Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

35 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 janvier 2025

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

Le discours sioniste libéral : refuser d'admettre la véritable nature d'Israël

Pour la revue juive américaine Jewish Currents [1], Peter Beinart [2] a fait l'analyse de « Solitude d’Israël » (Grasset, 2024), un livre écrit par Bernard-Henri Lévy quelques mois après le 7-Octobre.

Aurélien Van Wy (avatar)

Aurélien Van Wy

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« L’idéologie de Lévy, le sionisme libéral – l’idée qu’Israël peut à la fois offrir aux Juifs une supériorité juridique et pratiquer la démocratie libérale – reste la lingua franca des médias américains, en particulier sur les chaînes d’information en continu. Mais de moins en moins de personnalités importantes la parlent couramment. Israël est dirigé par des hommes politiques qui admettent franchement leur désir de dominer de manière permanente, voire d’expulser, les Palestiniens apatrides. Aux États-Unis également, les voix sionistes les plus passionnées proviennent de plus en plus de la droite trumpienne et ne prétendent même pas soutenir un État palestinien. Dans ce contexte, il existe un marché pour les porte-parole capables d’habiller le sionisme d’habits progressistes. Parmi les politiciens, ce sont des démocrates comme Ritchie Torres et John Fetterman qui défendent l’avortement et les droits des homosexuels, mais qui exonèrent Israël de ses bombardements d’hôpitaux et d’universités. Lévy est leur équivalent parmi les intellectuels. C’est un philosophe de renommée mondiale qui parle avec ferveur des droits de l’Homme – et qui a milité en leur faveur de la Bosnie au Kurdistan – mais qui croit que défendre les droits de l’Homme implique de défendre la destruction de Gaza. Et parce qu’il est écrivain, Lévy défend la cause libérale de la guerre d’Israël non pas dans des créneaux télévisés ou des communiqués de presse, mais dans un livre entier. Il offre ainsi un regard approfondi sur l’éloignement de cette cause vis-à-vis de la réalité.


À première vue, l’argumentation de Lévy est familière. Il propose des arguments que la plupart des lecteurs ont déjà entendus : Israël a cessé d’occuper Gaza en 2005. Le Hamas est responsable de la mort de civils palestiniens parce qu’il les utilise comme boucliers humains. L’Égypte est responsable parce qu’elle n’a pas ouvert sa frontière et n’a pas permis à un grand nombre de Palestiniens de partir.


Mais il y a quelque chose de superficiel dans la façon dont Lévy passe en revue ces platitudes. Il déclare qu’Israël a mis fin à son occupation de Gaza en 2005 sans même reconnaître qu’il gardait le contrôle du littoral, de l’espace aérien et du registre de la population de la bande de Gaza, ainsi que de la plupart de ses frontières terrestres. Il affirme que la responsabilité des morts civiles palestiniennes "incombe aux terroristes qui ont installé leurs stocks d’armes et de munitions… sous les zones les plus peuplées du Léviathan miniature qu’était devenu Gaza". Mais il ne reconnaît jamais que les civils sont toujours protégés par le droit international même s’ils se trouvent à proximité d’une cible militaire, ou que les armées qui attaquent ces cibles restent liées par le principe de proportionnalité, ce qui signifie que lorsqu’Israël démolit un immeuble d’habitation parce qu’il prétend que des dirigeants du Hamas y vivent, il commet néanmoins un crime de guerre. Lévy ne se demande certainement jamais si l’argument du "bouclier humain" pourrait être retourné contre Israël lui-même. Si les civils palestiniens sont une cible légitime parce que le Hamas place ses roquettes dans des zones urbaines, qu'en est-il des Israéliens qui vivent dans le centre-ville de Tel-Aviv, où Israël a installé le quartier général de son armée ? Lévy affirme que l'Egypte a la responsabilité morale d'accepter les réfugiés de Gaza, mais il n'en demande pas autant à Israël, qui les a expulsés en premier lieu en 1948 et n'a jamais autorisé leur retour. Il ne demande pas non plus si Israël permettrait à ceux que l'Egypte a absorbés de revenir.


Pour étayer ses affirmations, Lévy ne dissèque ni ne présente de contre-arguments ni de preuves. Il se livre à des proclamations : "Israël a mené cette guerre dans le respect des lois des conflits armés." (Les plus hautes juridictions internationales ne sont pas d’accord avec lui.) Israël doit "gagner en prenant toutes les précautions possibles pour minimiser les pertes civiles – ce qu’il a fait, je crois." (Même si, au cours de la première année de la guerre, Israël a tué plus de femmes et d’enfants à Gaza – un territoire de seulement deux millions d’habitants – que pendant une seule année de tout autre conflit armé de ce siècle.) Les soldats israéliens n’ont pas besoin d’être jugés par des tribunaux internationaux car ils devront faire face à "une vraie et réelle justice de la part des autorités militaires et civiles israéliennes." (Même si l’organisation israélienne de défense des droits de l’Homme Yesh Din a rapporté cet automne que l’armée israélienne "ouvre rarement des enquêtes contre des soldats subalternes et s’abstient complètement d’enquêter sur les décideurs aux plus hauts niveaux de commandement.")


Derrière ces déclarations sur la guerre se cachent des déclarations encore plus larges sur la nature de l’État israélien. La réputation mondiale de Lévy dépend en partie de sa correspondance à l’étranger et de son expérience sur le terrain dans les zones de guerre. Mais Solitude d'Israël s’appuie largement sur des déclarations de foi. Israël est une "démocratie hyperactive, non moins dynamique par l’absence de constitution" (bien qu’il ait perquisitionné et fermé les bureaux de six groupes palestiniens de défense des droits de l’Homme en 2022, qu’il ait interdit Al Jazeera cette année [en 2024] et qu’il fait subir l’occupation à des millions de Palestiniens qui ne peuvent pas voter pour le gouvernement qui domine leur vie). "Israël est l’une des démocraties multiethniques les plus réussies au monde" (bien qu’il soit accusé d’apartheid par les organisations mondiales de défense des droits de l’Homme et par ses propres ONG). "Israël est un petit pays qui se bat, non pas pour s’étendre, non pas pour remplacer, non pas pour opprimer, non pas pour exterminer, mais pour survivre." (Il a pourtant subventionné les colons en Cisjordanie pendant plus d’un demi-siècle et est aujourd’hui accusé de génocide par le gouvernement sud-africain et Amnesty International.) Israël "est le foyer d’où rayonnent une lumière et un langage sans lesquels une partie de l’humanité serait perdue." (Alors même qu’il mène une guerre qui a endommagé ou détruit 80 % des écoles de Gaza.)


Si les affirmations de Lévy sur la moralité de la guerre d’Israël à Gaza reposent sur des affirmations dénuées de toute preuve concernant la moralité de l’État israélien, ses affirmations sur l’État lui-même reposent sur quelque chose d’encore plus mystique : la moralité inhérente au peuple juif. Il affirme que "le sionisme, en bref, comme toute autre aventure juive, n’a pas été créé pour obtenir le pouvoir et dominer le monde". Toutes les autres aventures juives ? Les Juifs, contrairement aux autres êtres humains, ne s’organisent jamais pour rechercher le pouvoir ? À un autre endroit, Lévy insiste sur le fait que "l’endurance du peuple juif à travers les âges a également été nourrie par son rejet de tout ce qui ressemble au mépris de l’étranger, à la haine de l’autre, au racisme ou au chauvinisme". Les Juifs – nous tous, à travers le temps – ont été supposément immunisés contre le sectarisme et la xénophobie. Ainsi, les Juifs qui font la guerre à Gaza doivent l’être également. Ce n’est pas de l’histoire. Ça relève de la suprématie ethno-religieuse.


Le revers de la description des Juifs par Lévy n'est autre que la description que celui-ci fait du Hamas. Il ne s’agit pas d’un mouvement islamiste violent qui a émergé à un moment précis avec une stratégie particulière pour combattre Israël. Il s’agit de "la revanche d’Amalek… Le serpent dont l’essence n’a pas changé au fil du temps et qui se cache dans les fibres de l’homme… la bête déchaînée et, le museau découvert, avide de chair juive – c’est-à-dire de chair humaine." Les Juifs sont humains ; le Hamas ne l’est pas. Lévy ne propose aucun historique de l’organisation et de sa relation changeante, parfois contradictoire, à la résistance armée, à Israël et au partage du territoire. Il ne reconnaît pas que le Hamas a initialement bénéficié des faveurs d’Israël parce qu’il était considéré comme moins radical que l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ou qu’il a proposé à plusieurs reprises une trêve à long terme selon les lignes de 1967, même s’il refuse de reconnaître la légitimité d’un État juif. Ou qu’il a parfois soutenu une "résistance populaire" non violente tout en ciblant, depuis des décennies, des civils au moyen de la force armée. Pour Lévy, aucune de ces complications n’a d’importance. Prouver que le Hamas incarne le mal à l’état pur est aussi inutile que prouver qu’Israël – et les Juifs dans leur ensemble – incarnent la vertu à l’état pur. Solitude d'Israël n’est pas un ouvrage d’analyse politique. C’est un fantasme manichéen.


La technique de Lévy n’est pas accidentelle. Elle relève de la nécessité. Toute enquête sérieuse sur la nature de l’État israélien exigerait de se confronter aux rapports sur les droits humains qui l’accusent d’apartheid, aux procureurs internationaux qui veulent inculper ses dirigeants de crimes de guerre, et aux universitaires, gouvernements et organisations de défense des droits de l’Homme qui affirment qu’il commet un génocide. Le sionisme libéral ne peut pas supporter tout cela. Il a besoin d’invoquer un Israël entièrement différent de celui qui existe. Dans les cercles politiques et journalistiques américains, cette chimère est toujours demandée. Et parce que Lévy s’intéresse davantage aux visions qu’il a en tête qu’au monde qui l’entoure, il reste lui aussi très demandé. » (https://jewishcurrents.org/bernard-henri-levy-speaks-the-american-medias-lingua-franca)


[1] Fondée en 1946 sous le nom de Jewish Life, elle aborde une grande variété de sujets : l'antisémitisme et ses instrumentalisations, le fonctionnement interne des organisations communautaires juives, la question israélo-palestinienne sur le terrain et à l'échelle internationale, la racialisation, les stratégies et les horizons des mouvements de gauche américains, la montée mondiale de l'extrême-droite, l'expression culturelle au sein du monde juif "diasporique" (en dehors d’Israël), l'immigration, ou encore le féminisme.


[2] « Né aux États-Unis de parents venus d’Afrique du sud, descendant de grands-parents à la fois ashkénazes et séfarades, son parcours politique et culturel symbolise l’évolution d’une part croissante des Juifs américains dans leur rapport à Israël, oscillant entre deux pôles. D’un côté, un rejet de plus en plus radical de ce qu’est aujourd’hui Israël et sa politique à l’égard des Palestiniens. Ce rejet regroupe une petite minorité très active au sein de la jeunesse juive et en forte croissance dans les universités. De l’autre, un mouvement de distanciation vis-à-vis d’Israël, moins politique que le précédent, mais qui touche un nombre beaucoup plus important de Juifs américains. Ceux-là ne s’identifient plus avec le type de société et de culture à laquelle adhèrent une grande majorité des Israéliens contemporains, une culture très "identitaire", ethniciste, souvent raciste et xénophobe s’appuyant sur une vision religieuse très autocentrée. Ce second mouvement est beaucoup moins spectaculaire que l’antisionisme, mais il est plus volumineux. Les premiers rejettent le sionisme, qu’ils perçoivent comme l’incarnation d’un colonialisme illégitime. À leurs yeux, Israël est un "État d’apartheid"*. Les seconds estiment de plus en plus n’avoir rien de commun avec un pays qui non seulement n’est pas le leur, mais qui leur apparaît rétrograde et emmuré.


Professeur à l’université newyorkaise CUNY, Beinart est aussi le directeur de la revue Jewish Currents. Longtemps fervent sioniste (de gauche), il commence à émettre des doutes il y a une quinzaine d’années sur le bien-fondé de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. En mars 2012, il publie un article qui secoue la communauté juive [américaine]. Il s’intitule "Repenser le sionisme". Il n’y a pas encore de rupture, mais le doute s’est instillé, avec la crainte qu’Israël sombre dans un racisme colonial irrémédiable. Il appelle dans le New York Times au "boycott des colonies israéliennes" dans les Territoires palestiniens occupés "pour sauver Israël". Huit ans plus tard, il termine en fanfare son évolution, proclamant désormais "ne plus croire en un État juif" et théorisant la perspective d’un État commun aux Palestiniens et aux Juifs israéliens, comme on dit désormais, "entre la mer (Méditerranée) et le Jourdain".


Beinart n’a pas été l’instigateur de la montée en puissance, après les assauts du Hamas, le 7 octobre 2023, de la mouvance qui, sur les campus américains, dénonce aujourd’hui virulemment le sionisme et le caractère colonial de l’État d’Israël, mouvance à laquelle se sont joint de nombreux étudiants juifs. Mais il a beaucoup influencé ceux qui, dans les milieux intellectuels, se sont engagés dans une rupture idéologique avec le sionisme. Et parallèlement, cet homme féru de culture et de tradition religieuse juive a également influencé l’autre tendance, celle de ces Juifs qui adhèrent au "renouveau diasporique" (diaspora revival) et qui prônent une distanciation identitaire et culturelle des Juifs américains avec l’État d’Israël. » (Sylvain Cypel, https://www.yaani.fr/post/ces-juifs-am%C3%A9ricains-qui-n-arrivent-plus-%C3%A0-soutenir-isra%C3%ABl)


* En juillet 2021, d’après le Jewish Electorate Institute, un organisme démocrate, 25 % des Juifs américains jugeaient qu’Israël était devenu un "État d’apartheid". Le taux, chez les moins de 35 ans, atteignait les 35 %.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.