Aurore Evain
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Billet de blog 20 oct. 2021

#MeTooThéâtre : se souvenir pour mieux combattre

Nommer. Dire. Rendre audible ce qui était inaudible, rendre visible ce qui était invisible, retourner le vieil ordre du monde, quitte à faire trembler les réactionnaires d’antan et d’aujourd’hui, quitte à raviver cette vieille peur médiévale d’un monde à l’envers. C'est la bataille contre nos idées reçues, reçues depuis l'enfance. Et nous allons la gagner. Nous aussi.

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Mon texte en soutien au #metootheatre... des paroles d'"inquisitrice", monsieur Wajdi Mouawad ?

Merci à celles qui ont œuvré à cette tribune. J’aurais tellement aimé avoir vingt ans parmi vous. J’aurais tant aimé lire ces mots à ma vingtaine. A l’époque, ils n’existaient pas. On avançait en silence, chacune dans notre coin, se croyant seule à ne pas comprendre sa condition de comédienne, se taisant pour ne pas être exclue du jeu, ou bien finissant par quitter l’arène, se pensant inadaptée, mauvaise, pas faite pour le métier. Cette tribune n’existait pas, alors, jeune comédienne échappée des conservatoires et de la Sorbonne nouvelle, je suis partie à la recherche de notre Histoire. Comprendre pourquoi mes camarades du premier sexe pouvait à la fois être considérés comme de bons comédiens et viser déjà la mise en scène, l’écriture, être invités à réfléchir leur art. Pourquoi nous jeunes comédiennes, il fallait avancer masquées : jeunes, jolies, sensibles, très sensibles, séduisantes, pas trop intelligentes, ou alors une intelligence instinctive, animale, qui ne nuirait pas à notre carrière d’actrice. D’actrice-muse. D’actrice-glaise. Comprendre pourquoi des femmes n’avaient pas pu monter sur la scène avant des siècles. Et découvrir soudain la révolution que fut l’apparition des comédiennes en Europe.

C'est de Mnémosyne, la déesse de la Mémoire que naquirent les neuf Muses, c'est de la mémoire retrouvée que peut ressusciter le matrimoine d’hier : il ouvre la voie au matrimoine de demain, à des artistes puissantes, qu’on ne pourra plus humilier et réduire à des corps disponibles. Je voudrais ici en témoigner, pour celles qui doutent, celles qui arrivent, celles qui cicatrisent.

Il n'est pas possible d'évoquer ici toutes les conséquences esthétiques, économiques et culturelles qu'entraîna l'arrivée des actrices au XVIème siècle. Mais retenons au moins ceci, qui va à l'encontre des idées reçues façonnant notre imaginaire de la comédienne, et qui nous occupe aujourd’hui. Qui occupe nos corps, qui bride nos cerveaux.

Il faut le savoir : l'actrice constitua une figure libératrice pour la société (et aujourd’hui encore, plus que jamais) ; elle fut plébiscitée (ou combattue) en tant que présence dissidente et transgressive. Entre Eve et Marie, mère et putain, l'actrice imposa sur scène et hors scène une figure de femme réelle. Entre adulation et condamnation morale, elle mit au point des stratégies d'intégration, qui consolidèrent la profession d'acteur en Europe et bouleversèrent les codes esthétiques. L'actrice fut donc une actrice incontournable du théâtre moderne et de sa professionnalisation.

Face à ce constat, un étonnement, une colère : pourquoi aucune mention de cette apparition dans les cours d'histoire du théâtre en France ? Entre autres parce que s'écrit ici une histoire émancipatrice de la comédienne inimaginable au regard des discours traditionnels sur cette dernière. Alors que nous avons été constamment renvoyées à la figure de la prostituée, de la courtisane, de la fille facile, d'un corps à disposition, s'y raconte une contre-histoire : celle de femmes qui, en devenant actrices, en signant un contrat de professionnalisation avec une compagnie, vont adopter ce métier pour sortir de la prostitution. Pour ne plus vendre leur corps, mais leur image.

Loin des histoires d'alcôve et de coucheries où elles furent cantonnées, les premières actrices furent avant tout – et on l’oublie toujours - des femmes lettrées, sachant lire et écrire ; au cœur de la Renaissance italienne, elles fascinaient autant par leur beauté physique que par leur intellect. Leurs qualités d'actrice étaient indissociables de leurs prestations poétiques. Pour n’en citer qu’une : Isabella Andréini, de la compagnie des Gelosi, la plus digne représentante de cette première lignée de comédiennes, invitée par toutes les Cours d'Europe, membre de l'Académie des Intenti, l'actrice la plus célèbre de son temps, et l'une des premières autrices de théâtre. Sa pastorale Mirtilla, publiée en 1588, traduite en français en 1602, est aujourd’hui qualifiée de « protoféministe ». Pensée donc pour toutes les Marilyne qui, quelques siècles plus tard, ont été transformées en blondes idiotes, et à toutes les suicidées qui ne l’ont pas supporté.

Partir à la recherche de ces modèles et comprendre l'histoire de leur effacement fut pour moi salvateur. Cela consista à mettre littéralement des mots sur une histoire. Actrice Autrice. Deux mots qui se sont croisés au XVIIème siècle, au coeur des premiers dictionnaires. Disparut autrice quant apparut actrice. Apparut actrice quand le mot acteur, se limita au sens de « comédien » Un appauvrissement sémantique qui survint quand la profession se féminisa... ; disparut autrice quand la fonction « auteur » se dota d’un prestige littéraire et social et qu'une nouvelle génération de femmes de lettres fit son apparition. Coïncidence ? Au commencement était l'autrice, à la fin ne resta que l'actrice, réduite à être la voix d'un auteur.

Il faut raconter à la jeunesse cette autre histoire : celle d'une figure d'artiste, puissante, non réduite à son statut sexuel, à la fois actrice et autrice, à une époque où les deux mots étaient encore enchevêtrés. Au regard de cette histoire, il n'est guère étonnant que le mouvement Metoo ait été lancé par des actrices, toujours en lutte contre cette assignation réductrice à leur corps et à leur sexe.

Il faut raconter aux hommes que les créatrices eurent des ennemis, mais aussi beaucoup d’alliés parmi eux, qui sont autant de modèles à suivre aujourd’hui.

À côté des leviers politiques indispensables à mettre en place pour asseoir l'égalité des femmes et des hommes, il est nécessaire de s’attaquer aux violences symboliques, toutes aussi redoutables, car invisibles. Elles se logent dans nos représentations imaginaires, constituées de ce que l’on nous transmet, via l’éducation, le langage, les livres, les films, les œuvres d’art... Et nous les transmettons à notre tour, consciemment ou inconsciemment. Tout cet imaginaire est traversé par des siècles de domination masculine, qui ont abouti à une représentation du monde puissamment genrée et inégalitaire : aux hommes le génie, aux femmes le domestique ; aux hommes, l’autorité, aux femmes, la douceur et la soumission. Cela se décline à l’infini. Et chaque être humain est enfermé dans cette cage, qu’elle lui corresponde ou pas.

Le matrimoine permet de renverser cet ordre patriarcal du monde, de remettre en question ce qui s’écrit et se dit depuis des siècles dans les livres d’histoire, les anthologies, sur les bancs d’école ou d’université, dans les conservatoires, les écoles de théâtre. Il permet de déconstruire la fabrique de l’Histoire, et d’agir aux racines de l’inégalité, en rendant caduques ces violences symboliques. Il offre des modèles aux femmes, leur permet de se sentir plus fortes, aptes à participer à l’histoire de demain, comme elles ont participé à celle d’hier, malgré l’effacement dont elles ont fait l’objet. Le matrimoine permet aux hommes d’être en filiation avec des figures féminines, et enfin, de dégenrer nos constructions imaginaires (de les déranger aussi...).

C’est là la puissance du matrimoine, de son histoire. C’est là la puissance des mots. De cette tribune. Nommer. Dire. Rendre audible ce qui était inaudible, rendre visible ce qui était invisible, retourner le vieil ordre du monde, quitte à faire trembler les réactionnaires d’antan et d’aujourd’hui, quitte à raviver cette vieille peur médiévale d’un monde à l’envers. C'est la bataille contre nos idées reçues, reçues depuis l'enfance. Et nous allons la gagner. Nous aussi.

Hélène Cixous écrivait en 1977 :

« Il faut toujours qu’une femme soit morte pour que la pièce commence. Le rideau ne se lève que sur sa disparition ; à elle la place du refoulé, tombeau, asile, oubli, silence. On ne la trouve que perdue, en exclusion ou dans une salle d’attente. Elle n’est aimée qu’absente, abîmée. Fantôme ou trou fascinant. Dehors : hors d’elle-même aussi. Voilà pourquoi je n’allais pas au théâtre : pour ne pas assister à mon enterrement...»

En 2021, il est temps d’aller au théâtre pour assister à notre renaissance.

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