Ne laissons pas le mépris pour le militantisme écologique devenir un mépris de classe

Une semaine, Greta Thunberg, visage mondialement connu de la lutte contre le réchauffement climatique, fait l’objet d’attaques scandaleuses de hauts dirigeants européens. L’autre, Extinction Rébellion, le mouvement social écologiste de désobéissance civile non violente, est accusé de tous les maux par les mêmes rangs.

Ce mépris des classes dirigeantes pour les lanceurs d’alerte de l’urgence climatique est extrêmement dangereux.

Dangereux d’abord parce qu’il pénalise publiquement la crédibilité des figures tutélaires de l’écologie politique : alors qu’Extinction Rebellion se revendique des mouvements de désobéissance civile massive non violente sur le modèle du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, on décortique son appartenance sociale et on appelle à sa répression par l’autorité publique. Alors que Greta Thunberg implore avec désespoir le comité des droits de l’enfant de l’ONU d’ouvrir les yeux devant la catastrophe climatique, elle est taxée d’un pessimisme stérile et fait l’objet d’une vindicte misogyne et jeunophobe. Les Gilets jaunes avaient d’ailleurs souffert du même traitement au moment de l’émergence du mouvement il y a un an.

Dangereux aussi parce qu’il est révélateur d’une antagonisation au sein de nos sociétés entre le discours, aux mains des décideurs, et les actes, portés par les citoyens. Cette division en recoupe une autre au sein du monde occidental entre ceux qui peuvent mais ne font rien (les puissants indifférents), et ceux qui veulent mais ne décident pas (les exposés inquiets). Alors que l’arène politique de l’écologie est devenue celle des grandes promesses non tenues, des discours incantatoires sur l’urgence climatique et la nécessité d’agir, l’arène citoyenne, visiblement moquée par les premiers, est devenue celle de l’agir réellement.

Dangereux enfin parce qu’il témoigne du degré de déni des décideurs politiques. Face à la « profonde altération de notre rapport au monde » dont parle Bruno Latour (Face à Gaïa), la folie de la dénégation et l’anxiété collective les poussent à tuer le messager pour faire disparaître le message.

Ce mépris, répandu sans complexe depuis des semaines, révèle un nouveau rapport de domination sociale face à l’urgence écologique. La désaffection des partis politiques traditionnels et l’inertie aberrante du système ont légitimement conduit un grand nombre de citoyens à se tourner vers une forme désintermédiée de militantisme et d’expression de leurs craintes et revendications. Incapables d’assumer notre incapacité à mobiliser, nous devrions, nous représentants, nous moquer de ces nouveaux élans d’engagement parce que nous complexons de ne pas pouvoir en revendiquer la paternité, alors même qu’ils nous exhortent à agir ?

Ce parcours politique d’une nouvelle génération de militants ne peut plus longtemps être méprisé. Il ne peut pas devenir le creuset d’une antagonisation de nos sociétés entre gouvernants et gouvernés. Précisément parce que son objet, l’urgence climatique, concerne également gouvernants et gouvernés. Il doit permettre pour les premiers de faire preuve d’écoute et d’humilité face aux seconds. Il doit être une opportunité pour tous de s’accorder sur un plan d’action immédiat qui fasse rejoindre le pouvoir, le savoir, et le faire. Cette « trilogie de la gouvernance »  (tribune du Monde – 16 août 2019) entre acteurs politiques, acteurs scientifiques, et société civile doit être une force collective, qui joint ses efforts au service de la même cause.

 

 

 

 

 

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