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Billet de blog 11 février 2025

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L'épuration ethnique fait partie de l'ADN d'Israël

Dans un billet d’opinion du quotidien HAARETZ en version anglophone (9 février) : le point de vue précieux d'Hanin Majadli, journaliste et citoyenne palestinienne d'Israël, descendante des 150 000 Palestiniens qui ont échappé à l'expulsion de masse de la population autochtone par les milices sionistes entre 1947 et 1949 [1].

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Hanin Majadli rappelle que l'idée de l'épuration ethnique, loin d'être exclusive à l'extrême-droite israélienne [2], est inscrite dans le projet colonial sioniste et fait partie de l'ADN d'Israël. L'homogénéisation ethnique de la "patrie historique du peuple juif" (cette dénomination figure dans la Déclaration qui proclame l’établissement de l’Etat d’Israël le 14 mai 1948) est une politique menée activement et sans discontinuité depuis la création d'Israël, non seulement dans le territoire reconnu par la communauté internationale comme celui de l'Etat juif, mais aussi dans les 22 % restants de la Palestine historique, livrés depuis 1967 à l'occupation militaire la plus brutale, aux démolitions, au terrorisme des colons (protégés par l'armée d'occupation, ils multiplient depuis le 7-Octobre leurs attaques contre les communautés palestiniennes) et aux violences de masse de nature génocidaire (comme on a pu le voir à Gaza entre octobre 2023 et janvier 2025). La comparaison avec la situation des Juifs allemands dans le Reich nazi des années 1930 est permise, à la différence que ces derniers n'ont pas été confrontés à des colons étrangers qui ont fait valoir leurs droits immémoriaux sur une terre qui leur aurait été donnée par Dieu [3], dans la logique d'une colonisation de substitution, mais à un régime endogène qui avait radicalisé le nationalisme allemand dans un sens racial au point de déchoir de leurs droits puis de persécuter tous les Allemands de "sang juif".

[1] Le territoire reconnu par la communauté internationale comme celui d’Israël a été vidé des quatre cinquièmes de sa population palestinienne. De surcroît, 250 000 Palestiniens ont fui au-delà du Jourdain en 1967 au moment où les forces israéliennes se sont emparées de la Cisjordanie ; de même que dans les années qui ont suivi la création d’Israël, le gouvernement israélien a interdit tout retour des réfugiés (https://www.arte.tv/fr/videos/101610-001-A/les-54-premieres-annees-1-2/).

[2] Dans un autre article de Haaretz, le journaliste Aluf Benn rappelle que sur cette question, il y a très peu de différences entre, d’un côté, la gauche sioniste, à laquelle appartenaient les premiers dirigeants d'Israël, et de l’autre, les kahanistes ou suprémacistes juifs comme Ben Gvir ou Smotrich : « "C’est nous ou eux" dans la version de la droite, ou bien "nous ici et eux là-bas" dans la formulation de la gauche. (...) Comme me l’a dit l’un des leaders de la gauche sioniste il y a des années : "Dans nos cœurs, nous sommes tous des Kahane ; tout le reste est une question d’éducation." » (https://www.haaretz.com/israel-news/2025-02-09/ty-article/.premium/trump-and-netanyahu-are-fulfilling-a-legacy-of-jewish-supremacy-day-after-transfer/00000194-e71c-dc0f-a7de-ff3c10da0000). Le rabbin Meir Kahane, né à New York en 1932, a fondé en 1968 la Ligue de Défense juive, très vite classée groupe terroriste par le FBI, puis a fait son aliyah en 1971. Il a été arrêté et placé en détention administrative en 1980 pour un projet d’attentat contre les sanctuaires musulmans du Mont du Temple. Il est devenu membre de la Knesset en 1984, sous les couleurs de son propre parti politique (« Kach »), mais il a été empêché se représenter aux élections de 1988. La préservation de l'identité ethnique d'Israël justifiait à ses yeux l'expulsion par l'État juif de ses citoyens "arabes" ainsi que des résidents palestiniens des territoires occupés, ou encore l’interdiction des mariages et des relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs (https://www.haaretz.com/israel-news/elections/2021-03-26/ty-article-magazine/.premium/israel-election-who-was-meir-kahane-and-why-is-his-racist-legacy-relevant-again/0000017f-db3c-df62-a9ff-dfffe2fa0000). Dans l’un de ses discours devant la Knesset, il remarquait que l’"Etat juif" ne pouvait en aucun cas être démocratique : « Un Etat de souveraineté juive dans lequel le Juif est le propriétaire terrien... et le non-Juif n’a aucun droit de discuter des décisions du pays concernant le destin de l’Etat ou de la nation ». (https://www.haaretz.com/israel-news/2025-02-09/ty-article/.premium/trump-and-netanyahu-are-fulfilling-a-legacy-of-jewish-supremacy-day-after-transfer/00000194-e71c-dc0f-a7de-ff3c10da0000

L’autodéfinition officielle d’Israël comme "Etat juif et démocratique", sur laquelle insistent beaucoup les sionistes de gauche, relevait dès le départ d’une contradiction flagrante dans les termes, en plus d’être éloignée de la réalité :
- Le traitement des Palestiniens d’Israël, qui subissent d’importantes discriminations en droit et en pratique (libertés individuelles et collectives, foncier, logement), contredit la Déclaration d’"Indépendance" de 1948 ; celle-ci accorde en effet « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens », Juifs majoritaires comme "Arabes" minoritaires ; et on ne parle même pas des "sujets" palestiniens qui vivent privés de l’ensemble de leurs droits fondamentaux dans les territoires occupés.
- Un Etat-nation à caractère ethnique ne peut guère être un Etat de tous ses citoyens, a fortiori un Etat né de l'expulsion de masse d’un peuple autochtone et qui perpétue l'occupation militaire et coloniale des terres de ce peuple en dehors même des frontières reconnues par la communauté internationale. La loi fondamentale du 19 juillet 2018, dite « loi Etat-nation du peuple juif », est venue clarifier la nature exacte d’Israël en formalisant la suprématie d'un groupe de citoyens − les Juifs, dotés du droit exclusif à l’autodétermination sur le territoire d’Israël − et leur possession exclusive de l'État, en plus de promouvoir la colonisation juive dans les territoires palestiniens occupés (« L’État considère le développement des implantations juives comme une valeur nationale et agira pour encourager et promouvoir leur établissement et leur consolidation »).

[3] Le Dieu des Juifs a été transformé en "agent immobilier" comme le dit si justement le réalisateur israélien Eyal Sivan (https://www.youtube.com/watch?v=YeqjGzpgGQ8), ou encore l’écrivain hiérosolomytain Mohammed El-Kurd (https://www.thenation.com/article/world/reflections-on-the-75th-anniversary-the-nakba/). Une distinction fondamentale doit être faite entre cette religion plurimillénaire qu’est le judaïsme et ce mouvement ethno-nationaliste qu’est le sionisme, apparu il y a tout juste 150 ans, bien que le sionisme ait détourné le judaïsme pour justifier la réalisation d’un projet national juif sur une terre peuplée à 97 % de musulmans et de chrétiens (selon les statistiques ottomanes officielles de 1878). Lorsque les premiers colons sionistes sont arrivés en Palestine en 1882, la population juive autochtone était inférieure à 5 % (https://www.mediapart.fr/journal/international/110924/nathan-thrall-la-deshumanisation-des-palestiniens-ete-normalisee).

HANIN MAJADLI : 

« Commençons par la fin : Trump n’a pas inventé l’idée de transférer la population de Gaza ailleurs, ni n’a normalisé le génocide qui se déroule dans la bande de Gaza.

Les menaces d’Avigdor Lieberman de transférer la population arabe d’Israël n’étaient pas non plus une innovation. Si le transfert de population est devenu une idée acceptable pour la majorité des Israéliens, ce n’est pas à cause de Trump.

C'est parce que cela s'est déjà produit ici une fois et que cela est inscrit dans "l'ADN" de ce lieu. Oui, je parle encore de 1948, un événement que beaucoup d'Israéliens préfèrent passer sous silence. Mais cette expulsion est l'événement qui a façonné la réalité dans laquelle nous vivons aujourd'hui.

L’histoire est comme une grande roue. En 1948, les Juifs croyaient qu’expulser les Arabes de leurs foyers leur permettrait de vivre en paix dans les frontières de leur nouvel État. Soixante-sept ans plus tard, ce n’était pas le cas. La déportation n’a pas apporté la sécurité à l’époque, et ne l’apportera pas aujourd’hui, même si elle peut procurer des biens immobiliers. Je me demande si quelqu’un a déjà voulu vivre au-dessus d’une fosse commune, mais si cela n’a dérangé personne à Tantura [un village, aujourd’hui situé en Israël, où se déroula l’un des nombreux massacres qui ont accompagné l’épuration ethnique de 1948], cela ne dissuaderait personne non plus à Gaza.

Je ne suis pas surpris que la droite israélienne soit ravie du plan de Trump. Ce qui est révoltant et écœurant, en revanche, c’est la tendance similaire du camp de centre-gauche, qui accepte soudainement, presque avec enthousiasme, l’idée de transfert soutenue par des gens qu’ils [la gauche sioniste] détestent apparemment moins que les Arabes – à savoir les gens d’extrême droite. Les gauchistes partagent leur fantasme, qui n’est pas sans rappeler la Solution Finale.

Sans sourciller, ils disent : "Quel est le problème avec la réinstallation ? Gaza n’est plus habitable, peut-être est-ce une bonne chose pour les Gazaouis qui cherchent une vie meilleure." Il est intéressant de se demander pourquoi Gaza n’est plus habitable. Une vie meilleure ? Il est étonnant que vous considérez cette relocalisation comme une opportunité d’une vie meilleure pour les habitants de Gaza.

Quand on n'a pas de passeport étranger, de capital de départ, d'emploi à l'étranger, de visa de transit numérique ou de permis de séjour pour artistes, et évidemment une maison dans laquelle on peut retourner en vacances ou à la fin de son périple, il n'y a rien de merveilleux dans une réinstallation. Comment peut-on sérieusement croire que des gens qui ont tout perdu – famille, conjoint, enfants, biens, santé – et dont beaucoup souffrent de blessures graves, d'amputations ou de troubles psychiques post-traumatiques, trouveront une "vie meilleure" en exil, en tant qu'étrangers.

La distorsion fondamentale et persistante qui caractérise le débat autour de Gaza, et plus généralement autour de la question des Palestiniens, c’est que cette discussion se déroule toujours au-dessus de la tête des Gazaouis, dans les années du mandat britannique comme dans le bureau ovale de Trump ou dans le bureau de celui aux cheveux violets [Netanyahou] en Israël.

Une fois de plus, Israël, les Israéliens et les éléments coloniaux étrangers considèrent les Palestiniens comme des gens qui n’ont aucun attachement à leur terre. Peut-être que certains Palestiniens de Gaza aimeraient quitter Gaza à ce stade, mais nous savons tous qu’une fois qu’ils seront partis, il n’y aura plus aucun retour possible.

Que le plan de transfert de Trump soit appliqué ou non – et je parie que ce plan ne se concrétisera pas, car Trump est un farceur aux multiples stratagèmes, et en raison des innombrables complexités géopolitiques –, le fait de réaliser que je vis dans un pays où 72 % de la population soutient ouvertement la perpétration d’un autre crime contre l’humanité et contre un autre peuple est effrayant et horrifiant. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que ressentaient les Juifs en Allemagne dans les années 1930. Quand pourrons-nous déjà commencer à faire une comparaison ? »

(Hanin Majadli, « Il est horrifiant de se rendre compte du nombre d’Israéliens qui soutiennent l’expulsion des Palestiniens », https://www.haaretz.com/opinion/2025-02-09/ty-article-opinion/.premium/its-horrifying-how-many-israelis-support-the-expulsion-of-palestinians/00000194-e68a-dd07-a3f4-e6ff49010000)

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