Le complexe d’universalisation: révélateur du déni de l’oppression patriarcale

Ce billet a pour but de démontrer comment les femmes et les hommes font référence à une universalisation à travers la notion de «l'humain» pour gommer les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes, gommer l'oppression patriarcale.

J’aurai aimé lire plus de références universitaires sur le sujet des violences faites aux femmes dont l’actualité est brûlante, avant d’écrire ce billet. Mais ce que j’entends depuis plusieurs semaines en matière de violences faites aux femmes m’interpelle trop pour que ce travail puisse attendre. Il sera donc uniquement la réflexion d’une féministe, sans plus de prétention.

Depuis plusieurs mois, grâce notamment aux collectifs féministes, et aux témoignages majeures des femmes, la question des violences masculines faites aux femmes est débattue et il se trouve que pour ma part comme pour beaucoup, elle a été au centre de discussions entre amis, en famille, avec des collègues. En ma qualité d’étudiante en sociologie, j’ai aussi pu débattre de ces questions lors d’un cours sur les violences de genre et de journées d’études consacrées à ce thème. Si j’ai pu constater avec optimisme que la société semble (re)prendre conscience de la gravité du problème, d’autres réalités sociales inhérentes au système patriarcal et à sa reproduction sont remontées à la surface dans son sillage : l’instrumentalisation des études sur les masculinités, et une certaine conscience dominée des femmes, les deux étant liés et contribuent grandement à une chose : gommer la réalité de ce qui a fondé le féminisme : la première division hiérarchique est celle de la classe des hommes sur la classe des femmes. Et ce gommage est effectué par un procédé que j’appelle le complexe d’universalisation à travers « l’humain ». Pour illustrer mon propos, je vais prendre quelques exemples personnels avant de les analyser.

À chaque fois que je parle des violences masculines avec des femmes, j’ai souvent cette réaction : « oui, c’est vrai, mais il y a des hommes qui sont battus aussi, et cela on ne le dit pas assez parce que c’est plus tabou pour un homme d’avouer qu’il est battu par sa femme ». Lorsque j’ai parlé des violences conjugales avec un ami, j’ai eu en retour son récit d’une précédente histoire d’amour toxique au cours de laquelle il a beaucoup souffert de l’emprise que sa compagne avait eu sur lui. Il m’a avoué qu’une fois l’envie de « lui fracasser les dents sur le trottoir » aurait pu surgir s’il n’avait pu s’extirper du domicile pour souffler.

Une professeure de sociologie nous apprends en cours que lorsqu’elle fait des interventions sur les violences masculines, elle se trouve presque obligée de commencer par une phrase en introduction « Oui, les hommes aussi sont victimes de violence », sinon, quelqu’un dans la salle le lui fera remarquer. Plusieurs amies et collègues se mettant en couple avec un homme séparé m’ont fait part de la « perversité narcissique » de l’ex femme du compagnon, particulièrement folle et calculatrice, décidée à pourrir la vie de leur compagnon, et la leur, donc, indirectement. Quand bien même ce compagnon a un casier judiciaire pour violence sur cette ex-compagne. « Elle a menti, il lui a juste tenu les poignets parce qu’elle l’a poussé à bout ». Je retrouve ce discours chez des amies dont c’est le frère ou le beau frère qui est victime de cette « hystérisation » de l’ex-compagne. Enfin, lorsque l’affaire de l’assassinat d’Alexia Daval a fait surface, une amie m’a dit avoir calculé le temps que l’on met pour étrangler quelqu’un : 7 minutes, à ses yeux, la mari d'Alexia Daval mentait, cela ne pouvait pas être une réaction spontanée de violence sans prise de conscience de l’acte. Ouf, je me dis. Mais quelques minutes plus tard, l’argument de la femme castratrice revient timidement, comme circonstance atténuante, même si elle n’y croit pas vraiment.

 Dernier exemple : une actrice explique qu’elle a été victime de violence de la part d’un ex conjoint : il l’a strangulé et lui a frappé le visage pendant qu’elle était inconsciente : la mâchoire et le menton ont été fracturés, elle a perdu 8 dents. Mais dans son discours, elle a quand même placé « ce n’est pas contre les hommes, c’est contre quelques hommes, et je connais un homme qui a été battu par sa femme, c’est une question sur l’humain en général ».

Tous ces exemples, je les mets en lien avec la teneur d’un livre soi disant « féministe » sorti récemment par un historien, qui explique qu’aujourd’hui, il ne s’agit plus de la vieille division homme/femme, désuète à ses yeux, mais qu’il y a une masculinité hégémonique dangereuse à la fois pour les hommes et les femmes, les hommes aussi seraient des victimes. De plus il existe des femmes anti-féministes. Ce livre est en tête de gondole et son auteur est invité régulièrement dans les médias. La journée d’étude consacrée aux violences masculines a démontré que les groupes de paroles auxquels les hommes condamnés pour violences conjugales sont obligés d’assister, mettent l’accent sur comment avoir « une bonne conjugalité » dans l’optique d’un retour avec la compagne ou d’une nouvelle relation. Que cette compagne ou la future compagne reçoive de nouveau des coups, risque de mourir si jamais le type replonge, ce n’est qu’un détail, pas plus dangereux qu’un alcoolique qui reprend un verre après avoir été sobre. Parce qu’en réalité, ce qui est important ici, c’est d’apprendre à avoir « une bonne conjugalité ». La compagne n’est pas matérialisée, elle n’a pas d’existence propre, c’est une image désincarnée, elle n’est pas une vraie personne, un vrai sujet. Bien sûr que non, c’est une femme.

Il n’est pas question pour moi ici de juger de la véracité de ces témoignages, ni de faire insulte à l’intelligence des lectrices et lecteurs en leur rappelant que l’objectif de ces exemples est de démontrer le caractère structurel et non naturel de la violence masculine. Ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est le décalage observé entre ce qui est attendu et ce qui est.

 Ce qui est attendu, c’est que la société à travers ses acteurs, avec tous ces témoignages, très durs, ces meurtres, prennent la pleine conscience du statut de dominée des femmes, qu’elle accepte le statut de dominant des hommes, et en tire les conséquences pour subvertir cette domination. Or, on voit que ce n’est pas si simple : les femmes tout comme les hommes, dans ces exemples, ne vivent pas leur position respective de la même façon : les femmes ont des difficultés à reconnaître à certaines de leurs sœurs leur statut de dominées de même qu’elles ont des difficultés à le reconnaître pour elles-mêmes. Il est toujours difficile de se reconnaître comme tel, c’est un travail de tous les jours, qui génère de la souffrance. Notre socialisation nous a appris à haïr une partie de nous même, et donc par conséquent, à haïr une partie des autres femmes. C’est ce qui fait qu’à travers les exemples cités ci-dessus, des femmes mettent en avant le statut de victime des hommes au même titre que les femmes, et mettent également en avant la culpabilité des autres femmes plutôt qu’une présomption d’innocence à leur égard.

D’une manière différente, les hommes, s’ils peuvent reconnaître leur statut de dominants plus facilement (car cela reste valorisant, quoiqu’on en dise) et donc le statut de dominée des femmes, ce qu’ils ne reconnaissent pas, c’est le statut de sujet à part entière, auquel est attaché l’égale dignité et le respect, en tout point des femmes par rapport à eux. À travers l’utilisation de la symétrie du statut de la victime masculine avec celle de la victime féminine par les hommes, mais aussi à cause de leur socialisation à cette haine d’une partie de la féminité, c’est la négation même des femmes en tant qu’être-sujet qui se joue là.

Si le même réflexe rhétorique est utilisé par les femmes et les hommes, elle n’a qu’une seule conséquence, dommageable uniquement pour les femmes : la dissolution de leur être-sujet dans l’universalisation à travers la notion bateau de "l’humain".

Cette notion que j’érige en complexe, est un complexe d’infériorité pour les femmes, et un complexe de supériorité pour les hommes, qui ralentit la marche vers l’égalité et la réelle recherche de solution aux violences masculines.

L’humain, c’est un beau projet. Il a la particularité d’être neutre, il n’y a plus de hiérarchie de genre. S’y référer, pour une femme, dire que la violence est une violence humaine et pas seulement masculine, c’est nier son statut de dominée et promouvoir l’idéal sociétal du vivre ensemble, beaucoup plus valorisant. Cet idéal, les hommes que l’on aime n’y sont pas érigés en « monstre » systématique. La violence y est autant le fait des femmes que des hommes, bref, elle est humaine. Après tout, il y a suffisamment d’inégalités partout en tout domaine, la vie est suffisamment difficile sans devoir rajouter une couche de division avec ceux qui partage notre vie, notre intimité.

On peut comprendre que ce réflexe soit le révélateur d’une volonté de « rassemblement » de la part des femmes, de collaboration fraternelle pour traiter le problème des violences mais aussi des problèmes plus « universels » comme le réchauffement climatique, la précarité économique. Il met de côté les choses qui fâchent, rabat du côté de l’obscur ce sentiment d’infériorité que l’on sent sourdre en nous mais dont l’existence nous rend honteuse. C’est en partie pour cette raison que la non mixité dans les associations féministes est très mal accueillie, que la lutte féministe est souvent diluée dans la lutte plus générale des classes, que des femmes répètent souvent cette phrase « je ne suis pas féministe ». Dire qu’on est féministe, qu’on veut un espace de parole d’où sont exclus les hommes, c’est dire qu’on existe, qu’on sait que nous sommes traitées en inférieures et qu’on a décidé de le combattre. Mais cela n’enlève rien à la honte même si la dignité se conquiert.

Mais à mon sens, ce beau projet d’universalisation à travers l’humain que révèle le discours de certaines femmes traduit aussi autre chose, en corollaire : nous, femmes, nous identifions depuis toujours à un universel qui n’en est pas un. Nous sommes absentes des livres d’histoire, des musées, de la littérature en tant que sujet. Quand nous sommes présentes dans ces domaines et dans d’autres, nous sommes souvent présentes en tant qu’objet. De fait, celui qui est sujet universel, qui « est » tout simplement, est un homme. Alors, quand on est une femme et que l’on veut « être », on ne peut que, la plupart du temps, se référer à l’universel homme, ce qui a pour conséquence de diluer une partie de notre identité dans cet imaginaire universel fortement teinté de masculin. C’est une des armes les plus efficaces du patriarcat : nous, femmes, n’avons conscience de notre qualité de sujet qu’en référence à une construction sociale universelle masculine. Une fois cet « appariement » effectué, il devient alors beaucoup plus difficile de lutter contre une partie de nous même, surtout quand on nous a appris à mépriser l’autre partie, la construction sociale de la féminité, le non universel, le non sujet.

Pour les hommes, se référer à l’universalisation de l’humain, est une représentation totalement différente. Ils sont partout, et partout ils « sont ». Dans cet universel, il n’y a pas de place pour les femmes. Alors que pour certaines femmes, humain veut dire femmes et hommes, pour certains hommes, l’humain, c’est les hommes. Les femmes sont à côté de cet univers, elles sont spécifiques, particulières, mais aucunement universelles. Dans ce contexte, comment réussir à les intégrer dans cette humanité, comment réussir à les considérer comme des sujets, comme des égales ?  C’est en cela que le complexe d’universalisation est un complexe de supériorité pour les hommes, il se traduit par un égocentrisme : lorsqu’on leur demande de reconnaître le statut de victime d’une femme, il leur faut faire un effort : celui de déconstruire leur image de l’homme-sujet universel pour intégrer la femme-sujet qui a souffert. Pour certains, c’est impossible, car la femme sujet n’existe pas, n’a jamais existé. C’est une schizophrénie,  il y a un butoir de la pensée : le réflexe sera alors d’imposer l’image de la victime homme sujet en retour, seul véritable sujet légitime dans leur univers et non le sujet femme. À cela il faut alors ajouter leur même socialisation que les femmes à la haine d’une partie de la féminité.

On voit alors très bien comment fonctionne et se reproduit le patriarcat : communément élevés dans la haine d’une partie de la féminité, les êtres femmes sont diluées dans un universel masculin qui constitue une partie de leur identité, et élevée dans le mépris de leur autre identité, tandis que les hommes sont doublement valorisés : ils sont universels et sujets accomplis à l’intérieur d’une seule identité hégémonique dont les femmes sont exclues. Le féminisme, c'est-à-dire la lutte contre le patriarcat à donc deux ennemis : la subjectivité des femmes sur les femmes, conséquence de leur oppression patriarcale, et la subjectivité des hommes sur les femmes, conséquences de leur position d’oppresseur. Il est indispensable de garder ce constat à l’esprit notamment pour ne pas ternir l’apport des études sur les masculinités, ni en général les apports encore en plein développement, des relations de pouvoir entre les femmes et entre les hommes. Mais ces études ne doivent pas servir à relativiser et à gommer la hiérarchie fondamentale entre les hommes et les femmes : ceci constituerait ni plus, ni moins qu’un énième « backlash » dans l’histoire du mouvement des femmes. La plus grande vigilance s’impose donc, car cette oppression de la classe des femmes par la classe des hommes est loin, très loin de constituer un acquis dans la société. Or, sans cet acquis, à mon sens, on ne traitera les violences masculines qu’à la façon d’un pansement sur une jambe de bois, c'est-à-dire sans s’attaquer aux causes réelles de cette violence spécifique : elle n’a rien « d’humaine » tout court, c’est une violence humaine structurellement masculine, et il faut l’assumer. Sans cet aveu, ce seront les femmes, une fois de plus, qui en paieront le prix.

 

 

 

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