniquement aux Bédouins, à l’exception peut-être de deux communautés juives. Au début des années 1950, ils ont été concentrés sur 10 % de la terre. Et, aujourd’hui, les Bédouins représentent entre un tiers et la moitié de la population du Néguev, et se trouvent sur 3,5 % à 4 % du territoire. » (https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/30/les-bedouins-du-neguev-pris-entre-la-guerre-a-gaza-et-l-etat-israelien-qui-les-expulse-de-leurs-terres_6236281_3210.html)

Orly Noy : « Le matin du 14 novembre [2024], des centaines de policiers ont pris d’assaut le village bédouin, situé dans le désert du Néguev/Naqab, dans le sud d’Israël, accompagnés d’officiers des forces spéciales et d’hélicoptères. Les habitants, des citoyens israéliens qui craignaient depuis longtemps que ce jour n’arrive, avaient déjà démoli eux-mêmes la plupart des constructions du village pour éviter de devoir payer de lourdes amendes. Il ne restait plus à la police qu’à détruire la mosquée. C'est ainsi que deux décennies et demie de lutte juridique pour sauver le village ont pris fin, et les habitants se sont retrouvés sans abri. (...)

Avant la création d'Israël, la communauté qui est devenue Umm Al-Hiran vivait dans le nord-ouest du Néguev. En 1952, le gouvernement militaire israélien les a déplacés de force plus à l'Est afin de les exproprier de leurs terres pour la construction du kibboutz Shoval. Quatre ans plus tard, l'État a décidé de les déraciner à nouveau, les repoussant dans une zone située juste à l'intérieur de la Ligne verte [ligne de cessez-le-feu établie en 1949 à l’issue de la première guerre israélo-arabe : elle fait office de frontière internationalement reconnue d’Israël], près de la pointe sud-ouest de la Cisjordanie, où ils sont restés jusqu'à la semaine dernière.

Pendant toutes ces décennies, l’État [israélien] n’a pas pris la peine de réglementer le statut du village. Il n’a pas fourni aux habitants d’infrastructures ou de services de base tels que l’électricité, l’eau, l’éducation ou l’assainissement. C’est la corruption spécifique au sionisme qui se révèle au grand jour : priver les habitants palestiniens du Néguev des conditions de vie les plus élémentaires pendant des générations, avant de les remplacer un jour par une communauté juive au nom de l’impératif de "faire fleurir le désert".

Le Néguev représente plus de la moitié du territoire de l’État d’Israël, et de vastes zones sont vides. Pourtant, l’État s’obstine à détruire des villages arabes "non reconnus" pour en construire de nouveaux. Dans le cas d’Umm Al-Hiran, la nouvelle communauté devait à l’origine porter une version judaïsée du nom du village qu’elle remplaçait : Hiran. Quelqu’un a pensé mieux, et elle s’appellera désormais Dror, "liberté". Ce n’est évidemment pas une nouveauté. Israël détruit les communautés palestiniennes et installe des juifs à leur place depuis sa création. Il a dépeuplé des centaines de villes et de villages palestiniens pendant la Nakba de 1948.

Mais l’histoire d’Umm Al-Hiran contient une autre dimension de l’attitude d’Israël envers les Palestiniens, essentielle pour comprendre le modus operandi du sionisme : la perception de la présence des Palestiniens comme temporaire. C'est l'une des expressions les plus violentes de la suprématie juive. Les Palestiniens sont considérés comme de la poussière humaine qu'il suffit de balayer ou comme des pièces d'échecs qu'on peut déplacer d'une case à l'autre, conformément au projet sans fin d'ingénierie démographique d'Israël entre le fleuve et la mer. C'est un élément essentiel de la déshumanisation de ceux dont les terres sont convoitées par l'État [israélien] : la conviction profonde que ces gens n'ont pas de racines et que, par conséquent, les déplacer d'un endroit à un autre ne peut pas être considéré comme un déplacement forcé. » (https://www.972mag.com/umm-al-hiran-destruction-zionist-demography)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.